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Cet article est issu du dossier «Côte d’Ivoire : quel avenir pour Guillaume Soro ?»

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Politique

Côte d’Ivoire : soupçonné d’attenter à l’autorité de l’État, Guillaume Soro a-t-il encore un avenir politique ?

À l’étranger depuis plus de six mois, il a  tenté de rentrer à Abidjan le 23 décembre. Et renoncé in extremis.

À l’étranger depuis plus de six mois, il a tenté de rentrer à Abidjan le 23 décembre. Et renoncé in extremis. © ISSOUF SANOGO/AFP

Soupçonné de « tentative d’atteinte à l’autorité de l’État », l’ancien président de l’Assemblée nationale est visé par un mandat d’arrêt international. Et voit ses ambitions présidentielles compromises. Désormais opposant irréductible, peut-il rebondir ?

Où se trouve Guillaume Soro en ce début d’année 2020 ? À Paris, où il assure à certains avoir fêté Noël avec sa femme et ses enfants ? Ou plutôt à Barcelone, comme il l’a confié à d’autres interlocuteurs ? À 47 ans, il n’a pas eu beaucoup de mal à retrouver ses réflexes de vie dans la clandestinité.

Culture du secret, méfiance frisant la paranoïa, facilité à brouiller les pistes, tendance à cloisonner ses relations… ont toujours fait partie de son logiciel. C’était déjà le cas lorsqu’il était membre de la Fédération estudiantine et scolaire de Côte d’Ivoire (Fesci) ou, quelques années plus tard, au sein de la rébellion des Forces nouvelles.

Visé par un mandat d’arrêt international et contraint à l’exil en Europe depuis son retour avorté à Abidjan le 23 décembre dernier, il n’a aujourd’hui pas d’autre choix que de renouer avec ses vieilles habitudes.

Ultimes négociations

L’ancien président de l’Assemblée nationale préparait ce retour depuis plusieurs semaines. Il comptait lancer les activités de son mouvement politique, Générations et peuples solidaires (GPS), et entamer dans la foulée sa campagne en vue de la présidentielle d’octobre. À mesure que la date se rapprochait, des émissaires du pouvoir, de certains chefs d’État africains ou même de Blaise Compaoré contactait Soro pour tenter de l’en dissuader. « Nous avons essayé d’arranger les choses. Il fallait qu’il mette de l’eau dans son vin, mais cela n’a pas marché », explique un proche de l’ancien président burkinabè en exil à Abidjan.

D’ultimes négociations furent entamées dans les dernières soixante-douze heures, par le biais de différents canaux. Ainsi, Mory Cissé, homme de confiance de Soro, et le ministre de l’Artisanat, Sidiki Konaté, son bras droit du temps de la rébellion, furent au cœur des discussions. Quant au frère du chef de l’État et ministre des Affaires présidentielles, Téné Birahima Ouattara, il passa par Sindou Meïté, l’un des principaux collaborateurs de Soro.

À quelques détails près, le message fut à chaque fois le même : « Le président veut que tu rentres en janvier, après les fêtes. Il estime que ce n’est pas encore le bon moment. Il aimerait d’abord en savoir plus sur tes intentions. » Soro ne voulut rien entendre, mais publia un communiqué censé être un gage de bonne volonté et dans lequel une rencontre avec Alassane Ouattara était annoncée. Dans son entourage, on affirme que Soro aurait alors reçu l’assurance qu’il ne serait pas arrêté à son arrivée à Abidjan.

« Faux, répond un intime d’Alassane Ouattara. Le président a simplement indiqué que l’avion ne serait pas empêché d’atterrir. Soro savait très bien que le chef de l’État avait décidé de le faire arrêter. »

Rupture consommée

Guillaume Soro et Alassane Ouattara, en décembre 2010 à Abidjan.

Guillaume Soro et Alassane Ouattara, en décembre 2010 à Abidjan. © Thibault Camus/AP/SIPA

Celui que Ouattara considérait comme son « fils » passe désormais à ses yeux pour un « petit voyou qui a mal tourné »

Cela faisait plusieurs mois qu’Alassane Ouattara évoquait cette hypothèse devant son premier cercle. « S’il rentre, je l’arrête », leur répétait-il. Celui qu’il considérait comme son « fils » passe désormais à ses yeux pour un « petit voyou qui a mal tourné ».

