Politique

Algérie : face au Hirak, Abdelmadjid Tebboune joue la carte de la transition démocratique

Le 26 octobre 2019, 
à Alger, après avoir 
déposé son dossier 
de candidature.

Le 26 octobre 2019, à Alger, après avoir déposé son dossier de candidature. © MOHAMED MESSARA/EPA/MAXPPP

Contesté par le Hirak, le nouveau président multiplie les consultations, les paroles d’apaisement et les promesses de changement pour incarner la rupture avec l’ancien système.

Ceux qui ont récemment pris le thé avec Abdelmadjid Tebboune évoquent des moments conviviaux, chaleureux, sans protocole, des discussions franches et sans tabous, et un président animé d’une réelle volonté d’associer le plus de monde possible à son projet politique.

Quand il reçoit, ce mardi 14 janvier, Soufiane Djilali, chef du parti d’opposition Jil Jadid, au siège de la présidence, le nouveau chef de l’État rapporte à son interlocuteur deux anecdotes, comme pour témoigner de son ouverture d’esprit et de sa disponibilité au dialogue. « Vous savez, le président Houari Boumédiène avait une palette de conseillers qui allaient de l’athée jusqu’à l’islamiste et du marxiste jusqu’à l’ultralibéral », raconte Tebboune.

Comprendre : lui n’hésitera pas s’entourer de conseillers et de chefs de mission issus de divers horizons et sensibilités politiques. Pour mieux expliquer qu’il n’est ni rancunier ni animé par l’esprit de revanche, le même glisse à Soufiane Djilali que certains ministres qui siègent dans son gouvernement fraîchement nommé l’ont, par le passé, copieusement étrillé et vilipendé sur les réseaux sociaux.

Moins de un mois après son élection, le nouveau chef de l’État nourrit l’espoir d’asseoir la légitimité qui lui fait en partie défaut. Le contexte l’accule à accélérer l’exécution de sa feuille de route pour résorber la crise de confiance et concrétiser les 54 engagements pris comme candidat à la présidentielle. Pas de temps à perdre, les chantiers sont immenses, et la mission compliquée.

Quatre mots résument ainsi les premiers pas d’Abdelmadjid Tebboune : dialogue, écoute, concertation… et rupture. Car si Abdelaziz Bouteflika, dont il fut un éphémère Premier ministre, n’a jamais reçu ses opposants au siège de la présidence durant vingt ans, lui entame son premier exercice en répétant que les portes de son bureau sont grandes ouvertes pour quiconque souhaite prendre langue avec lui. Un marqueur.

Rencontres symboliques

Chez le nouveau maître d’El Mouradia, il y a d’abord la méthode. Et elle est plutôt habile, surprenante et même déconcertante pour certains. Alors que l’ancien pouvoir, fortement et durement incarné par l’ex-chef d’état-major et ancien vice-ministre de la Défense, Ahmed Gaïd Salah, décédé le 23 décembre, a refusé d’entendre les appels au dialogue et à l’apaisement lancés durant l’automne par un panel de personnalités et d’anciens responsables, Tebboune décide de démarrer son marathon de consultations en invitant ces mêmes personnalités.

Avant Soufiane Djilali et l’ex-Premier ministre Mouloud Hamrouche, le premier à avoir accepté la main tendue a été l’ex-ministre de la Communication et ancien ambassadeur Abdelaziz Rahabi.

Autre signal envoyé : la visite effectuée par le chef de l’État le 13 janvier au domicile d’Ahmed Taleb Ibrahimi, ministre sous Houari Boumédiène et Chadli Bendjedid, et candidat à la présidentielle de 1999 contre Abdelaziz Bouteflika.

Une visite de courtoisie, selon la présidence, qui n’en demeure pas moins un fin coup politique. L’ancien ministre des Affaires étrangères a, des années durant, été ostracisé par le président déchu, lequel avait mis son veto à l’agrément de son parti politique, le Wafa (« fidélité »).

Taleb est aussi signataire des deux appels, en octobre et en décembre, réclamant la libération des détenus d’opinion, la levée du monopole et de la mainmise du pouvoir sur les médias publics, ainsi que la concrétisation de toutes les revendications du Hirak.

La visite de Tebboune à Taleb, outre qu’elle constitue un geste inédit de la part d’un président, se veut comme un symbole du renouveau que veut incarner le chef de l’État fraîchement élu.

