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Chakib Alj (CGEM) : « les entrepreneurs marocains souffrent et ont besoin d’être rassurés »

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Mis à jour le 22 janvier 2020 à 18h27
à Casablanca, 
le 10 janvier.

à Casablanca, le 10 janvier. © Yassine Toumi pour JA

Démocratie interne, conjoncture nationale, secteurs en difficulté ou en devenir, relations avec le gouvernement, Zleca… Le nouveau patron de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) fait le point sur son programme et sur les grands défis qui vont jalonner son mandat.

Trois mois après la démission de Salaheddine Mezouar, la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) a élu un nouveau président.

Élu en mai 2018, en binôme avec le spécialiste de l’audit Fayçal Mekouar, l’ancien ministre des Finances et des Affaires étrangères avait renoncé à son mandat en octobre 2019, après que ses propos sur la situation en Algérie avaient provoqué l’ire du gouvernement.

Le 22 janvier, Chakib Alj et Mehdi Tazi ont été élus respectivement président et vice-président de la CGEM pour trois ans. Comme cela a été le cas depuis 2006 – hormis lors d’un duel inédit en 2018 –, seule une liste se présentait à cette élection.

Le futur patron des patrons marocains est un Casablancais de 54 ans qui a commencé sa carrière en 1987 au sein de la Société nouvelle des moulins du Maghreb (SNMM), une institution de plus de 100 ans qu’il a considérablement développée. Entrepreneur familier de la prise de risque, ce père de quatre enfants s’est construit une réputation d’abord dans la minoterie avant de diversifier ses activités vers l’industrie et les services.

Président de la fédération des minotiers depuis sept ans, il pilote également celle des métiers de la distribution des produits de grande consommation. Industriel très présent sur le terrain, réputé sans allégeance politique, Chakib Alj met en avant sa complémentarité avec le quadra Mehdi Tazi (PDG du courtier en assurances Beassur Marsh et ancien DG de Saham Maroc) pour mener aujourd’hui la CGEM.

Entouré de son état-major, dont l’un de ses fils, Chakib Alj a accueilli Jeune Afrique dans son sobre et élégant bureau – où trône une grande toile du peintre marocain Khalid Nadif – quelques jours avant d’investir celui réservé au président de la CGEM, à deux kilomètres de là, dans le très chic quartier Palmiers. Entre deux réunions avec les fédérations, le quinquagénaire est revenu sur le manque de confiance qui affecte les entrepreneurs du royaume, les limites de la libéralisation économique et les critiques émises, au sud du Sahara, vis-à-vis du secteur privé marocain.

Jeune Afrique : La liste que vous présidez est la seule en lice aux élections de la CGEM. Ce retour aux candidatures uniques ne signale-t-il pas un manque de démocratie interne ? [entretien réalisé avant son élection]

Chakib Alj : Au contraire, c’est une avancée, puisque cela montre qu’il existe un consensus. Dans le passé, nous avons toujours travaillé de manière consensuelle. Mais c’est un processus démocratique : personne n’a été empêché de se présenter. Les membres de notre organisation ont simplement jugé que notre binôme avec Mehdi Tazi correspondait aux besoins de la CGEM et de l’économie du pays et se sont prononcés pour soutenir notre candidature, y compris ceux qui se sont retirés.

Mais l’élection de mai 2018, avec la confrontation finale de deux listes, avait été saluée par nombre d’observateurs comme une avancée…

C’était la seule et unique fois où il y eut un « affrontement final » dans l’histoire de la CGEM. Nous n’avons empêché personne de se présenter cette année et, de toute façon, j’aurais été tout aussi content s’il y avait eu une liste en face de la nôtre.

Comment faites-vous campagne sans concurrents ?

Normalement. Nous rencontrons les adhérents, les CGEM régionales et les fédérations, pour comprendre le fonctionnement, les besoins et les attentes de chacun. C’est la seule façon de mieux cerner les problématiques de notre économie et d’être opérationnel le jour J.

Que retenir de ces consultations ?

Que les entrepreneurs marocains souffrent et ont besoin d’être rassurés. C’est ce à quoi nous nous attelons. On ne va pas se mentir, l’économie locale n’est pas au beau fixe. Si les opérateurs économiques ne doutent pas du potentiel du pays, ils veulent une relance, une nouvelle approche et une nouvelle dynamique globale !

Et, selon les entrepreneurs que vous rencontrez, que faudrait-il concrètement changer ?

Nous sommes dans un cycle baissier, et les problèmes se multiplient. À titre d’exemple, il y a actuellement 400 milliards de dirhams (37 milliards d’euros) de créances dues aux entreprises du secteur privé, ce qui assèche les trésoreries. Conséquence : nous avons des entreprises qui se comportent bien mais qui doivent fermer à cause de problèmes de trésorerie. Ça fait peur ! Et, pour ne rien arranger, dernièrement, les contrôles fiscaux ont été très intensifs.

