Politique

Éthiopie : le grand saut d’Abiy Ahmed

Le Prix Nobel de la paix 2019 a permis à nombre d’opposants en exil de rentrer au pays.

Le Prix Nobel de la paix 2019 a permis à nombre d’opposants en exil de rentrer au pays. © EDUARDO SOTERAS/AFP

Prévues en août, les prochaines élections générales auront valeur de test pour Abiy Ahmed, dont la politique d’ouverture est un pari risqué.

Birtukan Mideksa pourrait presque avoir le vertige en se rappelant qu’il y a moins de un an et demi, elle menait encore une discrète vie d’exilée aux États-Unis. Longtemps considérée comme l’une des détenues les plus célèbres d’Éthiopie, voilà l’ancienne chef de file de l’opposition de retour au centre du jeu. Condamnée en 2005 pour « tentative de coup d’État » et en 2008 pour « insulte à l’État », puis graciée en 2010, Birtukan préside, depuis novembre 2018, la Commission électorale nationale éthiopienne (Nebe). C’est elle qui a fixé la date du 16 août pour les prochaines élections générales. Un calendrier « provisoire », a-t-elle précisé le 15 janvier, tant le chantier reste colossal.

Comme elle, de nombreux opposants en exil et groupes autrefois qualifiés de terroristes sont rentrés au pays à la faveur de la politique d’ouverture sans précédent menée par Abiy Ahmed. Ces élections auront donc valeur de test pour le Premier ministre.

Renouveau

En effet, il souffle depuis plusieurs mois un air de renouveau sur la scène éthiopienne. Depuis 1991 et la chute du Derg, la junte au pouvoir depuis 1974, la vie politique se trouvait cadenassée par le Front démocratique révolutionnaire du peuple éthiopien (EPRDF), coalition réunissant les quatre partis qui dominent les régions Oromia, Amhara, Tigray et celle des nations, nationalités et peuples du Sud.

Dans les tuyaux depuis plusieurs années, le projet de transformation de cette coalition en une seule formation a été concrétisé, le 1er décembre, avec la création du Parti de la prospérité (PP). C’est sans nul doute le changement politique le plus osé entrepris par Abiy Ahmed.

Son pari est le suivant : offrir une autre voie que la logique ethnique, opter pour une stratégie économique plus libérale et pour un discours unioniste. C’est le fameux esprit de Medemer (« unité » ou « synergie », en amharique), auquel le Premier ministre a consacré un livre, paru en octobre.

Le projet rencontre, au sein de la sphère politique, un certain succès. Trois des quatre composantes de l’ex-EPRDF y ont adhéré. Elles ont été rejointes, le 1er décembre, par cinq formations représentant les régions Afar, Gambella, Harari, Benishangul-Gumuz et Somali. Jusque-là cantonnés au rôle de simples partenaires de l’EPRDF, ces partis sont déterminés à rompre avec un système qu’ils estiment conçu pour bénéficier à la minorité tigréenne.

Chasse aux sorcières

Seul le Front de libération du peuple du Tigray (TPLF) a opposé son refus au projet du Premier ministre, le 5 janvier. Colonne vertébrale de l’EPRDF, fer de lance de la rébellion qui a mis fin au régime de Mengistu, le parti de feu Meles Zenawi se retrouve donc propulsé dans l’opposition… Une première en près de trente ans.

Marginalisée depuis l’arrivée d’Abiy Ahmed, la vieille garde militaro-sécuritaire issue du nord du pays accuse le Premier ministre de mener une chasse aux sorcières parmi ses principaux cadres, évincés des institutions judiciaires et militaires, et de démanteler le système politique qu’elle a bâti. Pour rompre avec le modèle centralisateur de Mengistu Hailé Mariam, Meles Zenawi, Premier ministre de 1995 à 2012, avait instauré le « fédéralisme ethnique ».

Le territoire de chaque groupe ethnique est défini, et sa langue y devient officielle, au détriment de l’amharique, la langue de l’empire et de l’administration. « La décision de dissoudre l’EPRDF affaiblit le système fédéral et prive le peuple de son droit à l’autoadministration », juge Debretsion Gebremichael, président du TPLF. Selon lui, le nouveau parti « ne tient pas compte des situations existant dans le pays ».