Transition démocratique

La rencontre avec Abdelaziz Rahabi relève de la même logique. Le diplomate est connu pour son engagement contre la présidence à vie de Bouteflika. En 2014 puis en 2016, il avait coordonné les deux conclaves de l’opposition à l’hôtel Mazafran (littoral ouest d’Alger) pour proposer une transition démocratique négociée avec le pouvoir. Le même avait pris position contre la tenue de la présidentielle du 12 décembre qui a propulsé Tebboune au pouvoir.

Après l’élection, Rahabi s’est vu proposer par deux fois de prendre la tête du gouvernement. Par deux fois, il a décliné l’offre transmise par des émissaires du président. Ce sera finalement Abdelaziz Djerad qui accédera à la primature. Mais en acceptant de dialoguer avec le nouveau président, Rahabi offre à Tebboune l’image d’une réconciliation tant recherchée.

En juillet 2019, Rahabi avait aussi lancé une offre de dialogue avec des partis de l’opposition, des membres de la société civile, ainsi que des représentants du Hirak. Son initiative avait été torpillée, puis récupérée par le pouvoir, avant de faire pschitt sous la houlette de l’ancien président de l’Assemblée nationale Karim Younès, lui-même reçu depuis par Abdelmadjid Tebboune.

N’étant pas comptable de la période post-démission de Bouteflika et dès lors que son protecteur, Gaïd Salah, n’est plus de ce monde, Tebboune a toute latitude pour dialoguer avec ceux que l’ancien homme fort du pays et patron de l’armée traitait de noms d’oiseau.

Après Rahabi, Hamrouche, Djilali et Taleb, des rencontres avec d’autres personnalités de l’opposition sont prévues. Les quatre autres candidats à la présidentielle du 12 décembre – Ali Benflis, Abdelaziz Belaïd, Azzedine Mihoubi et Abdelkader Bengrina – seront aussi reçus à El Mouradia.

Avant un nouveau cycle de discussions avec des membres de la société civile et des animateurs du Hirak. Abdelaziz Rahabi en est convaincu : « Tebboune veut faire de son mandat celui de la transition démocratique. »

Réforme de la Constitution

Le premier vrai chantier politique du quinquennat est la révision de la Constitution, dont le président a confié la rédaction à un groupe d’experts. Là encore, la méthode compte autant que les amendements qui seront introduits. Une fois la première mouture finalisée par ces experts dans un délai de deux mois, le texte sera soumis à des débats contradictoires, notamment dans les médias publics, où toutes les opinions interviendront librement.

Une fois approuvé, le texte sera soumis à un référendum populaire, probablement avant le début de l’été. Cela pour la méthode et le calendrier. Sur le fond, Tebboune promet d’en finir avec l’hyper-présidentialisme instauré par son prédécesseur.

Le nouveau maître d’El Mouradia s’emploie déjà à donner des gages, consentant, le 18 janvier, en Conseil des ministres, à transférer au Premier ministre son pouvoir de nomination de nombre de cadres de l’État.

Le président Abdelmadjid Tebboune, lors d'une conférence de presse, en décembre 2019.

Le président Abdelmadjid Tebboune, lors d'une conférence de presse, en décembre 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

C’est grâce au Hirak que l’Algérie est sortie du piège dans lequel elle était enfermée

Autres pistes de réflexion : la possibilité donnée aux députés de censurer le gouvernement ou d’en auditionner les membres, le renforcement des pouvoirs de l’opposition élue et la suppression du poste de Premier ministre pour revenir à celui d’un chef de gouvernement doté de larges prérogatives, comme avant la révision de 2008.

À l’époque, la réécriture de la Constitution par Abdelaziz Bouteflika avait non seulement fait sauter la limitation à deux mandats de l’exercice présidentiel, mais elle avait aussi réduit le Premier ministre à un simple coordinateur du programme présidentiel, quand l’Assemblée nationale devenait, elle, une simple chambre d’enregistrement. « C’est grâce au Hirak que l’Algérie est sortie du piège dans lequel elle était enfermée », a aussi glissé Tebboune à Soufiane Djilali.

Détenus d’opinion

Mais aucune démarche ne pourra réellement trouver d’écho sans le règlement de la question des détenus d’opinion. Sur ce dossier, Tebboune a réitéré à ses invités son engagement à les libérer, notamment certaines figures connues de la contestation populaire comme Karim Tabou, Samir Belarbi, Abdelouahab Fersaoui ou Fodil Boumala. Las, certains d’entre eux ont vu depuis leur détention prolongée.

Nombre d’autres activistes ont été emprisonnés pour port du drapeau amazigh ou pour avoir critiqué Gaïd Salah. « La justice traitera les cas de tous les détenus d’opinion avec sérénité et célérité », promet Tebboune à ses interlocuteurs.

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