Dans ce cas, que prévoit votre équipe pour changer cette dynamique ?

Nous continuons d’exposer les grandes lignes de notre programme aux adhérents et essayons de l’enrichir avec leurs propositions. Je pense en tout cas qu’il faut tout particulièrement porter notre attention sur les TPE et les PME, qui constituent un véritable gisement de croissance et sont l’essentiel de notre économie.

Je pense que les entreprises ont juste besoin de quelques signaux positifs pour redémarrer

Pour moi, la CGEM doit aussi être un acteur majeur dans le processus qui doit faciliter l’accès aux financements et sécuriser les emplois existants. Mais, pour cela, il faut impérativement redonner confiance aux opérateurs. Je pense que les entreprises ont juste besoin de quelques signaux positifs pour redémarrer. Il faut que l’ensemble des parties prenantes de notre pays s’investissent pour retrouver la confiance, sans laquelle il ne peut y avoir de croissance. Mais la confiance ne se décrète pas, elle s’acquiert.

Du côté des autorités, on estime que des signaux positifs ont été envoyés, notamment dans la dernière loi de finances. Partagez-vous cet avis ?

Il y a eu des éléments positifs et d’autres qui ne le sont pas. Prenez l’article 9 de ce texte [qui consacre l’insaisissabilité des biens de l’administration], il ne contient rien de positif. Avec ce texte, si une entreprise n’est pas payée par l’État et qu’elle remporte un procès – qui peut durer très longtemps –, l’administration dispose d’une période de quatre ans pour s’acquitter de ce qu’elle doit ! Certes, le gouvernement a mis en place une procédure pour pouvoir se faire payer rapidement à travers les banques [que l’État remboursera ensuite], mais les entreprises devront s’acquitter d’intérêts sur les sommes ainsi obtenues. Je pense qu’avec le dialogue et des concessions de chaque côté nous allons trouver de meilleures solutions. Je crois aussi que notre binôme est bien placé pour trouver de tels compromis. Ceux qui me connaissent savent que je suis pragmatique et que je vais droit au but.

La CGEM met toujours en avant son indépendance. Mais la démission de Salaheddine Mezouar – à la suite de critiques venues du gouvernement – a suscité des interrogations. Pensez-vous pouvoir formuler vos avis en toute liberté ?

Je pense que la CGEM a très bien réagi après cet épisode. C’était l’un des pires scénarios imaginables, mais la réaction a été parfaite, un exemple de démocratie, à mon sens. Je préfère regarder de l’avant. De mon côté, j’exprimerai en toute liberté mes opinions dans le sens où je défendrai l’institution et les opérateurs économiques. Je ne parlerai pas de sujets qui ne concernent ni la CGEM ni moi-même. Je vais rester dans le cadre de ce que je dois défendre.

Le traité instituant la Zone de libre-échange continentale africaine (Zleca) est entré en vigueur. Cette libéralisation commerciale est-elle une menace ou une chance pour les entrepreneurs marocains ?

C’est une initiative très intéressante, d’autant que le taux d’échanges commerciaux interafricains est très faible comparativement aux autres continents. Les entrepreneurs marocains en font une lecture positive, d’après les échanges que j’ai eus avec eux. C’est une véritable opportunité pour le royaume, qui est l’une des puissances économiques du continent.

Le royaume réussit – plus ou moins – à attirer des investisseurs internationaux, mais très peu viennent d’autres pays africains. Comment l’expliquez-vous ?

Le Maroc est ouvert à tous les investissements, quel que soit leur pays d’origine. Nous en avons déjà eu des exemples : l’assureur sud-africain Sanlam [qui a racheté le marocain Saham] ou récemment le tunisien Land’Or, spécialiste du fromage, et l’égyptien Chemi-Pharma. Cela commence à bouger, et selon moi la Zleca va inciter à investir davantage ici.

Je suis pour que nos entreprises soient privilégiées lors de l’octroi des marchés publics

Nombre d’entrepreneurs marocains ont pourtant critiqué les accords de libre-échange (ALE) signés auparavant par le royaume…

Ce point revient en effet souvent. Nos adhérents s’en plaignent et demandent que ces accords deviennent plus équilibrés. Nous voulons travailler sur ce point et trouver des solutions qui permettent une égalité des chances. Le processus de révision des ALE est d’ailleurs enclenché, et celui avec la Turquie en est la preuve.

Vous militez donc pour instaurer la préférence nationale ?

Oui. Je suis pour que nos entreprises soient privilégiées lors de l’octroi des marchés publics. Ce n’est qu’ainsi que nous allons construire et renforcer notre économie. Si l’on ne le fait pas rapidement, cela peut être fatal à certaines entreprises. On envoie un très mauvais signal aux entrepreneurs si on reste ainsi sans rien changer.

De l’autre côté, il est souvent reproché aux entreprises marocaines implantées au sud du Sahara de ne pas assez faire confiance aux managers locaux. Que répondez-vous à ces critiques ?

