Économie

RDC : Albert Yuma, l’influent patron de la Gécamines, pris entre Kabila et Tshisekedi

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Mis à jour le 26 janvier 2020 à 11h20
Albert Yuma, à Paris, le 8 novembre 2013.

Albert Yuma, à Paris, le 8 novembre 2013. © Vincent Fournier/JA

Bien que soutenu par Joseph Kabila, le patron de la Gécamines, en litige avec l’Israélien Dan Gertler, pourrait faire les frais de la politique anticorruption du chef de l’État Félix Tshisekedi.

Albert Yuma Mulimbi enrage-t-il de ne pas être à Kolwezi, ce 15 janvier ? Ce jour-là, la société Deziwa y inaugure, en grande pompe, une toute nouvelle usine de raffinage du cuivre et du cobalt. « Ce projet, il y a mis tout son talent, toute son énergie, résume l’un de ses proches. Son absence est un coup dur pour nous. »

Dans le discours qu’il devait prononcer, l’emblématique président du conseil d’administration de la Gécamines avait prévu de se réjouir du fait que, dans dix ans, la production de Deziwa reviendrait à 100 % à la Gécamines (celle-ci détient actuellement 49 % de son capital). Mais où sera-t-il, lui, dans dix ans ?

Aucune raison officielle n’a été avancée pour expliquer son absence, mais nul n’ignore qu’Albert Yuma n’a pas été autorisé à quitter Kinshasa et que la puissante Direction générale de migration (DGM) veille à limiter ses allées et venues. La faute au litige financier qui l’oppose à l’Israélien Dan Gertler.

C’est l’affaire dite des 200 millions d’euros (voir ci-dessous), qui défraie la chronique en RDC. L’enjeu est tel que le parquet de Kinshasa s’est saisi du dossier à la fin de 2019. Albert Yuma – tout comme le directeur général et le secrétaire général de la Gécamines – a été prié de se tenir à la disposition de la justice. Le 27 décembre dernier, dans un communiqué lu à la télévision nationale, Félix Tshisekedi lui-même a encouragé la justice « à faire son travail ».

Sous pression

Si l’affaire a un tel retentissement, c’est parce que Yuma est, à 64 ans, une importante figure de l’économie congolaise. Non content de siéger au conseil d’administration de la Gécamines depuis 2011, il dirige aussi la Fédération des entreprises du Congo (FEC), la Conférence permanente des chambres consulaires africaines et francophones (CPCAF) et le comité d’audit de la Banque centrale du Congo. Surtout, c’est un proche de l’ancien président, Joseph Kabila – un Katangais, comme lui, originaire de la petite ville de Kongolo.

Sous pression, Yuma va-t-il tenir ? En septembre 2019, en tant que patron des patrons congolais, il a fait partie de la délégation qui a accompagné le chef de l’État lors de sa première visite officielle en Belgique. Les deux hommes entretenaient, ces derniers mois, de bonnes relations. Mais Tshisekedi, arrivé au pouvoir il y a tout juste un an, a fait de la lutte contre la corruption sa priorité et se sait très attendu – par son opinion publique et par ses partenaires internationaux – sur le sujet.

Orateur habile, parfois hautain, il tient depuis plusieurs années un discours souverainiste, critiquant volontiers les investisseurs occidentaux

C’est un fait : Yuma demeure un personnage clivant. Technocrate formé sur les bancs de l’Université catholique de Louvain, en Belgique, il a commencé sa carrière au début des années 1980 au sein du groupe textile belge UTEXAfrica, devenu Texaf et largement reconverti dans l’immobilier. C’est là aussi qu’il a bâti sa fortune, et Kinshasa se souvient encore des noces fastueuses qu’il a organisées pour ses filles en juillet 2019.

Orateur habile, parfois hautain, toujours tiré à quatre épingles, il tient depuis plusieurs années un discours souverainiste, critiquant volontiers les investisseurs occidentaux, accusés de ne pas verser « une part suffisante de leurs revenus et bénéfices aux Congolais », tout en se montrant bien plus conciliant à l’égard de ses partenaires chinois.

En 2017, l’ONG Global Witness accuse la Gécamines de mauvaise gestion et évoque des détournements de fonds à hauteur de plusieurs centaines de millions de dollars. Yuma proteste et défend son bilan. Mais les Occidentaux se crispent, voient d’un mauvais œil sa proximité avec un Joseph Kabila soupçonné de chercher à se maintenir au pouvoir et avec Dan Gertler, sous sanctions du Trésor américain depuis décembre 2017 – à l’époque, ils sont encore amis.

Pour ne rien arranger, en 2018, Yuma se pose en farouche partisan du nouveau code minier, plus exigeant que le précédent envers les investisseurs étrangers. À cette période, raconte un proche de l’ancien président, « Yuma était en contact direct avec Joseph Kabila, qui le consultait officieusement sur nombre de dossiers ».

Encombrant

Aujourd’hui, Yuma se retrouve au cœur de la bataille que se livrent Kabila et Tshisekedi. Il faut dire que la Gécamines revêt une importance cruciale pour l’économie et, donc, pour le pouvoir. Ce n’est pas nouveau puisque c’est en partie pour garder le contrôle de cette entreprise, qui s’appelait à l’époque Union minière du Haut-Katanga, que les Belges ont soutenu – et financé – la sécession du Katanga dans les années 1960.