Depuis des années, certains proches du président tentaient de le convaincre du danger que représentait Soro, multipliant les accusations – y compris les plus farfelues. Le président n’a d’abord pas voulu y croire. À plusieurs reprises, comme lorsque Soro fut visé par un mandat d’amener de la justice française, en décembre 2015, ou quand le Burkina Faso décida d’émettre un mandat d’arrêt international contre lui en janvier 2016 pour son implication présumée dans le putsch manqué du général Diendéré, le président ivoirien lui apporta son soutien. « Je lui ai assez sauvé la mise », faisait-il régulièrement remarquer.

Les mutineries de janvier et mai 2017 marquent un tournant. Le chef de l’État est persuadé que Soro y est mêlé. La rupture est consommée. Il faut désormais affaiblir Soro politiquement et militairement – raison, entre autres, pour laquelle il nomme Hamed Bakayoko à la Défense, en juillet 2017. Les circuits financiers de l’ancien Premier ministre commencent à être surveillés, et plusieurs hommes d’affaires suspectés d’être ses mécènes sont rappelés à l’ordre. Alassane Ouattara tente encore de conserver Soro auprès de lui.

Malgré les tensions et la confiance rompue, le président espère jusqu’au dernier moment que Soro jouera un rôle actif au sein du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) et qu’il acceptera de se mettre au service d’Amadou Gon Coulibaly, dont Alassane Ouattara veut faire son dauphin. Mais pour Soro, qui se rêve un destin présidentiel et qui n’a jamais digéré que Gon Coulibaly lui soit préféré, il est impossible d’accepter. Son refus d’intégrer le RHDP entraîne sa démission forcée de la présidence de l’Assemblée nationale, en février 2019. Pour Ouattara, c’est l’affront de trop. Désormais, tous les coups sont permis.

Détendu et déterminé

Dans les couloirs du palais présidentiel, on moque sa dégringolade, tout en suspectant encore Soro de vouloir faire un « coup ». Au cours du premier semestre de l’année 2019, plusieurs dizaines de personnes soupçonnées de tentative de déstabilisation sont arrêtées. C’est notamment le cas de Dramane Koné, un ancien lieutenant du colonel-major Issiaka Ouattara, alias Wattao, décédé le 5 janvier.

Lorsqu’il est interrogé dans les locaux de la Direction de la surveillance du territoire (DST), les questions des enquêteurs ne laissent planer aucun doute : « Êtes-vous au courant d’un projet de déstabilisation visant à favoriser l’arrivée au pouvoir d’un homme politique ? » « Connaissez-vous Guillaume Soro ? » Enfin, le 7 août, l’état-major de l’armée suspecte plusieurs sous-officiers de vouloir perturber le défilé militaire de la fête de l’Indépendance. Encore une fois, Abidjan désigne Soro comme l’instigateur de ce supposé complot.

Marginalisé, menacé d’être arrêté s’il met le pied à Abidjan, Soro a vu son avenir brutalement obscurci et ses ambitions présidentielles contrecarrées. « Dans l’état actuel des choses, il ne pourra pas être candidat en 2020. Mais la situation peut encore évoluer », reconnaît l’un de ses soutiens dans la sous-région. Une partie de son entourage a établi son quartier général à Paris et décrit un Guillaume Soro « détendu et déterminé ».

Pourtant, les nouvelles d’Abidjan ne sont pas rassurantes. Une quinzaine de ses proches, dont des députés, ont été placés sous les verrous. Personne ne sait où est passé son frère cadet, Rigobert. Quant à ses fidèles restés en Côte d’Ivoire, ils se font discrets et réfléchissent parfois à quitter le pays.

Soro tente, malgré cette répression, de maintenir en vie son mouvement politique. Il compte aussi mener la bataille judiciaire avec ses avocats espagnols et français afin de prouver son innocence. Ces derniers devraient prochainement déposer plusieurs plaintes devant la Cour africaine des droits de l’homme et la Cour de justice de la Commission économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao). Soro envisage également d’attaquer ceux qu’il accuse de l’avoir enregistré à son insu, notamment le Franco-Algérien Akim Laacher.

L’élection est encore loin, et Guillaume n’a que 47 ans

Est-il capable de se remettre de ce nouveau coup dur ? « C’est un homme qui a toujours vécu dans l’adversité, mais qui a toujours remporté ses combats. Il finit toujours par retomber sur ses pattes », affirme l’un de ses conseillers. « L’élection est encore loin, et Guillaume n’a que 47 ans », ajoute un vieil ami.

Benalla, l’allié encombrant

Alexandre Benalla et Guillaume Soro, lors de la convention de LRM, à Paris, en juillet 2017.

