Arts

Photographie : à Bamako, les frères Amadou Baba et Django Cissé ouvrent leurs archives

Réservé aux abonnés | | Par - envoyée spéciale à Bamako
Quelques-uns des documents personnels exposés aux Rencontres de Bamako

Quelques-uns des documents personnels exposés aux Rencontres de Bamako © Léa Camps

À l’occasion des Rencontres de Bamako, les frères Amadou Baba et Django Cissé ont ouvert leurs archives aux visiteurs. Chez eux, la grande Histoire et le quotidien des Maliens se rejoignent.

Face au terrorisme et à l’insécurité grandissante, les Rencontres de Bamako – Biennale africaine de la photographie (jusqu’à la fin de janvier) fêtent vaillamment leurs vingt-cinq années d’existence. Mieux encore, elles se développent avec vitalité, investissant désormais une douzaine de lieux d’exposition dans la capitale malienne.

Le festival Off, quant à lui, a innové en faisant de ce rendez-vous une expérience réellement immersive. Trois familles bamakoises ont ainsi accueilli les visiteurs chez elles, dévoilant leurs albums personnels au sein même de leur lieu de vie. Deux frères, Amadou Baba et Django Cissé, se sont prêtés au jeu d’autant plus aisément qu’ils sont tous deux photographes professionnels !

Amadou Baba Cissé, le cadet, est l’une des mémoires vivantes de la Biennale, qu’il a vue naître en 1994. C’est même lui qui a relancé l’idée, apparue lors de la 6e édition, de mettre en lumière les albums de famille des habitants de Bamako contenant des clichés remontant parfois jusqu’à quatre générations. Mais, cette fois, les visiteurs sont invités à pénétrer dans les maisons.

Amadou Baba et Django Cissé, chez ce dernier à Bamako

Amadou et Django Cissé, chez ce dernier à Bamako © Léa Camps

Cartes postales

C’est ainsi que, sous un ciel électrique, dans un quartier résidentiel aux ruelles rougies de latérite proche de la Tour d’Afrique, Django Cissé a ouvert sa porte. Dans une première cour, deux jeunes femmes s’affairent, l’une transporte des fagots, l’autre trie des arachides. Un grand tableau d’écolier recouvert de lettres tracées à la craie est posé contre un mur.

C’est grâce à la vente de mes cartes postales que j’ai construit ma maison !

De jeunes enfants saluent, timides et souriants. Grand, costaud et jovial, le maître des lieux déclare d’emblée d’une voix de ténor : « C’est grâce à la vente de mes cartes postales que j’ai construit ma maison ! Mais c’est fini, poursuit le patriarche de 75 ans, le tourisme a totalement disparu avec la rébellion, dans le nord du pays, en 2010, et de toute façon, avec internet, on n’en envoie plus. » Issu de la première promotion des Beaux-Arts de Bamako, Django Cissé enseignait le dessin dans un lycée quand, en 1973, un jeune « en manque d’argent » a insisté pour lui vendre un appareil photo, un FED-3 offert par son grand frère, étudiant en Union soviétique.

Aller à l’école permet d’accomplir des choses que d’autres ne peuvent pas

« C’est le vieux Malick Sidibé, mon voisin et maître, qui m’a initié et encouragé, il disait que mes photos étaient très nettes ! J’ai pris mes élèves comme modèles, puis j’ai fait des photos de mariage à la mairie et dans les dancings. Sidibé me faisait payer les tirages que je revendais le double. Je m’arrangeais toujours pour qu’il y ait plusieurs personnes dessus afin d’avoir plus de chances de les vendre ! Ensuite, je me suis débrouillé seul. Aller à l’école permet d’accomplir des choses que d’autres ne peuvent pas. »

En 1975, Django a réalisé un reportage diapo sur la venue du président français Giscard d’Estaing au Mali, puis il a eu envie de voyager, de découvrir son pays et de sillonner toute l’Afrique de l’Ouest. « Au début, je faisais effectuer mes tirages chez Odéon Photo, à Paris, ça prenait trois semaines. Quand j’ai voulu faire des cartes postales pour touristes, j’ai fait imprimer les premières à Mâcon, puis à Barcelone, où les prix étaient meilleurs, avant de les faire tirer ici, au Mali. Je les vendais au Sénégal, au Burkina, au Bénin, au Togo, en Côte d’Ivoire… »

« Pendant très longtemps, en Afrique, il a même été le seul à en faire », renchérit Amadou Baba, qui précise que, depuis l’arrivée des Chinois et leurs prix imbattables, les laboratoires de tirage de Bamako ont presque tous fermé. « Il n’en subsiste plus qu’une dizaine, dont deux centres de tirages d’art qui ont travaillé pour la Biennale », soutient-il.

J’aime la photo, car elle fixe le temps et donne des repères. Grâce à elle, on garde près de nous un peu de nos chers disparus

En réalité, si Django n’a jamais ouvert de studio, c’est parce qu’il voyageait trop « et que l’on ne confie pas un tel matériel à n’importe qui ». Dans une seconde cour, plus grande, il a installé un ministudio, avec comme fond de décor une bambouseraie.

