Politique

RDC : un an après son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi cherche toujours à imprimer sa marque

Devant le Parlement, à Kinshasa, le 13 décembre 2019.

Devant le Parlement, à Kinshasa, le 13 décembre 2019. © ROBERT CARRUBBA pour JA

Au pouvoir depuis tout juste douze mois, Félix Tshisekedi va devoir trouver le moyen de se démarquer de son influent prédécesseur et, surtout, de répondre aux impérieuses attentes de ses concitoyens.

Torse bombé, sourcil froncé, short et tee-shirt légèrement humides de transpiration, Félix Tshisekedi a, en ce début d’année, l’allure d’un boxeur prêt à remonter sur le ring. Profitant de quelques jours de congé, le président congolais se promène ce jour-là sur la plage de Muanda. Repense-t-il à son investiture du 24 janvier 2019 ?

C’était il y a tout juste un an. Assis au côté d’un Joseph Kabila débarrassé pour l’occasion de son treillis kaki et de son bouc rebelle, Félix Tshisekedi, quoiqu’un brin crispé, paraissait savourer l’instant. Anticipait-il les difficultés qui allaient naître de cette improbable alliance avec son prédécesseur ?

Ses détracteurs se plaisaient à l’époque à le décrire comme un homme influençable, s’appliquant à souligner que Joseph Kabila avait été, lui, un fin stratège. La tâche s’annonçait monumentale. « Nous n’étions pas naïfs, nous savions que tout n’allait pas nous être présenté sur un plateau, nous étions préparés », argue l’un de ses proches collaborateurs.

Le temps presse déjà

Un an plus tard, à ceux qui doutent toujours de l’assise de son pouvoir, Félix Tshisekedi n’oppose qu’une seule réponse : « Le Congo n’a qu’un seul patron, c’est moi. » Et 2020 sera l’année de l’action, a-t-il promis lors de son discours sur l’état de la nation, comme pour répondre à ceux qui, tel l’opposant Olivier Kamitatu, l’accusent de n’être qu’un « distributeur de promesses automatique ».

Dans les couloirs de la présidence, il se murmure que les quatre années à venir ne seront peut-être pas suffisantes

Le chef de l’État le sait, le chantier est immense, et le temps presse déjà. À peine élu, le voici qui doit déjà penser à la prochaine élection : « 2023, c’est demain », confirme un conseiller. Dans les couloirs de la présidence, il se murmure que les quatre années à venir ne seront peut-être pas suffisantes. « Changer de système, cela prend du temps, résume un cadre de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel. Un quinquennat, ce n’est pas assez. »

De fait, Félix Tshisekedi, qui ne contrôle aucune des grandes institutions du pays, a passé presque une année à tenter d’imposer sa marque et à tester les limites posées par son nouvel allié. C’était certes nécessaire, mais, s’il vise une réélection en 2023, il lui faudra traiter des problèmes de fond : faire le ménage dans l’armée, donner des gages en matière de lutte contre la corruption, ramener la paix dans l’Est… Autrement dit, faire bien plus que des ajustements à dose homéopathique.

« Pas de nouvelle, bonne nouvelle »

D’autant qu’avec Joseph Kabila c’est toujours compliqué. Pour l’instant, si l’on se fie à leur entourage, l’entente entre le chef de l’État et son prédécesseur est cordiale. « Ils sont conscients que c’est dans leur intérêt de faire en sorte de cette cohabitation réussisse », explique un cadre du Front commun pour le Congo (FCC), la coalition de l’ancien président.

La confiance entre les deux existe, mais elle n’est pas totale. Chacun reste sur ses gardes

« Ils ont un point commun : ils ne parlent pas beaucoup, résume Vital Kamerhe, l’influent directeur de cabinet du chef de l’État. Ils n’aiment pas se téléphoner, sauf quand il y a urgence. Ils font partie de ceux qui disent “Pas de nouvelle, bonne nouvelle”. » Quelques instants plus tard, toutefois, il tient à nuancer : « La confiance entre les deux existe, mais elle n’est pas totale. Chacun reste sur ses gardes. »

Le problème, dans ce comité, c’est que chacun veut tirer la couverture à soi

Jusqu’à présent, Tshisekedi et Kabila ont laissé la gestion de leur coalition à un comité composé de douze personnalités, celles qui ont négocié l’accord de gouvernement il y a quelques mois. « Le problème, dans ce comité, c’est que chacun veut tirer la couverture à soi », ajoute Kamerhe. Malgré tout, ils ont soin de n’intervenir qu’en dernier recours ou quand la tension est trop forte. Ça a été le cas début novembre 2019, lorsque Emmanuel Ramazani Shadary, le secrétaire général du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD), a multiplié les déclarations annonçant le retour de Kabila sur le devant de la scène (ils se sont alors rencontrés dans la résidence que possède le chef de l’État à N’sele). Ou lorsqu’il a fallu, le 31 décembre, gérer le cas Albert Yuma, le patron de la Gécamines, impliqué dans un litige financier.