Alexandre Benalla et Guillaume Soro, lors de la convention de LRM, à Paris, en juillet 2017. © DR

Alexandre n’a plus lâché Soro. Il l’a aidé à organiser son dernier séjour à Paris, lui a présenté des gens

Depuis plusieurs mois, certains observateurs avaient émis des doutes sur sa stratégie, soulignant son incapacité à structurer ses équipes et ses fréquentations. La place qu’a prise Alexandre Benalla à ses côtés ne plaît pas à tout le monde. Amis depuis plusieurs années, Soro et l’ancien chargé de mission du président français Emmanuel Macron s’étaient perdus de vue avant que leurs chemins se croisent à nouveau, en juin dernier, lors d’un dîner au restaurant Le Cabestan, à Casablanca, au Maroc. Benalla lui présentera ensuite l’homme d’affaires français Vincent Miclet, chez qui Soro passera trois jours à Marrakech.

« La rencontre avec Miclet n’a rien donné. Mais après ça Alexandre n’a plus lâché Soro. Il l’a aidé à organiser son dernier séjour à Paris, lui a présenté des gens », raconte un de leurs amis communs. Benalla a par exemple participé à l’organisation de l’intervention de Soro devant les étudiants de l’école Hautes Études internationales et politiques (HEIP) à Paris, le 28 novembre. Particulièrement présent dans les semaines précédant le retour annoncé de Soro à Abidjan, Benalla continuerait de le conseiller. Selon nos sources, il fait partie des gens qui ont facilité l’interview accordée le 28 décembre à l’hebdomadaire français le Journal du dimanche (JDD), dans laquelle Soro se compare au général de Gaulle et tacle sévèrement Emmanuel Macron.

À Paris, où les autorités étaient déjà irritées par l’activisme de Benalla sur le continent, cette sortie médiatique n’est pas passée inaperçue. « Ses propos sont inacceptables. Comme ses tweets. C’est indigne de sa part et facile de prendre ainsi la France pour bouc émissaire », commente une source élyséenne.

Les autorités ivoiriennes ont annoncé l’émission de ce mandat dans la précipitation, alors que le dossier n’était pas encore complet

S’il a évoqué le cas Soro lors de son tête-à-tête avec Alassane Ouattara, le 21 décembre, à Abidjan, le président français s’est bien gardé d’émettre un avis tranché. Paris attend désormais de savoir si Interpol validera ou non le mandat d’arrêt transmis par Abidjan. « Cela peut prendre plusieurs jours. Interpol doit examiner la validité des motifs. S’il est confirmé, une notice rouge sera envoyée à tous les États membres. Nous prendrons alors le temps d’étudier les faits reprochés à Soro avant de décider si nous appliquons le mandat d’arrêt », explique-t-on à Paris.

« Les autorités ivoiriennes ont annoncé l’émission de ce mandat dans la précipitation, alors que le dossier n’était pas encore complet. D’autres éléments vont être transmis à Interpol », précise une source proche du dossier.

Son image une nouvelle fois écornée, Guillaume Soro paraît pour le moment bien esseulé. Il s’est d’ailleurs ému du peu de soutiens qu’il a reçus. Les timides tentatives d’apaisement de certains chefs d’État du continent n’ont pour le moment rien donné. Si les proches de Soro assurent qu’Henri Konan Bédié l’a appelé pour le réconforter, le président du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) n’a pas publiquement pris fait et cause pour lui.

« Finalement, cela arrange tout le monde que Soro ne puisse pas être candidat. Même Bédié, pour qui il était un allié encombrant, aussi bien au sein du PDCI que dans le cadre de l’alliance qu’il essaie de nouer avec Laurent Gbagbo, lequel ne veut pas de l’ancien chef rebelle », remarque un observateur de la vie politique ivoirienne.

Secrets compromettants

Si Abidjan se défend d’avoir voulu éliminer un adversaire politique, la mise à l’écart de Soro laisse un boulevard au RHDP dans le nord du pays, où il était le seul candidat capable de rogner sur l’électorat du parti unifié. En première ligne, le chef de l’État, qui a personnellement chapeauté la gestion du cas Soro, se dit serein. « Je sais ce que je fais », a-t-il confié à son entourage. « C’est un test. S’il s’avère que le dossier contre Soro n’est pas assez solide, il s’exposera aux accusations de verrouillage en vue du prochain scrutin et prendra le risque de fragiliser son pouvoir », nuance un membre de son premier cercle.

De son côté, dénonçant une vaste manipulation pour l’empêcher de se présenter, Guillaume Soro estime que rien de tout ça ne serait arrivé s’il avait accepté d’adosser son mouvement au RHDP et fait le deuil de ses ambitions. Et menace son ancien allié de révéler des secrets compromettants de leur longue et complexe relation passée.

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