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Arts plastiques : Méditations nocturnes avec l’exposition parisienne « L’œil et la nuit »

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« L’oeil et la nuit », à l’Institut des cultures d’Islam (56, rue Stephenson, 75018 Paris), jusqu’au 9 février

« L’oeil et la nuit », à l’Institut des cultures d’Islam (56, rue Stephenson, 75018 Paris), jusqu’au 9 février ©

L’Institut des cultures d’Islam (Paris) propose, jusqu’au 9 février, l’exposition « L’œil et la nuit », invitation à une déambulation poétique à partir d’une quarantaine d’œuvres européennes, africaines et moyen-orientales.

« Lever les yeux vers le ciel nocturne et ses astres lumineux, comme le faisaient les savants arabes du Moyen Âge : c’est ce à quoi l’exposition « L’œil et la nuit », présentée à l’Institut des cultures d’islam (ICI), à Paris, invite les visiteurs, dès sa première partie (« Les nuits claires »). La commissaire, Géraldine Bloch, a choisi en introduction des œuvres minimalistes du Français Renaud Auguste-Dormeuil et de l’Allemand Timo Nasseri inspirées par l’astronomie, un peu difficiles d’accès.

Le premier reconstitue par ordinateur une photographie du ciel irakien à la veille d’un événement tragique : l’attaque chimique contre la ville kurde de Halabja, la nuit du 16 mars 1988, qui fit des milliers de victimes civiles. Derrière la froideur du tirage photographique se profile l’insoutenable. Timo Nasseri utilise presque le même procédé, mais en s’intéressant aux trajets des astres dans le ciel à des moments précis de l’histoire du monde musulman.

Créature chimérique

Sous la forme de tableaux en marqueterie de bois et de métal, il crée un instantané du ciel au-dessus de Bagdad ou de l’Andalousie, lorsque des savants inventèrent, au VIIe siècle, les points suscrits ou souscrits pour distinguer certaines lettres, sans doute inspirés par les minuscules étoiles. Pour la commissaire, ces œuvres s’attachent à « des dates et des lieux symboliques » du monde musulman, en particulier un « âge d’or scientifique arabe » aujourd’hui révolu.

Le ciel nocturne peut aussi donner naissance à des récits moins abstraits, comme celui du voyage du prophète sur sa monture, Burâq. Populaire dans le monde musulman, cette créature fantastique arbore ici un corps de cheval, des ailes de paon et un visage humain. L’artiste tunisien Mourad Salem a privilégié un style « faussement naïf » pour une fresque colorée qui occupe deux murs de l’ICI. Même si le Burâq est aujourd’hui moins représenté au Maghreb, Géraldine Bloch précise qu’on peut encore en voir des dessins « en Inde, en Iran, et chez les mourides du Sénégal ».

Soirées en famille

Les visiteurs entrent ensuite progressivement dans une nuit plus méditative. Une vidéo de Fayçal Baghriche évoque avec humour des souvenirs d’enfance liés aux programmes télévisés algériens en noir et blanc, ainsi qu’à des soirées en famille pendant le ramadan ou à des frayeurs nocturnes lors d’une panne d’électricité. Il s’agit pour l’artiste de « relire la nuit à l’aune de la vie contemporaine », en tentant d’accorder les aspects triviaux (télévision) et l’influence de la religion sur les rythmes de vie.

Plus énigmatiques, les sculptures noires de l’Égypto-Arménien Armen Agop invitent à la contemplation : longuement polies à la main dans du granit noir du Zimbabwe, ces toupies aplaties évoquent les robes des derviches tourneurs soufis. C’est une nuit calme qui s’affiche ici, bercée par « les gestes répétitifs » dans la solitude de l’atelier des artistes.

Dans la deuxième partie de l’exposition, « Passagers de la nuit », les œuvres abordent la nuit comme un espace de transition où les repères s’effacent. Pour le Palestinien Yazan Khalili, ce sont des errances nocturnes pendant un couvre-feu en Cisjordanie qui transcendent les limites et « permettent une reconquête du territoire au-delà des frontières » par la photographie. La jeune Africaine photographiée par Mouna Saboni dans un rayon de lumière surgit, elle, d’un fond noir, drapée dans une tunique rouge, comme une apparition. Géraldine Bloch précise que l’artiste a croisé cette femme « à la sortie d’une cérémonie soufie, par hasard », une rencontre fortuite au cœur de la nuit, quelque part en Afrique du Nord…

Paysage lunaire

Pour clore le parcours, les « Éclipses » sélectionnées par la commissaire présentent une vision plus dépouillée de la nuit. Ainsi le rocher photographié en noir et blanc par le Franco-Marocain Mustapha Azeroual est-il imprimé en négatif, comme une inversion du jour et de la nuit, ou « une nuit imaginaire », comme la nomme Géraldine Bloch. À ses côtés, le grand tableau du Britannique Saad Qureshi évoque un paysage lunaire ou désertique vaguement familier, mais il s’agit d’une scène entièrement inventée. L’artiste recompose en couleurs sombres des paysages à partir d’images connues, pour créer une étrange familiarité.

En comparaison, le pendule lunaire du Tchèque Vladimir Skoda semble plus rassurant, puisqu’il projette entre deux balancements la silhouette de la lune sur le mur. Plus inquiétantes, les photographies au flash de la Turque Irem Sözen révèlent un univers nocturne centré sur « les bruits de la nuit » : l’artiste ne découvre qu’au moment du tirage ce qu’elle a photographié dans le noir, soit un hérisson, des branches d’arbres ou des parties de corps dénudés…

De la nuit méditative à la nuit espace de liberté ou de création, l’exposition permet d’entrer dans un entre-deux poétique et d’oublier un instant l’agitation contemporaine.


Dites-la en wolof

Une œuvre vidéo de l’exposition permet de découvrir comment la langue wolof désigne la nuit et son univers. Tournée par Anri Sala (Albanie), elle présente des enfants sénégalais filmés dans la pénombre qui répètent des mots wolof sous les ordres d’un maître d’école invisible. Il s’agit d’une mise en scène car « il n’y a pas de cours la nuit au Sénégal, même dans les écoles coraniques », selon Jean-François Nunez, chargé de cours en wolof (Inalco, Paris).

Les enfants répètent donc les mots « guddi » (nuit), « weer » (lune), « ñuul kuk » (très noir) ou « weex tall » (très blanc), tandis que la caméra s’égare près d’un néon entouré de papillons. L’artiste crée une ambiance étrange où le temps semble suspendu au rythme des paroles. Cette nuit est le lieu de phénomènes mystérieux, comme le rappelle Nunez : « Dans la culture populaire, la nuit est propice à des apparitions, des esprits que seuls les initiés peuvent voir. » Djinns, dëm et autres kuus peuvent donc surgir de la nuit wolof, fantastique et inquiétante.


« L’œil et la nuit », à l’Institut des cultures d’Islam (56, rue Stephenson, 75018 Paris), jusqu’au 9 février

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