Sécurité

Algérie, Tchad, Niger, Tunisie… Le chaos libyen inquiète ses voisins africains

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration).

Des combattants libyens dans l'Est, en 2015 (photo d'illustration). © Mohamed Ben Khalifa/AP/SIPA

Crise humanitaire, déstabilisation des frontières, terrorisme… Les voisins de la Libye redoutent une internationalisation du conflit et veulent éviter que le pays ne devienne « une nouvelle Syrie ».

Le 3 janvier, le président de la Commission de l’Union africaine (UA), le Tchadien Moussa Faki Mahamat, n’a pas mâché ses mots au moment d’évoquer la situation libyenne : « Les menaces diverses d’ingérences politiques et militaires […] accroissent les risques d’une confrontation dont les mobiles n’ont rien à voir avec les intérêts fondamentaux du peuple libyen. »

N’Djamena, où Faki Mahamat est resté très proche du président Idriss Déby Itno, voit aussi d’un mauvais œil l’éventualité d’un déploiement de troupes turques en Libye pour soutenir le Gouvernement d’entente nationale (GNA) de Fayez al-Sarraj. « Le conflit pourrait s’internationaliser si les Turcs interviennent. Cela pourrait pousser l’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, qui craignent les ambitions turques dans la zone, à accentuer leur présence », explique un diplomate tchadien.

Les inquiétudes sont aussi internes. « Plus le Sud libyen est instable, plus des rebelles tchadiens peuvent s’y réfugier, y proposer leurs services et financer leur lutte contre Idriss Déby Itno », précise un expert à N’Djamena. Le chef de l’État tchadien plaide depuis de longs mois pour une implication plus importante de l’UA et une sortie de crise par un dialogue élargi à tous les acteurs libyens. « Des agendas extérieurs ont plus de poids que les intérêts de la population. […] Nous avons des solutions à apporter, mais les grandes puissances n’en veulent pas », dénonçait-il dans nos colonnes en novembre dernier.

La diplomatie nigérienne n’est guère plus enthousiaste après l’annonce turque. « S’il y a une escalade et que le conflit s’internationalise, ça fera le jeu des jihadistes de la région, pour qui la Libye est déjà une terre d’approvisionnement », s’inquiète un diplomate nigérien. « Il y a un risque de faire de la Libye une nouvelle Syrie », ajoute une source sécuritaire, qui conclut : « On a déjà vécu une intervention internationale en Libye, avec les résultats que l’on sait. Il ne faut pas refaire la même erreur. »

Alger rejoint le ballet diplomatique

Côté algérien, après un long effacement dû à la crise politique, Abdelmadjid Tebboune, élu en décembre, a fait du dossier libyen une priorité. Le pays « refuse son exclusion des solutions proposées à la Libye car il est le plus concerné par la stabilité du pays voisin », rappelait ainsi le président algérien dès son investiture. Le 26 décembre, il réunissait un Haut Conseil de sécurité pour aborder la question libyenne. Alger redoute que la poursuite des combats et l’afflux d’armes en Libye ne finissent par renforcer les groupes jihadistes présents à l’Est mais aussi dans le Sahel.

« Si l’Algérie soutient officiellement la solution politique, les relations du régime avec le maréchal Haftar [homme fort de l’Est, qui tente depuis avril 2019 de prendre Tripoli] ont toujours été compliquées. C’est un homme jugé belliqueux, opposé aux solutions pacifiques et au dialogue politique, qui a systématiquement entretenu une relation ambiguë avec l’Algérie », explique l’analyste politique Raouf Farrah.

Le 6 janvier, lors de la visite de Fayez al-Sarraj à Alger, Abdelmadjid Tebboune déclarait ainsi que Tripoli est une « ligne rouge à ne pas franchir ». Face à la multiplication des acteurs étrangers, l’Algérie affiche une position classique de non-ingérence et plaide en faveur d’une « solution exclusivement interlibyenne ».

Côté diplomatie, alors que sa participation à la ­conférence de Berlin n’était initialement pas prévue, Alger a finalement reçu son carton d’invitation. Une petite ­victoire pour Abdelmadjid Tebboune, qui voit dans la crise libyenne un moyen de légitimer sa présidence, toujours contestée par la rue.

Coopération turco-tunisienne ?

Les leaders tunisiens ont les yeux rivés sur la frontière sud-est, où un nouveau camp de réfugiés pourrait ouvrir ses portes en cas de crise humanitaire. Depuis la signature d’un accord de coopération entre la Turquie et le GNA le 27 décembre, l’escalade militaire inquiète la Tunisie. Deux jours avant, le président turc choisissait de se rendre à Tunis, provoquant les interrogations des Tunisiens sur les motifs de cette visite surprise.

Erdogan était-il en quête de soutien régional en vue d’une prochaine intervention en Tripolitaine ? Si la Libye a bien été au cœur des discussions, « nous n’avons pas parlé du dernier accord turco-­libyen », a assuré Kaïs Saïed lors de la conférence de presse qui a suivi la visite. La déclaration n’a pas suffi à mettre un terme aux rumeurs sur une entente Tunisie-Turquie au profit du GNA.

Depuis 2011 pourtant, le pays essaie de maintenir sa neutralité. « Je vous invite à vous adresser au Parlement pour confirmer la position neutre de la Tunisie et sa volonté de ne jouer qu’un rôle de médiation en Libye », a réclamé le leader du parti Machrou Tounes, Mohsen Marzouk. La réponse de Carthage est arrivée le 7 janvier : « Erdogan n’a pas demandé à Saïed d’utiliser l’espace tunisien pour intervenir en Libye. » Mais, le lendemain, le quotidien turc proche du pouvoir Daily Sabah révélait que la Tunisie avait récemment conclu un contrat avec une entreprise turque pour l’acquisition de plusieurs blindés. De quoi raviver la polémique. Côté diplomatie, et ­contrairement au voisin algérien, Tunis n’a pas eu l’heur d’être invité à Berlin.

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