Politique

Cameroun : Cavayé Yeguié Djibril, dinosaure menacé d’extinction

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Le 6 mars 2018 à Yaoundé, lors de la prestation de serment des membres du tout nouveau Conseil constitutionnel.

Le 6 mars 2018 à Yaoundé, lors de la prestation de serment des membres du tout nouveau Conseil constitutionnel. © Jean Pierre Kepseu/PANAPRESS/MAXPPP

Encouragée par Paul Biya, l’émergence de nouveaux candidats RDPC aux législatives et aux municipales du 9 février pourrait coûter son poste à l’inamovible président de l’Assemblée, à la tête du perchoir depuis près de trente ans.

À ceux que la disparition des dinosaures fascine, il faut recommander chaudement l’observation des élections législatives camerounaises, qui auront lieu le 9 février. Ce scrutin pourrait voir tomber le plus emblématique de ces animaux politiques préhistoriques que l’on trouve communément sur les rives du Mfoundi : Cavayé Yeguié Djibril, 80 ans, élu député en 1970 et président de l’Assemblée nationale depuis vingt-huit ans. La férocité des grands carnivores luttant pour leur survie n’ayant d’égal que la cruauté de la chaîne alimentaire, le frisson est garanti.

Désir de renouvellement

Contre toute attente, le premier coup de canine est venu de la présidence, où ce vétéran des joutes politiciennes avait toujours pu compter sur le soutien précieux de celui qu’il appelle « le patron ». Le 15 novembre dernier, Paul Biya a adressé une circulaire à l’instance chargée d’investir les candidats à la députation pour le compte du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC).« Pour tenir compte des évolutions démographiques et sociologiques de notre pays, il est recommandé d’encourager l’émergence de nouvelles figures et de privilégier l’esprit de partage », prescrit le fondateur du parti au pouvoir.

Assurant le service après-vente de la parole présidentielle, la presse officielle y voit un clair désir de renouvellement. Davantage de jeunes et davantage de femmes. Certes, la formulation est de portée générale, et jamais le nom de Cavayé Yeguié Djibril n’est cité. Mais quel symbole du renouvellement serait plus fort que le départ du président de la Chambre basse ?

Les observateurs avisés font remarquer que le changement à la tête de l’Assemblée nationale est d’autant plus urgent qu’il en va de la stabilité « géopolitique » du pays et de la transmission pacifique du pouvoir. Le régime de Yaoundé est en effet au chevet du président du Sénat, Marcel Niat, qui lutte contre la maladie depuis plusieurs années. Hospitalisé à Genève, en Suisse, cet autre apparatchik âgé de 85 ans, originaire de l’Ouest du Cameroun, est le successeur constitutionnel du chef de l’État en cas d’indisponibilité ou de décès de celui-ci.

Or si Niat venait à disparaître, il serait remplacé par son premier vice-président, Aboubakary Abdoulaye. Les chambres du Parlement seraient alors tenues par deux musulmans du Grand Nord, Cavayé Yeguié Djibril étant le lamido (« sultan ») de Maga, et Aboubakary Abdoulaye, celui de Rey-Bouba. Inconcevable pour les laboratoires de la géopolitique locale : le souvenir du putsch de 1984 est encore vif, et Yaoundé sait que les stigmates de la purge « ­antinordiste » qui a suivi sont toujours douloureux pour les familles du septentrion.

Politicien madré

La peur existe aussi de voir craquer le vernis de modernité dont on a enduit ces royaumes féodaux du Nord, esclavagistes jusqu’au siècle dernier, peu enclins à envoyer les filles à l’école et peu respectueux des droits humains.

Ironie de l’histoire, le président de l’Assemblée nationale en est donc réduit à prier pour le rétablissement de Niat. Entre les deux hommes, l’inimitié est pourtant notoire. Lorsque – il y a sept ans – Paul Biya lance les premières élections sénatoriales du pays, Cavayé Yeguié Djibril annonce à qui veut l’entendre qu’il souhaite passer de la Chambre basse à la Chambre haute. Il ne supporte pas de devoir renoncer au « dauphinat » et à la deuxième place de l’État dans l’ordre protocolaire. Las, Etoudi lui oppose une fin de non-recevoir. « Il l’a mal pris, s’estimant humilié et trahi », affirme un homme qui le connaît bien.

