Politique

[Tribune] Sénégal : les papes du Nopi

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Mis à jour le 24 janvier 2020 à 09h40

Par  Ousseynou Nar Guèye

Éditorialiste sénégalais, fondateur du site Tract.sn

L'ex-président Abdoulaye Wade en allant rejoindre le comité directeur du PDS à Dakar, le 13 février 2019.

L'ex-président Abdoulaye Wade en allant rejoindre le comité directeur du PDS à Dakar, le 13 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Abdoulaye Wade, Idrissa Seck, Khalifa Sall, Karim Wade… Le titre de « pape du Nopi » (« silence », en wolof) est disputé par plusieurs figures de l’opposition.

Le roi Birima Ngoné Latyr Fall, souverain du Cayor entre 1855 et 1859, était connu pour être particulièrement peu prolixe : il ne s’adressait à son peuple qu’une fois par an. Et aujourd’hui encore, au Sénégal, on ne prête qu’aux chiches (en mots).

Chez nous, le mutisme est synonyme de sagacité, de profonde intelligence et même de politesse – valeur suprême ! La parole (« kaddu », en wolof) est l’objet de tous les protocoles : elle se donne, se rend et se transmet. Si bien que, dans l’espace public, entre le respect qu’impose la parole rare et posée et la contrainte moderne d’une prise de parole permanente qu’ont engendrée le jeu partisan et la démocratie, nos élites vivent une perpétuelle dissonance cognitive.

Prenons l’exemple d’Abdoulaye Wade. Il a beaucoup parlé avant d’arriver au pouvoir, et n’avait d’ailleurs qu’un mot à la bouche : le changement. Longtemps surnommé « le pape du Sopi » (« changement », en wolof), y compris pendant les douze années de sa présidence, il est aujourd’hui à la tête du parti d’opposition le plus représenté à l’Assemblée nationale, le Parti démocratique sénégalais (PDS), et, à ce titre, le chef de toute l’opposition.

Mais depuis qu’il a appelé ses compatriotes à brûler les urnes et leurs cartes d’électeur à la veille du scrutin présidentiel de février 2019, il est complètement aphone. Wade père serait-il devenu « le pape du Nopi » (« silence », en wolof) ? Sans doute, mais ce titre lui est disputé par plusieurs autres figures de l’opposition.

Se murer dans le silence

D’abord par Karim Wade, « plan A à Z » du PDS pour la dernière élection. Depuis l’enregistrement audio réalisé au Qatar sur fond de gazouillis d’oiseaux envoyé aux Sénégalais à la veille de la présidentielle et diffusé sur les réseaux sociaux, plus personne n’a entendu Wade fils. Son hypothétique retour est l’Arlésienne de la presse locale, mais lui ne se prononce jamais, ni sur les raisons ni sur la fin de cet exil lointain.

Idrissa Seck n’est pas plus loquace : le président de Rewmi, qui avait remporté 20 % des suffrages en février 2019, n’a depuis plus prononcé un seul mot publiquement. La dernière fois qu’on l’a entendu, c’était juste avant l’annonce officielle des résultats, lors d’une conférence de presse organisée avec un autre opposant, Ousmane Sonko.

Les deux hommes y annonçaient un second tour inéluctable – qui n’aura finalement jamais lieu. Depuis, silence radio. On a aperçu Idrissa Seck en vidéo, filmé avec un téléphone portable par un militant énamouré venu lui rendre visite à son domicile dakarois du Point E. En décembre, le vice-président de Rewmi, le député Déthié Fall, a dû se fendre d’une déclaration garantissant qu’Idrissa Seck ne s’était « ni détaché ni éloigné des Sénégalais ».

Khalifa Sall multiplie les visites médiatisées aux autres opposants, mais se mure dans le silence au sortir de chacun de ces conclaves

Finissons par cet autre chantre du Nopi qu’est Khalifa Sall : une seule déclaration au compteur depuis son élargissement de la prison de Rebeuss, en septembre dernier, à la suite d’un décret de grâce de Macky Sall, dans lequel son (simple) statut de professeur d’histoire-géographie des collèges lui était perfidement rappelé. Le 21 octobre, l’ancien maire de Dakar a tenu un point presse, qui n’a pas été suivi de questions de journalistes, pour expliquer que les « assises nationales » de 2009 restaient la boussole de son action politique.

Depuis, il multiplie les visites médiatisées aux autres opposants, mais se mure dans le silence au sortir de chacun de ces conclaves. Le seul contre-exemple à cette aphonie générale est Ousmane Sonko, qui, lui, a décidé de préempter le ministère de la parole, portefeuille naturel de l’opposition.

Calendrier électoral

Alors pourquoi se taisent-ils tous ? D’abord parce que les prochaines joutes électorales sont lointaines. Les locales ont été reportées « au plus tard à mars 2021 », et les législatives se tiendront en juin 2022.

L’exemple de Macky Sall semble également avoir donné matière à réflexion à ses challengers : avant son arrivée au pouvoir, le chef de l’État était réputé taiseux – et donc poli. Ce 31 décembre, dans un entretien en wolof accordé au palais à des journalistes sénégalais, il a d’ailleurs beaucoup parlé, pour finalement ne rien dire…

Interrogé sur son éventuelle candidature en 2024, il a déclaré qu’il ne « répondrait ni par oui ni par non » parce que « sinon, [ses] ministres ne travailleraient plus ». Alors au travail, et silence dans les rangs !

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