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Mark Bristow (Barrick Gold) : « Nous avons l’intention d’étendre notre empreinte africaine »

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Mark Bristow le 2 janvier 2019 à New York.

Mark Bristow le 2 janvier 2019 à New York. © © Richard Drew/AP/SIPA

Sénégal, Côte d’Ivoire, Zambie… Depuis qu’il a pris les rênes du deuxième producteur d’or de la planète, le Sud-Africain Mark Bristow est sur tous les fronts.

Figure emblématique du secteur minier, Mark Bristow est un pionnier de la filière aurifère en Afrique de l’Ouest. Cet ancien professeur de géologie à l’Université du Kwazulu-Natal a fait de Randgold, qu’il a fondé en 1995, le premier producteur d’or de la région, étendant même son empreinte jusqu’à la RDC. Il y a un an, le patron charismatique, qui n’hésite pas jouer franc jeu avec les dirigeants politiques, a franchi une nouvelle étape en prenant la direction du canadien Barrick, deuxième producteur d’or mondial depuis sa fusion avec Randgold, qu’il a orchestrée d’une main de maître.

Établi à Maurice, même si sa famille est installée dans le Wyoming, aux États-Unis, le Sud-Africain continue à piloter son groupe sur le terrain, visitant plusieurs fois par an chacune de ses mines africaines, mais aussi américaines et océaniennes, dès que les conseils d’administration du groupe, organisés à Toronto, lui en laissent le temps. Chez Barrick, Bristow a emmené une bonne partie du staff opérationnel de Randgold, avec pour ambition d’imposer son modèle, inspiré de son expérience sur le continent. Il revient pour Jeune Afrique sur son premier exercice à la tête de ce géant aurifère, sur la conjoncture du secteur et sur l’importance des actifs africains au sein d’un portefeuille désormais mondial.

Jeune Afrique : Quel bilan dressez-vous de la fusion entre votre groupe panafricain Randgold et la multinationale canadienne Barrick, désormais deuxième producteur mondial d’or ?

Mark Bristow : Peu de gens croyaient que je serais capable de déployer le modèle Randgold à l’échelle mondiale. C’est pourtant ce à quoi nous sommes parvenus. Aujourd’hui, la situation de Barrick peut se résumer région par région : en Amérique du Nord, nous nous sommes assurés de la capacité durable de nos mines à créer de la valeur. En Amérique latine, nous avons saisi des occasions pour faire croître notre production, même si nous devons améliorer nos relations avec les gouvernements et les communautés locales. En Afrique, enfin, nos mines nous apportent des flux de trésorerie importants, et nous sommes à l’affût d’opportunités d’exploration.

Vous venez d’annoncer la cession de votre gisement sénégalais de Massawa au canadien Teranga Gold, dont vous devenez actionnaire à hauteur de 11,5 %. Pourquoi sortir de ce projet prometteur ?

La combinaison des actifs de Massawa avec ceux de la mine de Sabodala, qui appartient à Teranga Gold, est une action créatrice de valeur en préparation depuis plus d’un an. Il n’y avait aucune urgence à sceller cet accord, il s’est construit pas à pas, en bonne entente avec le groupe Mimran, premier actionnaire de Teranga Gold et très bien implanté dans la région. Le Franco-Sénégalais David Mimran, avec qui nous avons beaucoup dialogué, connaît bien le continent, il a grandi au Sénégal.

Cette opération crée une compagnie avec des bases très solides en Afrique de l’Ouest, et qui peut croître à un niveau régional. Nous jouerons notre rôle d’actionnaire engagé pour soutenir le management dans cette voie. À la suite de cette réalisation, Teranga Gold a procédé à une émission d’actions qui a été sursouscrite, signe que notre projet est bien accueilli par le marché. Par ailleurs, Barrick ne quitte pas le Sénégal, où nous avons conservé des permis d’exploration, avec de belles perspectives dans l’est du pays.

Les implantations africaines de Barrick

Les implantations africaines de Barrick © JA

D’autres opérations de ce genre sont-elles à attendre dans le secteur aurifère en Afrique de l’Ouest ? À l’image de l’acquisition récente de Toro Gold, actif là encore au Sénégal, par l’australien Resolute Mining ?

Oui, le mouvement de concentration du secteur, entamé depuis 2014, n’est pas fini. L’industrie aurifère a trop souffert des décisions imprudentes de certaines compagnies, mal gérées, qui n’ont pas été suffisamment rigoureuses dans leur maîtrise des coûts, particulièrement quand les cours étaient très élevés, entre 2011 et 2013. Pour corriger cela, il est nécessaire de constituer des ensembles profitables, avec des fusions-acquisitions ou d’autres formes de combinaisons d’actifs.

Avec cette transaction au Sénégal et une éventuelle cession ou fermeture de votre site minier de Tongon, en Côte d’Ivoire, évoquées à plusieurs reprises, le continent va-t-il perdre sa place centrale dans le portefeuille de Barrick ?