Je pense qu’il s’agit uniquement d’une question de temps. Un entrepreneur qui s’implante dans un pays autre que le sien a besoin, dans les premiers temps, de s’entourer de personnes en qui il a confiance et qu’il connaît bien. Après, il est clair qu’il faut s’ouvrir aux compétences locales. C’est une évolution naturelle. Je pense aussi que c’est une question globale et qui ne concerne pas seulement les opérateurs marocains.

En matière d’investissements, vous avez noté que moins de 1 % de ceux réalisés dans l’automobile et l’aéronautique dans le royaume sont marocains. Comment expliquer ce retard ?

Très peu de nos entrepreneurs travaillent dans ces secteurs, et nous voulons rectifier cela. Ce qui passera aussi par un regain de confiance. Une dynamique a été créée, et le Maroc est devenu, par exemple, un acteur reconnu dans l’automobile. C’est assez nouveau, et cela s’est passé rapidement. Ce sont des métiers que nous ne connaissions pas, et nos investisseurs n’ont pas eu le temps de s’en faire une idée claire. De plus, les entreprises internationales concernées ont commencé par construire un écosystème composé de leurs fournisseurs habituels, qui les ont rejoints au Maroc. Nos entrepreneurs doivent maintenant s’inscrire dans la continuité.

Le Maroc cherche à définir son prochain modèle de développement. Quelles doivent en être les priorités ?

Nul doute que la Commission désignée en novembre par Sa Majesté ne manquera pas d’émettre les recommandations nécessaires pour libérer le potentiel de création de richesses de l’économie marocaine. D’ailleurs, trois membres de la CGEM participent à cette commission.

Nous devons augmenter de manière significative notre rythme de croissance pour créer les conditions du décollage tant attendu par les opérateurs

Le Maroc a clairement choisi la voie du progrès. Nous devons augmenter de manière significative notre rythme de croissance pour créer les conditions du décollage tant attendu par les opérateurs. Il faut aussi trouver les moyens de booster la compétitivité des PME, et surtout des TPE, d’augmenter le volume des exportations, et de créer suffisamment d’emplois.

Le roi Mohammed VI a demandé aux banques d’accroître le crédit aux petites entreprises. Est-ce aussi une requête de la CGEM ?

Sa Majesté a été clair et a mis le doigt sur le problème. Une économie ne peut pas prospérer si ses TPE et PME souffrent. Elles représentent ici 95 % du tissu économique. Oui, il faut que les banques jouent le jeu et soient plus courageuses, qu’elles accordent des crédits selon la viabilité de chaque projet et non sur la base du seul secteur d’activité ou de la taille de l’entreprise. J’invite aussi les grandes entreprises à s’intéresser à ces projets et à aider les PME.

Le pays souffre d’un taux de chômage élevé des jeunes, quel rôle peut jouer la CGEM ?

Il faut savoir que les entreprises ont elles aussi du mal à recruter, surtout dans les régions, et ne trouvent pas de personnes qualifiées ! Il est primordial de revoir la politique de la formation professionnelle pour qu’elle soit adaptée aux besoins des entreprises. Cela est possible et a été réalisé dans l’aéronautique et l’automobile, mais aussi dans la minoterie. Ce travail doit être effectué en coordination entre les fédérations et l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail. En parallèle, les entreprises doivent s’engager à embaucher un nombre déterminé de personnes. Mais notre pays a surtout besoin de croissance pour résorber ce chômage.

Avez-vous déjà eu des discussions avec le gouvernement et quelles relations anticipez-vous avec l’exécutif ?

Je n’ai pas encore pris mes fonctions. Mais je connais plusieurs membres du gouvernement. Ils veulent travailler pour leur pays et sont conscients de la situation économique. Le diagnostic est fait, il faut juste appliquer le bon remède.

La CGEM en chiffres


L’après-élection déjà planifié

Après avoir passé plus de trente ans à diriger ses entreprises, Chakib Alj doit se trouver un remplaçant pour les trois prochaines années. « J’ai déjà planifié la suite pour mon groupe. J’ai une structure et une équipe très jeunes en qui j’ai entièrement confiance. J’ai pris l’habitude de déléguer, et mes enfants sont aussi dans l’entreprise. Cette période va leur permettre de se développer un peu plus », nous explique Chakib Alj.

Ce dernier reconnaît que, s’il a pu investir plusieurs secteurs (industrie du plastique, aviculture, transports, logistique, hôtellerie et restauration), c’est aussi parce qu’il a trouvé les bonnes personnes. « Je suis un chef d’orchestre. Je ne suis plus dans la gestion quotidienne, mon rôle est davantage dans la stratégie », ajoute l’industriel. Les entreprises de Chakib Alj sont présentes au Maroc, en Mauritanie et en Tunisie, mais le manager n’exclut pas une expansion au sud du Sahara.

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