Sécurité

[Tribune] L’Algérie doit repenser le Sahel

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Chercheur postdoctoral au Sahel Research Group de l’Université de Floride, titulaire d’un doctorat en science politique de l’Université d’Ottawa (Canada)

Des migrants pénètrent dans le Sahara algérien via le poste frontière nigérien d'Assamaka, en juin 2018.

Des migrants pénètrent dans le Sahara algérien via le poste frontière nigérien d'Assamaka, en juin 2018. © Jerome Delay/AP/SIPA

Depuis plus de dix mois, le Hirak a mis le pays en ébullition. Et la politique étrangère algérienne a autant besoin de renouveau que la politique intérieure. En particulier au Sahel, où les défis sécuritaires n’ont cessé de se multiplier avec la chute de Kadhafi, en 2011, le début de la crise malienne, en 2012, et les violences dans le Liptako Gourma.

Dans ce contexte précaire, la politique algérienne s’est réduite à une approche sécuritaire de la région et à une logique de plus en plus insulaire, liée à la hantise d’être contaminée par l’instabilité politique au Sahel. Le pays a pourtant de nombreux atouts qui lui permettraient de jouer un rôle central pour favoriser une paix durable, le rapprochement des communautés et un développement économique mutuel.

Alors que la fiabilité de l’Algérie dans la lutte contre le terrorisme est l’un des piliers de sa politique étrangère, le pays est pourtant en retrait après la mise en œuvre du G5 Sahel, qui peine à enregistrer des succès sur le terrain. L’initiative algérienne du Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc) – basé à Tamanrasset et lancé en 2010 –, entrée en léthargie depuis, devrait être redynamisée en repensant son mandat et la coopération avec les pays du Sahel.

L’attaque de l’État islamique au grand Sahara contre le camp militaire d’Inatès, au Niger, le 13 décembre, témoigne d’un niveau de sophistication et de coordination inédit. Elle démontre plus que jamais le besoin d’une collaboration plus étroite entre les pays de la région mais aussi la nécessité d’aides extérieures mieux adaptées. Une intervention militaire directe serait certainement contre-productive et, de toute façon, incompatible avec le sacro-saint principe de non-ingérence de l’Algérie. Mais l’armée algérienne peut apporter aux armées malienne, burkinabè et nigérienne, qui sont livrées aux plus grands défis sécuritaires, une assistance en matériel et en matière de logistique et de formation.

Expulsion de migrants

Les flux migratoires en provenance du Sahel sont aussi considérés sous le prisme sécuritaire. Une perception qui s’inscrit dans la logique des politiques européennes. Les expulsions d’Algérie de migrants subsahariens sont aujourd’hui régulièrement dénoncées dans la presse, notamment pour leur caractère ­massif, soudain et leur manque d’humanité. Cela a même conduit à des manifestations devant l’ambassade d’Algérie à Bamako, en 2018. Les autorités algériennes ont beau se défendre d’infliger de mauvais traitements aux expulsés, elles ne le démontrent pas. Alger devrait mettre en place une politique migratoire transparente, en accordant, par exemple, des visas saisonniers et des permis de travail pour les secteurs ayant besoin de main-d’œuvre.

Le Sud doit permettre à l’Algérie de tisser des liens avec les communautés sahéliennes

Dans un autre registre, de nombreux Sahéliens font leurs études dans les universités algériennes. Ces nouveaux diplômés – qui rentrent au pays, s’installent en Algérie ou immigrent ailleurs – peuvent consolider les ponts avec les pays voisins et doivent favoriser des initiatives communes. L’éclosion de jeunes entrepreneurs pourrait ainsi être encouragée par des financements de projets, avec la condition que de jeunes Algériens et Sahéliens collaborent. De telles initiatives permettraient aussi de lutter contre le chômage, mais impliquent de penser la jeunesse comme un atout et non comme une menace.

Tisser de nouveaux liens

Le Sud doit permettre à l’Algérie de tisser des liens avec les communautés sahéliennes. Que l’on songe à l’annulation du concert de Tinariwen, en janvier 2019, à Tamanrasset. Sur le plan symbolique, de telles décisions sont dommageables pour la relation que l’Algérie entretient avec les communautés touarègues du Mali et du Niger. Tinariwen est associé à la rébellion des années 1990 dans ces deux pays et à l’honneur retrouvé pour de nombreuses communautés touarègues.

Créer un dialogue avec ces dernières est d’autant plus nécessaire que certaines d’entre elles ont été au cœur du dernier soulèvement touareg au Mali. Les communautés de l’Ahaggar pourraient ainsi servir de relais à une diplomatie algérienne visant l’apaisement des milieux nomades.

L’organisation de foires dans le Sud réunissant ces communautés est aussi une piste. Ces forums peuvent favoriser l’entrepreneuriat et la réflexion sur les défis du pastoralisme – réchauffement climatique et désertification. Autant de pas qui favoriseront l’inclusion et permettront de résoudre en partie les enjeux sécuritaires de la région.

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