Lorsqu’il arrive au sommet de l’État, début 2019, Tshisekedi a donc le souci d’affirmer son autorité sur la gestion de la Gécamines – et, sur ce dossier, c’est Dany Banza, un temps réputé proche de l’opposant Moïse Katumbi, qui le conseille discrètement. Le chef de l’État ne parvient pas à écarter Yuma, que Kabila tente par ailleurs vainement de lui imposer comme Premier ministre, mais signe au début de juin plusieurs ordonnances restructurant la direction de l’entreprise.

Yuma demeure la clé de voûte de l’emprise de Kabila sur le secteur minier

Yuma se voit ainsi flanqué d’un directeur général, Sama Lukonde Kyenge, proche lui aussi de Katumbi. Les tensions nées de cette décision sont telles que le ministère du Portefeuille, qui est contrôlé par la coalition de Joseph Kabila, refuse de les appliquer (sur ce point néanmoins, les deux têtes de l’exécutif semblent désormais proches d’un accord).

Tshisekedi paraît donc avoir tout intérêt à se débarrasser de l’encombrant Yuma, ne serait-ce que parce que, selon un membre de l’entourage du président, celui-ci « est dans le viseur des Américains et pourrait être sanctionné ». Mais que va faire Kabila ? Yuma demeure la clé de voûte de son emprise sur le secteur minier, au même titre que l’ancien ministre des Mines, Martin Kabwelulu.

Par ailleurs, « le livrer à la justice serait un aveu de faiblesse face à Félix Tshisekedi et un mauvais signal adressé à ses propres partisans, car ils pourraient y voir la preuve que Kabila est en train de perdre de son pouvoir et de son influence », explique une source au sein de la coalition du Front commun pour le Congo (FCC). Autrement dit, si un poids lourd de la Kabilie tel que Yuma peut être lâché, plus personne n’est à l’abri.

Cela, l’ancien président en est conscient. Tout comme il sait que, si Yuma se retrouvait entre les mains de la justice, c’est tout son système économico-financier qui pourrait s’en trouver menacé.

Si on apprend que quelque chose de mal est arrivé à Yuma […], on va paralyser le pays

Félix Tshisekedi, lui, ne paraît pas décidé à enterrer l’affaire. Le 31 décembre, il a rencontré Joseph Kabila et répété qu’il souhaitait que toute la lumière soit faite sur le dossier. Le 10 janvier, deux membres FCC du gouvernement ont tenté de plaider la cause de Yuma en plein Conseil des ministres, arguant qu’il en allait du bon fonctionnement de la Gécamines : Célestin Tunda Ya Kasende, à la Justice, et Azarias Ruberwa, chargé de la Décentralisation.

Mais le président leur a opposé une fin de non-recevoir, précisant qu’il avait bloqué une lettre que son garde des Sceaux avait voulu envoyer au procureur de la République pour lui demander d’autoriser les dirigeants de la Gécamines à voyager à Lubumbashi, où se trouve le siège de l’entreprise. « Le président était très énervé ce jour-là, raconte un ministre. Il s’est montré intransigeant. »

Reste à voir si une solution politique, et non judiciaire, peut encore être trouvée, sachant que le FCC n’entend pas ­reculer. Le 22 janvier, Emmanuel Ramazani Shadary, le patron du parti de Kabila, a publiquement mis en garde : « [Yuma] n’a rien fait. On lui cherche une faute, mais quelle faute ? Si on apprend que quelque chose de mal lui est arrivé […], on va paralyser le pays. »


Un bras de fer à 200 millions

L’homme d’affaires israélien Dan Gertler, à Kolwezi, en 2012.

L’homme d’affaires israélien Dan Gertler, à Kolwezi, en 2012. © Simon Dawson/Bloomberg via Getty Images

Pour comprendre l’origine de ce dossier, il faut remonter à octobre 2017. À l’époque, la société Fleurette Mumi, propriété de l’homme d’affaires israélien Dan Gertler, consent à prêter à la Gécamines 200 millions d’euros. Une première tranche de 128 millions d’euros est versée. Six mois plus tard, en avril 2018, ce prêt arrive à échéance.

Mais l’entreprise minière refuse de rembourser la somme. Selon les avocats de la Gécamines, s’acquitter de cette dette alors que Gertler est soumis à des sanctions du Trésor américain depuis décembre 2017 exposerait la Gécamines à des sanctions. Un argument que réfutent les avocats de l’homme d’affaires israélien.

Entre-temps, cette créance contractée par la Gécamines auprès de Fleurette Mumi a été transférée à une autre société de Gertler, Ventora. C’est cette dernière qui a saisi la justice congolaise pour exiger le règlement des 128 millions d’euros, obtenant gain de cause devant le tribunal de commerce de Lubumbashi, le 14 novembre dernier. La Gécamines, elle, a fait appel.

En attendant l’issue judiciaire ou politique de cette affaire, la société civile s’interroge toujours sur la manière dont la Gécamines a utilisé ces fonds. L’entreprise a d’abord assuré que le prêt était destiné à financer des projets de développement, avant d’expliquer que l’argent avait servi à payer des avances fiscales.

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