Racisme

[Tribune] Musulman, donc suspect

Par

Poète et photographe mauricien

Des musulmans rwandais prient à midi dans la mosquée Al-Fatah, au Rwanda.

Des musulmans rwandais prient à midi dans la mosquée Al-Fatah, au Rwanda. © KAREL PRINSLOO/AP/SIPA/AP/SIPA

L’islamophobie se répand, et projette sur les musulmans tous les fantasmes de son époque. Il leur assigne un rôle comparable au Juif avant la Seconde Guerre mondiale, et j’en viens à avoir peur, à ressentir la vive intuition d’un possible basculement dans la persécution.

Je suis musulman et j’ai peur. C’est une peur que je n’arrive pas tout à fait à cerner, qui n’est pas tangible. J’ai ainsi le sentiment diffus d’un avenir inquiétant, sinon même effrayant, pour mes coreligionnaires.

Je dois préciser, cela dit, que je vis dans un pays, l’île Maurice, où mes droits sont respectés. Je ne me sens pas en danger. Jusqu’à présent, du moins. Cette peur s’empare de moi quand je lis la presse internationale.

Ainsi, pour citer quelques exemples, on nous parle de camps de concentration en Chine, où plusieurs millions de musulmans sont internés dans des conditions atroces. Au Myanmar, on en a massacré des milliers d’autres, les Rohingyas. Et en Inde, on tente d’instaurer des lois qui les marginaliseront.

Diabolisation et exclusion de l’autre

On pourrait mettre toutes ces actions sur le compte de la coïncidence – il s’agit, après tout, de situations et de contextes très différents. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’elles servent un projet cohérent et global, qui est la diabolisation et l’exclusion de l’autre. Aujourd’hui, me semble-t-il, le musulman est devenu cet autre sur lequel on projette tous les fantasmes, cet autre qu’on instrumentalise pour pouvoir instaurer des régimes ultranationalistes et fascistes, un rouage essentiel dans les sombres mécaniques du pouvoir.

Certains me diront que c’est de la paranoïa. Qu’il n’y a aucun projet global contre les musulmans. Que c’est du complotisme. Peut-être. Cela ne stoppe pas mon effroi pour autant.

Cette peur surgit aussi quand je parcours certains médias, qui nous proposent, à tout bout de champ, une image grotesque et caricaturale du musulman. Ainsi on le présente comme un être foncièrement violent, adepte d’une religion extrémiste, un potentiel terroriste, moyenâgeux, un fanatique, un misogyne, un danger pour la nation. Il est rarement question d’êtres de chair et d’os, ancrés dans leur complexité humaine.

Les musulmans – cela en étonnera peut-être certains – ne se réveillent pas le matin en songeant à des bombes mais à l’avenir de leurs enfants

Que sait-on, par exemple, de la pluralité des voix musulmanes, des voix de personnes qui ont des rêves, des aspirations, des voix tiraillées et contradictoires, des voix généreuses, remplies d’amour, celles de monsieur et madame Tout-le-Monde, des voix finalement humaines. Qu’en sait-on ?

Les musulmans – cela en étonnera peut-être certains – ne se réveillent pas le matin en songeant à des bombes mais à l’avenir de leurs enfants. Ils sont l’objet de tous les discours, mais ils en sont paradoxalement absents. On les voit constamment sans les voir, on accorde une attention quasi exclusive à ceux qui sont des marginaux, lesdits « radicaux » ou « intégristes ».

Islamophobie assumée

On me dira que les médias n’ont pas inventé le terrorisme, la violence ou l’État islamique. Certes, ces phénomènes sont indéniables. Il ne s’agit pas de les minimiser, encore moins de les ignorer. Le déclin civilisationnel du monde musulman n’est pas une fiction. C’est aujourd’hui une civilisation tiraillée entre la nostalgie d’un passé glorieux et la fascination presque schizophrène pour un Occident dominateur, qui a du mal à accoucher de la modernité et qui est à la traîne sur tous les plans ou presque.

La crispation identitaire, le rapport littéraliste à la religion, la montée de la violence sont bien réels. Mais on ne voit souvent que ça. Et rien d’autre. Et cette propagande – car c’en est une – a vraisemblablement contaminé les esprits.

On s’autorise sans doute à tout me dire parce que je n’ai pas une forte affirmation identitaire et que je suis apparemment un musulman « cool »

Je m’étonne ainsi de voir sur les réseaux sociaux une parole islamophobe libérée et assumée. Surtout parmi les intellectuels.

Ainsi j’ai eu, au fil des années, des conversations surréalistes – et c’est un mot poli – avec certains d’entre eux. On me dit que ma « religion est stupide », on m’a expliqué, après un attentat, qu’il est « impossible de faire confiance aux musulmans parce qu’ils sont tous les mêmes » ; une dame m’a traité de « radical » parce que j’avais eu le malheur de remettre en question la politique coloniale de son pays au Moyen-Orient. On s’autorise sans doute à tout me dire parce que je n’ai pas une forte affirmation identitaire et que je suis apparemment un musulman « cool ».

Mais je m’attends à ce que des gens qui disposent d’outils de réflexion puissent réfléchir autrement à des problématiques complexes, qu’ils puissent faire preuve de discernement

Cela signifie-t-il qu’on ne peut être critique à l’égard d’une religion ou de ses adeptes ? Certainement pas. Mais je m’attends à ce que des gens qui disposent d’outils de réflexion puissent réfléchir autrement à des problématiques complexes, qu’ils puissent faire preuve de discernement. Distinguer, par exemple, le comportement de l’ultra-minorité violente de celui de la vaste majorité, paisible, et qu’ils ne reprennent pas à leur compte des tropes primaires et racistes.

Prélude à la persécution

Je suis musulman et j’ai peur. Certes, je ne suis ni persécuté ni opprimé, mais je ressens un malaise profond. Et je pense – j’en suis même convaincu – que le musulman se retrouve aujourd’hui dans une situation semblable à celle du Juif avant la Seconde Guerre mondiale. Il est l’objet de suspicion, il incarne une altérité radicale, on le déshumanise à outrance.

Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait

On se souvient de cette célèbre phrase de Sartre, dans son ouvrage Réflexions sur la question juive: « Si le Juif n’existait pas, l’antisémite l’inventerait. » Il est sans doute légitime d’affirmer aujourd’hui que si le « musulman » n’existait pas l’islamophobe l’inventerait. Et qu’il suffirait d’une tragédie, un autre 11-Septembre par exemple, pour que les choses dégénèrent rapidement.

Le virus de la haine s’est répandu, s’incruste dans les esprits, et il est le prélude à la persécution. J’ai la vive intuition d’un possible basculement. Ici et ailleurs. Le Mal, l’histoire l’a démontré, n’est pas le fait d’êtres diaboliques.

L’homme ordinaire peut se métamorphoser en monstre. Il suffit de lui apprendre à haïr et à oublier l’humanité de l’autre. J’ai peur de ce Mal, de sa déraison, de ses potentialités en matière de violence. Et j’entends, parfois, au loin, ses sanglots de cristal, semblables à une promesse, à une sanglante promesse.

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