Il faut dire qu’au fil de sa longue carrière il avait fini par se convaincre que le secret de sa longévité ne tenait pas qu’à ses talents de manœuvrier. Il a d’ailleurs toujours soutenu que Paul Biya lui devait en grande partie ses réélections successives. N’est-ce pas dans l’Extrême-Nord, sa région d’origine, que le RDPC engrangeait le plus grand nombre de voix ? N’est-ce pas grâce à son travail de terrain à lui ? « Faux, assènent ses adversaires. D’autres barons, tel Amadou Ali, ont contrôlé une partie de la région et même du Mayo-Sava, son département de naissance. »

Comment peut-on envisager de remplacer ce politicien madré, qui sait si bien tenir l’Assemblée ? Reçu en juin 2014 à la Chambre camerounaise des députés, Guillaume Soro, qui présidait alors l’hémicycle ivoirien, pousse loin la louange. « C’est un sentiment de fierté qui envahit le modeste apprenti que je suis, pour l’heureuse occasion qui m’est offerte d’être un élève attentif à l’école de ce maître que vous êtes, vous qui occupez la haute fonction de président de l’Assemblée nationale du Cameroun depuis plus de vingt ans ! »

Frasques

Avec un évident sens de la répartie et une mauvaise foi urticante, Cavayé Yeguié Djibril a réussi à « anesthésier » la Chambre basse. En presque trente ans de perchoir, l’opposition n’est jamais parvenue à déposer la moindre proposition de loi. Et jamais aucune demande de commission d’enquête parlementaire n’a abouti. Ces dernières années, certains députés ont malgré tout commencé à renâcler.

Si on ne peut pas en discuter au Parlement, où voulez-vous qu’on en parle ?

En décembre 2016, la crise anglophone s’est même invitée à l’Assemblée, en dépit du refus obstiné de son président de porter le sujet à l’ordre du jour. « Si on ne peut pas en discuter au Parlement, où voulez-vous qu’on en parle ? » s’était révolté le député de l’opposition John Wirba (Social Democratic Front, SDF), qui n’a plus jamais siégé depuis.

Si Biya a longtemps ménagé Cavayé Yeguié Djibril, c’est aussi parce que cet ancien professeur d’éducation physique, trop heureux de sa bonne fortune, n’a jamais trahi le moindre intérêt pour le pouvoir suprême. Cette remarquable absence d’ambition explique sa longévité, mais aussi l’indulgence du chef de l’État à l’égard de ses frasques : polygame décomplexé, il est le géniteur d’une nombreuse progéniture, dont plusieurs éléments ont opportunément trouvé leur place dans différentes administrations publiques.

Les fâcheux font aussi remarquer qu’au sein même de l’Assemblée, huissiers, agents de sécurité, responsables du protocole, conseillers ou directeurs de cabinet appartiennent souvent à la famille ou à la région du lamido. Ce qui n’empêche ni les intrigues de cour ni d’impitoyables batailles de positionnement.

Combat

Poussé vers la sortie, Cavayé Yeguié Djibril refuse d’abdiquer sans combattre. Il ne partira pas sans reconnaissance pour services rendus ni respect. Candidat à la députation dans la circonscription du Mayo-Sava, il a déposé son dossier à la commission d’investiture du parti, qui l’a validé. Le RDPC n’avait pas d’autre choix, sauf à susciter un esclandre à quelques semaines du vote.

Le sortant a donc obtenu le droit de briguer un siège. Mais, pour revenir au perchoir, il devra obtenir l’onction de Biya, et c’est une autre histoire. Selon un parlementaire bien introduit, « l’honorable Cavayé va probablement être réélu le 9 février, mais, sauf changement, le parti ne présentera plus sa candidature pour présider le bureau de la Chambre ».

Simple député devenu, il pourra garder les avantages de l’écharpe et se retirer en douceur, sans totalement disparaître de la scène politique qu’il a animée pendant trente ans. Il n’est pas dit que les dinosaures se sont éteints sans honneur.

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