Politique

[Tribune] Colonisation n’est pas raison

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Par  Yann Gwet

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Le président ivoirien Alassane Ouattara accueillant son homologue français Emmanuel Macron, le vendredi 20 décembre 2019 à Abidjan.

Le président ivoirien Alassane Ouattara accueillant son homologue français Emmanuel Macron, le vendredi 20 décembre 2019 à Abidjan. © AP/Sipa

La colonisation ne s’est jamais vraiment terminée : elle a fait peau neuve, et repose davantage sur la présence militaire française ou… sur le franc CFA, dont la réforme en trompe-l’œil annoncée par Emmanuel Macron rappelle à l’Afrique que si elle veut être libre, il faudra en payer le prix.

Était-ce un cadeau de Noël avant l’heure ? Lors d’une conférence de presse donnée le 21 décembre dernier à Abidjan en compagnie du président Alassane Ouattara, le chef de l’État français a estimé que le colonialisme avait été une « faute de la République ».

Le propos n’est pas neuf : en 2017, déjà, le candidat Macron avait qualifié la colonisation de « crime contre l’humanité ». Son prédécesseur, François Hollande, avait quant à lui dénoncé un système « profondément injuste et brutal ». Même Nicolas Sarkozy, l’homme du discours de Dakar, s’était élevé contre « la grande faute », « un crime contre l’Homme, un crime contre l’humanité ».

Les réactions suscitées en France par ces sorties présidentielles sont peu surprenantes : les adversaires de la « repentance » montent au créneau, tandis que médias et mouvements « progressistes » approuvent. L’Hexagone se renouvelle difficilement. En Afrique, en revanche, c’est désormais une forme d’indifférence qui accueille ces déclarations rituelles.

Un ressentiment instinctif

L’instrumentalisation cynique de la colonisation à des fins politiques rapporte moins de dividendes à l’heure où la présence militaire française en Afrique s’enracine et où la puissante contestation contre le franc CFA – symbole colonial par excellence – a contraint l’Élysée à une réformette en trompe-l’œil du dispositif monétaire honni.

Si le président français et ses conseillers croyaient encore aux vertus de la supposée repentance, la manifestation du vendredi 10 janvier à Bamako, qui, selon France 24, aurait réuni environ un millier de personnes exigeant le départ des troupes françaises du Mali, a constitué une piqûre de rappel.

Le rapport de la jeunesse africaine à la colonisation n’est pas le même que celui des générations précédentes. Pour une partie des plus jeunes, cette histoire est lointaine, abstraite, théorique. Si elle a une fonction, c’est celle d’alimenter une forme de ressentiment instinctif à l’endroit d’une France souvent perçue comme oppressante.

En revanche, cette jeunesse est sensible aux « processus de néocolonialisme » ; ce qui l’émeut, c’est davantage la présence des troupes françaises sur nos territoires que la statue du général Leclerc en plein cœur de telle ou telle ville d’Afrique francophone ; davantage la persistance de la zone CFA que celle de l’avenue Charles-de-Gaulle à Douala ; le rôle de la France dans la chute de Mouammar Kadhafi plutôt que la présence des instituts français dans nos pays.

Peau neuve

Et donc, lorsque Emmanuel Macron dénonce un passé prétendument révolu, il a tout faux. Dans l’esprit des masses africaines, la colonisation n’est jamais vraiment terminée : elle a fait peau neuve. Alors, évidemment, l’élite politique française est embêtée. Elle comprend mal pourquoi une partie de cette opinion publique africaine est si véhémente à son encontre, alors même que la Chine et la Russie proposent simplement de substituer un impérialisme à un autre. Peut-être, mais c’est ainsi. Pour beaucoup, si le destin de l’Afrique est d’être une proie, alors ils choisiront le chasseur, et ce ne sera pas la France. La fierté du pauvre.

Mais là est la limite du paradigme colonial dans lequel beaucoup sont enfermés, qui peine à imaginer une Afrique debout sur ses deux jambes, maîtresse de son agenda et comptable de ses actions. Ainsi découvre-t-on ici et là tel responsable politique invitant le Kremlin à financer sa prochaine campagne présidentielle, telle pancarte de manifestants appelant l’armée russe à prendre la place des militaires français au Sahel, tel activiste appelant tel gouvernement étranger à débarrasser les États concernés du franc CFA.

La France, avec d’autres, a constitué un empire colonial parce que cela correspondait à ses intérêts du moment et parce qu’elle en avait les moyens, notamment technologiques et militaires. En ce sens, la colonisation est fille de la révolution industrielle plus que du racisme – par ailleurs réel – des élites occidentales d’hier.

S’il y a une leçon à tirer de l’expérience coloniale, c’est que le déficit de puissance industrielle, technologique et militaire prépare la perte de la souveraineté d’un pays. De la même façon qu’elle n’a pas hésité à occuper la Crimée ou même l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie lorsque ses intérêts le dictaient, la Russie n’hésitera pas à tordre le bras aux pays africains lorsque cela servira sa cause – et même si les intérêts des peuples en pâtissent. Est-ce l’objectif ?

Mentalité défaitiste

Nous entrons dans une nouvelle époque. La deuxième globalisation, amorcée à l’orée des années 1970, arrive à son terme. D’ores et déjà, la force du droit l’a cédé au droit de la force, le protectionnisme s’est normalisé, les guerres économiques ont commencé, et les grandes puissances sont à l’offensive.

La première globalisation, qui a débuté avec la fin des guerres napoléoniennes en 1815, s’est soldée par la Première Guerre mondiale. Cette deuxième globalisation se terminera-t-elle aussi par un conflit mondial ? Difficile à dire. Ce qui est clair, en revanche, c’est que les temps qui s’ouvrent seront rudes pour les nations les plus faibles.

Pour l’Afrique, l’urgence est donc de sortir du paradigme colonial, qui fait de la colonisation, sous sa forme historique ou actuelle, l’acte fondateur et définitif de l’épopée africaine, et qui entretient dans les esprits une attitude victimaire et une mentalité défaitiste. Sortir de ce paradigme revient non pas à ignorer ou à oublier ce pan de notre passé, mais à s’en servir comme d’un rappel que l’Histoire est tragique et que, dès lors, si nous voulons vivre libres, il faudra s’en donner les moyens. Et accepter d’en payer le prix.

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