Le véritable cœur du pouvoir, c’est à la présidence qu’on le trouve. Là, entre la Cité de l’Union africaine, où il a pris ses quartiers, et le Palais de la nation, où s’est installé son directeur de cabinet, Félix Tshisekedi peut compter sur un carré de fidèles. C’est sur eux qu’il s’est appuyé huit mois durant, avant qu’un gouvernement soit formé. Il y a là Fortunat Biselele, un Kasaïen qui occupe les fonctions de conseiller privé. Consulté sur la quasi-totalité des sujets, cet ancien des renseignements au sein du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD-Goma) a la confiance du clan Tshisekedi depuis près de vingt ans. Influent dans les affaires internes de la présidence, en contact permanent avec la Direction générale de migration (DGM) et avec l’Agence nationale de renseignements (ANR), il est un atout précieux.

Même chose pour François Beya. Surnommé « Fantomas », cet autre homme de l’ombre a lui aussi un accès direct au président, à qui il rend des comptes. Ancien patron de la DGM, il dispose de son propre cabinet et a géré aussi bien le rapprochement avec Kabila que le cas Moïse Katumbi. Tshisekedi peut également compter sur son haut représentant, Kitenge Yesu, à qui il délègue certaines des questions relatives à son parti – et, bien sûr, sur l’incontournable Kamerhe. Mais l’omniprésence de ce dernier agace certains proches du chef de l’État. « C’est un allié, mais pas un ami », insiste l’un d’eux.

Tshisekedi  a créé une myriade d’agences, directement rattachées à la présidence et soupçonnées de faire office de gouvernement parallèle

Une chose est sûre, Tshisekedi fait tout pour affirmer son pouvoir. Il s’est doté d’un cabinet pléthorique – plus de 110 conseillers, qui se sont vu confier des portefeuilles similaires à ceux des ministres, renvoyant l’image d’une présidence embouteillée. Il a multiplié les déplacements, accompagné chaque fois de plusieurs dizaines de personnes (51 pour neuf jours en Belgique en septembre, 117 pour deux jours en Ouganda début novembre). Il a créé une myriade d’agences, directement rattachées à la présidence (pour lutter contre la corruption, encourager les investissements, améliorer le climat des affaires) et soupçonnées de faire office de gouvernement parallèle.

Félix Tshisekedi, président élu de la RDC, donne l'accolade à Joseph Kabila, lors de son investiture le 24 janvier en 2019.

Félix Tshisekedi, président élu de la RDC, donne l'accolade à Joseph Kabila, lors de son investiture le 24 janvier en 2019. © Jerome Delay/AP/SIPA

Il travaille aussi à s’assurer un bilan favorable à l’horizon 2023. Il a lancé en mars 2019 un programme d’urgence des cent jours et promis, quelques mois plus tard, la gratuité de l’enseignement. Ces deux mesures rencontrent une réelle popularité, mais, leur budget ayant été mal évalué, le ministère des Finances, contrôlé par le FCC, renâcle à débloquer les fonds nécessaires.

Volontariste, Tshisekedi peut s’attribuer certaines victoires, comme la libération de prisonniers politiques ou le retour de certains opposants, à commencer par Moïse Katumbi. Il est aussi parvenu à tenir à l’écart de son gouvernement des personnalités jugées trop clivantes, telles qu’Évariste Boshab ou Albert Yuma. Il a également réussi un spectaculaire come-back diplomatique, réinvestissant une scène internationale largement délaissée par son prédécesseur. Il bénéficie depuis de la bienveillance des chancelleries occidentales, mais cette confiance reste conditionnée à la poursuite des réformes. Ce n’est qu’à ce prix que Tshisekedi pourra convaincre le FMI et les bailleurs de fonds de soutenir son budget pour l’année 2020, d’un montant de 10 milliards de dollars.

« Question de crédibilité »

« Le grand problème, c’est que le discours de Félix Tshisekedi ne revêt pas encore un caractère opératoire », estime une source diplomatique américaine. La première année de son mandat a ainsi été entachée par plusieurs affaires très embarrassantes alors même qu’il promettait de lutter contre la corruption : celle du détournement présumé de 15 millions de dollars, dans laquelle a été cité Vital Kamerhe, celle des audits suspendus à la demande de la présidence, les marchés passés de gré à gré, ou encore celle du litige financier opposant la Gécamines à l’homme d’affaires israélien Dan Gertler. « Il est important que le président donne des signes rassurants sur la lutte contre la corruption et la fiscalité parallèle, pour les partenaires mais surtout pour les citoyens qui l’ont élu, souligne l’économiste Al Kitenge. Prendre des sanctions l’aiderait. »

Kabila sait qu’il peut laisser faire Tshisekedi sur certains dossiers, mais il sait aussi sur quoi il doit s’arc-bouter. Il y a des sujets sur lesquels il ne peut pas se permettre de céder

