Politique

[Édito] Umaro Sissoco Embaló, l’ovni de Bissau

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Mis à jour le 14 janvier 2020 à 14h37

Par  François Soudan

François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Des partisans de Umaro Sissoco Embaló, dans les rues de Bissau, le 22 novembre 2019.

Des partisans de Umaro Sissoco Embaló, dans les rues de Bissau, le 22 novembre 2019. © REUTERS/Christophe Van Der Perre

Il est le premier président élu de l’année 2020 – proclamé comme tel un 1er janvier, difficile de faire mieux – et, déjà, l’un des plus atypiques. Le vibrionnant Umaro Sissoco Embaló, sorti vainqueur des urnes bissau-guinéennes, détonne dans le monde policé des chefs d’État où il vient de faire son entrée.

Bouille d’étudiant prolongé, keffieh vissé sur le crâne, babouches aux pieds, volontiers loquace, celui que ses partisans appellent « le général du peuple » a longtemps caché son jeu, ravi d’avoir été sous-estimé, absolument persuadé de son destin national.

Son passé multicarte est un puzzle dont il est parfois difficile d’assembler les pièces : les origines familiales éclatées, entre la Guinée-Bissau, le Mali, la Guinée et le Burkina Faso ; l’armée jusqu’au grade de général de brigade, atteint à la vitesse du son ; des études supérieures au Portugal et en Espagne ; le poste de représentant pour l’Afrique de l’Ouest du fonds d’investissement libyen Laico ; les maroquins de ministre puis de Premier ministre ; l’élection présidentielle enfin, remportée au second tour, alors qu’on ne lui accordait que des chances minimes face au candidat du parti majoritaire. Le tout à 47 ans seulement !

Alpha Condé en ligne de mire

Ajoutons à cela que ce polyglotte effervescent, admirateur de Kadhafi, a su rallier à lui la jeunesse, les militaires et les milieux d’affaires en jurant d’éliminer le narcotrafic et de donner à ce petit pays de 2 millions d’habitants, qui a connu vingt tentatives de putsch (dont quatre réussies) en un quart de siècle d’indépendance, stabilité et respectabilité. Souhaitons-lui d’y parvenir.

Mais si les réseaux sociaux se délectent ces derniers jours de la guerre des premières dames qui a éclaté dans l’entourage du nouvel élu – une Bissau-Guinéenne et une femme d’affaires guinéenne, ex-mannequin devenue PDG de société minière, revendiquant le titre avec une égale pugnacité (il serait sans doute convenable que l’intéressé clarifie au plus vite cette situation) –, les observateurs, eux, s’inquiètent du ton belliciste dont a publiquement usé le « candidato do povo » pour brocarder le président voisin de la Guinée, Alpha Condé.

Motif : Embaló reproche à ce dernier d’avoir abusé de son poste de médiateur de la Cedeao pour favoriser son rival Domingos Simões Pereira, à la fois financièrement et par toutes sortes de manœuvres. Version soft : « Alpha a tout fait pour que je ne sois pas président. »

Version cash – tenez-vous bien : « On ne peut pas accepter un pays qui est en train de faire un génocide, un président qui est en train de massacrer les manifestants, même au cimetière. Il n’est pas normal qu’un homme de 95 ans [sic] réclame un troisième mandat. Alpha Condé doit prendre sa retraite. »

Le concerné, qui aura en réalité 82 ans le 4 mars prochain, a dû « apprécier » ces propos sidérants, lesquels coulent comme du miel aux oreilles de ses opposants, vent debout dans la rue contre son projet de nouvelle Constitution.

Denis Sassou Nguesso, après s’être entretenu au téléphone avec Alpha Condé, a manifestement calmé les ardeurs de l’impétrant

Certes, aussitôt dit, aussitôt contredit. Embarqué au lendemain de son élection dans une tournée de remerciement de ses mentors qui l’a mené à Dakar et à Abuja, le nouveau président bissau-guinéen a fait escale, le 5 janvier, à Brazzaville, où Denis Sassou Nguesso, après s’être entretenu au téléphone avec Alpha Condé, a manifestement calmé les ardeurs de l’impétrant.