« Le PP n’exclut pas la dimension ethnique, mais centralise le processus décisionnel et laisse moins d’autonomie aux leaders régionaux qui seront nommés par la direction du PP, ce qui effraie de nombreuses formations », explique William Davison, spécialiste de l’Éthiopie au sein de l’International Crisis Group (ICG). Reste que l’argument de Debretsion Gebremichael porte bien au-delà des rangs du TPLF, dont les réticences étaient connues de longue date.

Jawar Mohammed, la menace d’Abiy Ahmed

Une partie du succès – ou de l’échec – de l’initiative d’Abiy Ahmed dépendra de sa capacité à convaincre au sein de sa propre communauté. « En voulant représenter tout le monde, le PP risque de ne plus représenter personne, et c’est un problème dans un pays où la fibre ethnique imprègne autant le jeu politique, souligne un analyste de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (Igad). C’est un pari risqué pour Abiy Ahmed, qui peut ouvrir ainsi un boulevard aux partis nationalistes, notamment en Oromia. »

L’influence de Jawar Mohammed pourrait compliquer la tâche du Premier ministre

L’Oromia a été l’épicentre de trois années de manifestations, entre 2016 et 2018. Cette vague de mécontentement a eu raison de Mengistu Hailé Mariam et a indirectement imposé Abiy Ahmed comme son successeur. Premier Oromo à devenir chef du gouvernement, il y jouit naturellement d’une certaine aura, mais y compte aussi des détracteurs.

L’un des plus menaçants est sans doute le cyberactiviste et néopoliticien Jawar Mohammed, qui, le 2 janvier, a rejoint le Congrès fédéraliste oromo (OFC), un parti ethnonationaliste. Patron de la chaîne Oromia Media Network, rentré de son exil américain en août 2018, il est considéré comme l’un des porte-voix des manifestations de ces dernières années.

Très populaire chez les Queeros, de jeunes activistes oromos, Jawar Mohammed a joué le rôle de conseiller officieux du Premier ministre. Fort de son 1,8 million d’abonnés sur Facebook, il a progressivement pris ses distances avec Abiy Ahmed. En octobre 2019, assurant être menacé par le pouvoir, l’activiste avait déclenché d’importantes manifestations en Oromia qui firent plus de 80 morts. Son influence pourrait compliquer la tâche du Premier ministre, qui doit aussi composer avec les réticences d’une partie de son propre camp.

À double tranchant

Lemma Megersa, l’un des hommes derrière l’ascension d’Abiy Ahmed, a ouvertement critiqué l’initiative du PP dans une interview accordée à la fin de novembre au média Voice of America. « La fusion n’est pas opportune, car les dangers sont nombreux. Nous sommes encore en transition », a expliqué le ministre de la Défense. « C’est un dilemme pour ces leaders qui peuvent difficilement se tenir à l’écart du PP, mais risquent aussi leur propre crédibilité », analyse William Davison.

La fin de l’EPRDF, qui était rongée par les luttes intestines depuis la mort de Meles en 2012, semblait inévitable, mais le Premier ministre a une nouvelle fois pris tout le monde de court. « Le PP est à la fois son meilleur espoir de poursuivre ses réformes et la principale menace pour la révolution politique qu’il a entreprise, glisse un diplomate en poste à Addis-Abeba. Il va devoir convaincre ceux qui croient en son projet que ce n’est pas juste un changement de nom ou de logo. »


Infaisable ?

Selon la Constitution, les élections doivent être organisées au plus tard un mois avant la fin de l’actuelle législature, c’est-à-dire au début de septembre. Le choix du 16 août inquiète plusieurs observateurs parce qu’il se situe en pleine saison des pluies. De plus, cela correspond à une période de jeûne pour l’Église orthodoxe éthiopienne. Une date définitive est attendue d’ici au 1er février, après les consultations de la Nebe.

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