Le problème, c’est que, chaque fois que Félix Tshisekedi a tenté de s’affranchir, dans un registre ou dans un autre, le retour de bâton a été immédiat. Lorsqu’il annonce la suspension de l’installation du Sénat en mars, au motif que l’élection aurait été faussée, le FCC se crispe et le contraint à faire marche arrière dix jours plus tard. Lorsqu’en juin les ordonnances de nomination dans les entreprises publiques que sont la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC) et la Gécamines sont prises sans consulter le camp Kabila, l’Assemblée nationale se cabre, et le ministre chargé du dossier refuse de les appliquer. Une marche arrière du camp Tshisekedi n’est pas impossible. « C’est une question de crédibilité. Le fait que des ministres puissent se permettre de désobéir sans être punis est malsain », s’inquiète Kin-Kiey Mulumba, cadre du Cap pour le changement (Cach).

« Tshisekedi apprend à situer la ligne rouge avec Kabila, explique un connaisseur de la politique congolaise. Quant à Kabila, il sait faire la part des choses. Il sait qu’il peut laisser faire Tshisekedi sur certains dossiers, mais il sait aussi sur quoi il doit s’arc-bouter. Il y a des sujets sur lesquels il ne peut pas se permettre de céder. »

C’est pour cela que Tshisekedi n’a effectué que des ajustements à la marge dans le milieu sécuritaire. La garde républicaine est toujours aux mains d’Ilunga Kampete, et l’armée reste dirigée par certains généraux sous sanctions, à l’image de John Numbi, Delphin Kahimbi ou Gabriel Amisi. Tous sont pro-Kabila, et parfois accusés d’entretenir une forme de collusion avec les groupes armés qui sévissent dans l’Est, que Tshisekedi a promis de pacifier. Il n’y a qu’au sein de l’ANR que Tshisekedi a légèrement réorganisé. Le remplacement de Kalev Mutond par son numéro deux, Inzun Kakiak, et la nomination d’un Kasaïen, Jean-Hervé Mbelu Biosha, au poste d’adjoint de ce dernier ont permis au chef de l’État de reprendre en partie la main sur cette agence très décriée sous Kabila.

Coup de poker

« Sa marge de manœuvre sur ce dossier est encore plus limitée qu’ailleurs, ce qui ne l’arrange pas, car la société civile attend beaucoup », reconnaît Jean-Jacques Wondo, analyste congolais spécialisé dans les questions de sécurité. Idem pour la Cour constitutionnelle, accusée d’être inféodée à Kabila : Tshisekedi bénéficie d’un pouvoir de nomination, dont il n’a pour l’instant pas fait usage. « L’idée n’est pas de lancer une chasse aux sorcières, mais de démanteler un système qui ne date pas de Joseph Kabila. On ne peut pas dire aujourd’hui que nous allons enlever untel et le remplacer par untel », justifie prudemment Vital Kamerhe.

Reste, pour forcer le changement, deux options sur la table. La modification de la Constitution, principe sur lequel l’ensemble des acteurs semblent s’accorder, mais le Cach et le FCC ne partagent pas les mêmes objectifs. Et, en dernier recours, le coup de poker ultime : la dissolution de l’Assemblée nationale. Évoquée aux prémices du mandat de Félix Tshisekedi, cette option n’est plus envisagée, même si le président congolais a agité cette menace devant la diaspora à Londres le 19 janvier. « Trop risquée, balaie un cadre de l’UDPS. D’autant que le cadre constitutionnel ne garantit pas que l’on remportera la nouvelle majorité. »

Tshisekedi parie sur le temps, il espère que celui-ci jouera en sa faveur

Mais face à un FCC qui ne cache plus ses intentions pour la prochaine élection et envisage sérieusement sa mutation en une seule formation, face à un Moïse Katumbi qui réorganise lui aussi sa plateforme Ensemble pour la République en un parti politique et à un Bemba qui remobilise discrètement les effectifs de son Mouvement de libération du Congo (MLC), la course pour 2023 s’engage déjà en coulisses. « Tshisekedi parie sur le temps, il espère que celui-ci jouera en sa faveur, constate une source diplomatique. C’est son meilleur atout, mais cela pourrait aussi se retourner contre lui si les lignes ne bougaient pas. »


Passage délicat

Félix Tshisekedi a chargé son haut représentant, Kitenge Yesu, de lui faire remonter des propositions en vue d’une éventuelle transformation de la coalition Cach en une véritable plateforme politique. Mais, entre ses deux composantes, l’UDPS et l’UNC, les tractations pourraient être poussives : plusieurs cadres du parti présidentiel redoutent d’offrir un tremplin à Vital Kamerhe pour 2023.

« Certains pensent que, si cela se fait selon les termes dictés par l’UNC, on risque de se faire manger », explique Peter Kazadi, cadre de l’UDPS et conseiller à la présidence. Selon ses proches, Kamerhe serait néanmoins disposé à laisser Tshisekedi briguer un deuxième mandat, moyennant un nouvel accord de partage des responsabilités.

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