« C’étaient les mots de la campagne électorale, s’est expliqué ce dernier au sortir de son audience à la résidence du Plateau, le président Alpha Condé a l’âge de mon père, je ne peux pas me permettre de dire quoi que ce soit contre lui. D’ailleurs, nous allons nous retrouver. Même si nous nous sommes mal compris, nous sommes des homologues et des voisins immédiats. »

« Parler cru » et realpolitik

Umaro Sissoco Embaló, le nouveau président de la Guinée-Bissau, le 1er janvier 2020 à Bissau.

Umaro Sissoco Embaló, le nouveau président de la Guinée-Bissau, le 1er janvier 2020 à Bissau. © REUTERS/Alberto Dabo

Rattrapé par la realpolitik, Embaló a donc mis de l’eau dans son vin de palme. Mais ce rétropédalage, exercice obligé pour qui adhère au club fermé des chefs d’État, est-il autre chose qu’une posture ?

Le « parler cru » de l’ex-candidat, dont l’étonnant carnet d’adresses – rempli à l’époque où ses talents de consultant étaient sollicités par de grands groupes – va de Blaise Compaoré au Premier ministre britannique, Boris Johnson, a l’intérêt d’exposer ce qu’il faut bien appeler une stratégie régionale d’isolement de l’actuel président guinéen en Afrique de l’Ouest.

Certes, à la différence de leur jeune et imprévisible poulain, dont ils ont soutenu l’ambition, les présidents Muhammadu Buhari et Macky Sall se gardent bien de l’exprimer en public, mais il est clair que la volonté prêtée à Alpha Condé de briguer un troisième mandat ne rencontre pas leur adhésion.

Les attaques entre lui et moi, c’est fini. Nous ne sommes pas Senghor et Sékou Touré

Par ailleurs, et même si ce prisme ne doit pas être surestimé (le Nigérien Mahamadou Issoufou, par exemple, ne cache pas, lui non plus, ses réserves), les réticences nourries par les chefs d’État nigérian et sénégalais à l’égard du projet de nouvelle Constitution guinéenne ne peuvent qu’être renforcées par le fait que – comme l’analyse le spécialiste du CNRS Vincent Foucher, lequel souligne le soutien apporté par la communauté halpulaar de Guinée-Bissau à Sissoco Embaló – « la diaspora peule est mobilisée derrière l’opposition en Guinée-Conakry ».

Enjeu majeur – avec l’échéance ivoirienne – du dernier trimestre de cette année 2020, l’élection présidentielle guinéenne se jouera certes en Guinée et nulle part ailleurs. Mais il est clair que face à la confrontation qui s’annonce à Conakry entre deux camps tout aussi déterminés l’un que l’autre une ligne de partage tacite s’esquisse dans l’espace Cedeao : d’un côté, ceux qui manifestent une certaine compréhension à l’égard d’Alpha Condé (Alassane Ouattara, Ibrahim Boubacar Keïta, George Weah…), de l’autre, ceux qui, à l’instar de l’axe Dakar-Abuja via Banjul, souhaitent le voir renoncer à son projet. Acteur mineur de par la taille de son pays, mais adepte des saillies verbales sans filtre, Umaro Embalo Sissoco appartient clairement à la seconde catégorie.

« Le président Alpha […] n’a pas besoin de m’aimer, moi non plus », signifiait-il à la télévision sénégalaise le 1er janvier, « mais dès lors que les Bissau-Guinéens m’ont élu, les attaques entre lui et moi, c’est fini. Nous ne sommes pas Senghor et Sékou Touré. Je dois simplement le respecter et il doit juste changer pour forger le respect mutuel. » Le plus significatif dans cette déclaration, c’est qu’elle se voulait diplomatique. Ça promet…

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