Pas du tout, bien au contraire. Nous avons l’intention d’étendre notre empreinte dans les zones aurifères les plus prometteuses du continent : au Mali, au Sénégal, en Côte d’Ivoire ainsi qu’en RDC et en Tanzanie, des pays clés détenant selon nous les réserves d’or les plus importantes. Mais évidemment, nous resterons sélectifs et, dans certains cas, nous nous réservons la possibilité de combiner des actifs avec ceux d’autres compagnies pour en optimiser l’exploitation, comme nous l’avons fait avec Massawa.

Concernant la mine de Tongon, elle continue de produire et reste profitable. Il n’y a absolument aucune urgence à vendre. Nous pouvons mener l’exploitation jusqu’à son terme. Et si, comme je le crois, nous trouvons des gisements satellites, nous pourrons étendre sa durée de vie.

D’autres cessions sont-elles à attendre de la part de Barrick ?

La seule véritable cession que nous ayons réalisée dans le monde en 2019 est celle de nos actifs de Kalgoorlie, en Australie [revendus pour 750 millions de dollars – soit 677 millions d’euros – en novembre]. Nous étions des actionnaires [à 50 %] sans contrôle opérationnel, ce qui ne correspond pas à notre philosophie de développeur de mines.

Quand je suis arrivé à la tête de la compagnie, après la fusion, Barrick devait relever de nombreux défis, mais pas celui de la qualité de ses actifs. Nous comptons actuellement sept mines de classe mondiale, capables de produire au total autour de 5 millions d’onces d’or par an pendant une décennie. En Afrique, nous détenons le complexe de Loulo-Gounkoto, dans l’ouest du Mali, ainsi que la mine de Kibali, dans le nord-est de la RDC.

En Amérique du Nord, la combinaison de nos actifs du Nevada avec ceux de Newmont, dans la même région, a permis de faire émerger un complexe minier de premier rang, qui prévoit une production annuelle de 3,5 à 3,8 millions d’onces pour les cinq prochaines années. La mine de Pueblo Viejo, en République dominicaine, rentre elle aussi dans cette catégorie. Nous estimons par ailleurs que le site argentin de Veladero, ainsi que celui de Porgera, en Papouasie - Nouvelle-Guinée, peuvent également dépasser les 500 000 onces par an, grâce à des optimisations industrielles. Ce sera aussi le cas de la combinaison de nos mines de Bulyanhulu et de North Mara, en Tanzanie, que nous restructurons en un seul et même complexe.

Justement, vous avez repris la gestion de ces actifs tanzaniens à votre ancienne filiale Acacia, qui avait des relations difficiles avec le gouvernement. La crise est-elle terminée ?

Je n’ai jamais vu une compagnie aussi mal pilotée. Depuis que nous avons repris les rênes des sites miniers [en septembre 2019], nous avons rétabli la communication avec le gouvernement et nous avons déjà fait des progrès substantiels vers la résolution des différents problèmes fiscaux et locaux, notamment à propos de la mine de North Mara. Pour celle de Bulyanhulu, nous avons mobilisé nos équipes afin qu’elles finalisent les études de faisabilité de l’exploitation souterraine et que nous soyons prêts à redémarrer au dernier trimestre de 2020. Nous sommes très optimistes sur les perspectives de ces deux sites.

La mine d’or tanzanienne de Bulyanhulu devrait redémarrer ses activités au dernier trimestre de 2020.

La mine d’or tanzanienne de Bulyanhulu devrait redémarrer ses activités au dernier trimestre de 2020. © ACACIA MINING PLC

Qu’allez-vous faire de Lumwana, en Zambie, votre unique mine de cuivre sur le continent ?

La Zambie est comme une île pour nous. Lumwana est l’héritage d’un mauvais investissement de Barrick : le rachat d’Equinox Resources. Depuis que nous sommes arrivés aux manettes de la compagnie, nous avons restructuré cette mine, en réussissant à baisser ses coûts d’exploitation de 50 %, ce qui l’a rendue à nouveau rentable, particulièrement avec les cours actuellement élevés du cuivre. Le principal souci est que la mine n’a pas de fonderie. Nous n’obtenons donc qu’un minerai non transformé. Si nous voyons un moyen de joindre Lumwana à un autre acteur local pour bâtir un ensemble davantage créateur de valeur, comme à Massawa, nous le ferons. Mais nous ne sommes pas sous pression.

Par ailleurs, il est naturel pour un groupe aurifère de produire également du cuivre, souvent présent avec l’or dans un même gisement, notamment en Amérique et en Asie-Pacifique. Le cuivre peut être un résultat annexe à l’or intéressant, et peu importe ce que nous faisons à Lumwana, nous devrions continuer à en produire.

Croyez-vous, comme Robert Friedland, le patron d’Ivanhoe Mines, que la RDC soit plus attractive que les pays d’Amérique du Sud, où sévit selon lui le nationalisme des ressources naturelles ?