Sur une table basse, les frères disposent tour à tour de volumineux albums, des livres, de vieilles photos, des Polaroid ainsi que des piles de cartes postales qu’ils commentent avec émotion. « J’aime la photo, car elle fixe le temps et donne des repères, analyse Django. Grâce à elle, on garde près de nous un peu de nos chers disparus », dit-il, évoquant moult souvenirs : la famille, bien sûr, mais aussi les obsèques du président Félix Houphouët-Boigny, en 1994, à Yamoussoukro, sa relation avec Malick Sidibé ou encore son admiration pour Mouammar Kadhafi, qu’il a réussi à photographier en 2006 à l’insu de ses gardes du corps, « mais ils m’ont renvoyé, ils ont cru que j’étais un gigolo ! ».

Je suis très heureux du succès de Malick Sidibé, et je me dis que, peut-être, mon tour viendra un jour !

Intarissable sur ses mille reportages, son amour inconditionnel du pays dogon, où il aimerait pouvoir retourner un jour pour faire du noir et blanc, « plus proche de la réalité », ou encore sur les Touaregs de Tombouctou et toutes les fantastiques fêtes traditionnelles de l’Afrique de l’Ouest qui disparaissent peu à peu, il multiplie les anecdotes avant de conclure en riant : « En 2010, mes photos décoraient le stand du Mali à l’Exposition universelle de Shanghai. Je suis très heureux du succès de Malick Sidibé, et je me dis que, peut-être, mon tour viendra un jour ! »

Passeur engagé

La photo, c’est aussi toute la vie de son frère, Amadou Baba. Membre du comité d’organisation des expositions de la Biennale, il gère également les archives de l’illustre photographe Abdourahmane Sakaly, très en vogue dans les années 1960-1970. « J’ai travaillé avec lui de 1985 à la fermeture de son studio, en 2002. Il a été mon premier patron. » Aujourd’hui, l’arrivée du digital a tout chamboulé. Sauf sa pratique. « Je suis l’un des rares à travailler encore en argentique, même si j’utilise un caméscope pour les commandes et les mariages. »

Dans le festival Off, dont il fut l’instigateur après le refus de l’organisation de l’époque de présenter des œuvres de Sakaly, Baba expose pour dénoncer la pollution du fleuve Niger, dont personne ne se soucie. Ses clichés sont affichés sur un long mur jaune et rose face à la galerie d’art Medina.

Dès le début, on souhaitait l’implication des jeunes et des femmes dans les rencontres

Les enfants des rues s’y attroupent, les commentent avant d’y laisser des traces de pied en escaladant le mur. Amadou Baba est aussi un passeur engagé : « Dès le début, on souhaitait l’implication des jeunes et des femmes dans les rencontres. Je suis conseiller de l’Association des femmes photographes et j’ai encadré la première promotion de Promofam. Cette école a fermé, mais d’autres associations féminines ont pris le relais. D’ailleurs, cette année, elles sont très présentes dans la programmation. »

Entre autres casquettes, il possède aussi celle de premier secrétaire du Groupement national des photographes professionnels du Mali, qui regroupe aujourd’hui dix-huit associations. « J’ai été le plus jeune membre à sa création, en 1988. Ils ne veulent pas me laisser partir, s’amuse-t-il, esquissant un petit sourire, c’est ça le problème. »


Préservation et diffusion

Depuis les années 1990, les marchés internationaux de l’art se passionnent pour les photographes d’Afrique de l’Ouest. Parmi les artistes prisés, on compte le portraitiste et photographe de reportage Abdourahmane Sakaly (1926-1988), né au Sénégal, qui a connu le Mali sous colonisation française avant son indépendance, en 1960.

Il y a 400 000 négatifs noir et blanc qui témoignent de cette époque, avec notamment l’inventaire de la collection du Musée de Bamako et des portraits présidentiels officiels. Ses archives sont gérées par Youssouf Sakaly, l’un de ses fils, et par Amadou Baba Cissé, son ancien premier apprenti qui s’occupe également du fonds d’archives de Cissé Tijani Sitou aux côtés de son fils Malick Sitou.

Les conditions de conservation sont problématiques en raison du climat et de la qualité des produits

« Gérer tout cela coûte trop cher, explique Amadou Baba Cissé, les conditions de conservation sont problématiques en raison du climat et de la qualité des produits, c’est pourquoi nous participons au projet américain Archive of Malian Photography.

Lancé en 2014, celui-ci recense 100 000 clichés de photographes maliens des années 1960 – dont Adama Kouyaté, Abdourahmane Sakaly, Malick Sidibé, et Tijani Sitou –, lesquels clichés sont restaurés et numérisés avant d’être mis en ligne. On essaie ainsi de contrôler leur diffusion, car leur exploitation est anarchique. Environ 5 000 négatifs de Sakaly ont été volés, dilapidés. » Une véritable mine d’or en noir et blanc à (re)découvrir sur le site amp.matrix.msu.edu.

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