Je ne sais pas s’il faut faire de telles comparaisons, même dans le cadre d’un discours à des investisseurs en faveur d’un projet en RDC. Je ne suis pas un promoteur, mais un minier pragmatique qui regarde des projets et des contextes locaux, et je n’annonce que des développements réalistes. Nous croyons au potentiel minier aurifère de pays comme le Chili, le Pérou ou encore la République dominicaine, tout autant qu’à celui de la RDC ou de la Tanzanie. En Amérique du Sud comme à Kinshasa, les groupes miniers doivent regagner la confiance des communautés locales, sans qui rien n’est possible. Et il faut reconnaître qu’il y a parfois beaucoup de travail à faire pour y parvenir.

La donne politique a toutefois changé à Kinshasa, avec l’élection du président Félix Tshisekedi… Quel impact cela a-t-il sur les perspectives minières dans le pays, où vous avez été un adversaire affirmé du nouveau code minier ?

Qui aurait cru il y a quelques mois que la RDC connaîtrait une transition politique pacifique ? Le nouveau code minier, à connotation populiste, élaboré dans l’urgence en vue de l’élection présidentielle, n’était pas le meilleur, ni pour les compagnies extractives ni pour le pays. Pour autant, il a toujours été possible de dialoguer pour trouver des solutions et faire avancer les choses. Nous restons très impliqués en RDC et entretenons une relation régulière avec les autorités. Je vais à Kinshasa au moins quatre fois par an, et ce depuis 2009.

Le fait d’être devenu le dirigeant de Barrick, présent sur trois continents, n’a pas entamé ma volonté et ma capacité à entretenir un lien personnel direct avec les autorités. Je me rends d’ailleurs aussi en Tanzanie et au Sénégal, où j’ai rencontré à plusieurs reprises les présidents John Magufuli et Macky Sall. J’ai eu l’occasion d’expliquer à ce dernier notre projet de joindre Massawa à Teranga Gold. Je ne pilote pas les mines de Barrick avec une télécommande, je me rends sur place.

Vous dites que les miniers doivent regagner la confiance des communautés locales. Quelle est votre méthode pour cela ?

Principalement en mettant des cadres locaux aux manettes de nos mines. C’est une leçon cruciale apprise à travers l’expérience africaine de Randgold, où nous avons formé et installé des cadres locaux – maliens, ivoiriens et congolais notamment – qui ont changé la donne. Tous les cadres dirigeants de Loulo-Gounkoto sont maliens, l’essentiel du management de Tongon est ivoirien, tout comme celui de Kibali est congolais. Le directeur de la région Afrique centrale et orientale de Barrick, Tahirou Ballo, est malien. Cette règle est l’une des clés du succès du modèle Randgold, et nous sommes en train de la mettre en place sur nos sites sud- et nord-américains. Même au Nevada nous avons installé un patron originaire de cet État américain !

L’ouverture démocratique et l’accroissement des libertés n’ont pas eu que des effets positifs

La situation sécuritaire au Sahel vous inquiète-t-elle, surtout après l’attentat dont ont été victimes les employés de la mine d’or du canadien Semafo, au Burkina Faso, qui a fait 38 victimes ?

Les mouvements radicaux au Sahel posent un problème crucial dont le monde entier devrait se préoccuper, peut-être même davantage que du changement climatique. Le terrorisme prospère avant tout sur la pauvreté. La situation s’est détériorée dans cette région du continent notamment parce que certains gouvernements sont plus faibles. Au Burkina Faso, le régime était plus fort avec Blaise Compaoré. L’ouverture démocratique et l’accroissement des libertés n’ont pas eu que des effets positifs, car ils ont rendu certains États difficilement gouvernables, et donc moins en mesure de répondre au terrorisme. Plusieurs experts indiquent que ces mouvements radicaux du nord du Sahel sont liés d’une manière ou d’une autre à Boko Haram, au Nigeria. Le problème est régional, il faut donc une réponse à cette échelle. Je crois à la capacité des pays de la Cedeao de répondre ensemble à ce défi sécuritaire.

Les groupes miniers actifs dans la région, tel Barrick, ont un rôle à jouer en fournissant un emploi aux communautés locales, en participant à la réduction de la pauvreté, qui est la première cause de l’essor du terrorisme. L’emploi de personnel et d’un management local est notre meilleur argument, mais aussi notre meilleure protection contre ces groupes armés.

Le cours de l’or est à un niveau très élevé [1 548 dollars l’once le 13 janvier]. Vous vivez un moment exceptionnel ?

Jamais je n’ai connu de période aussi favorable à l’or que celle-ci. La quasi-totalité des paramètres influant les cours à la hausse – niveau faible des taux d’intérêt, volatilité des marchés actions et tensions internationales – sont en place. Cela n’était pas arrivé depuis 1972.

C’est un moment particulièrement favorable pour Barrick, qui se retrouve avec un bilan solide et un endettement net de quelque 2 milliards de dollars, qui se réduit rapidement puisque les flux de trésorerie tirés de notre production minière en 2020 devraient s’élever entre 1 et 2 milliards de dollars. D’ici à deux ans, Barrick pourrait être complètement désendetté tout en étant propriétaire du meilleur portefeuille de mines de la filière aurifère.

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