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« Les Amours d’Antar et d’Abla », un récit épique à rebours des clichés orientalistes

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Mis à jour le 16 janvier 2020 à 12h01
Ilyes Messaoudi

Ilyes Messaoudi © Sofien Trabelsi

Les exploits d’Antar et son amour fou pour sa cousine Abla ont bercé les imaginaires au Maghreb et au Moyen-Orient. Un livre illustré traduit en partie ce texte poétique en français.

« C’est Les Mille et Une Nuits ? » La question, péremptoire, émane d’un spectateur détaillant des peintures sous verre exposées à la Fondation de la Tunisie de la Cité universitaire internationale de Paris. « Non, l’histoire d’Antar et Abla », répond Ilyes Messaoudi, artiste tunisien, auteur des treize œuvres aux couleurs vives accrochées au mur et qui illustrent chacune un chapitre de l’épopée du héros né esclave en Arabie centrale. Cette légende antéislamique datant du VIe siècle vient d’être en partie traduite en français, aucune traduction intégrale n’existant à ce jour.

Dans les pays de la région, ce conte qui alterne morceaux de bravoure et poésie n’évoque plus pour certains qu’un vague souvenir, aussi lointain que leurs premiers cours d’arabe, à l’école. D’autres connaissent le héros sous le nom d’Antara Ibn Chaddad (fils de Chaddad), tel que traduit dans nombre de séries télévisées – souvent égyptiennes – qui continuent de faire un carton pendant le ramadan.

Techniques ancestrales

À 29 ans, Ilyes Messaoudi se souvient quant à lui d’avoir entendu parler de ce récit épique dans des dessins animés. Sollicité par Ysabel Saïah-Baudis, d’Orients éditions, il a redécouvert ce mythe en lisant cette traduction : « C’est finalement davantage un conte pour adultes », dit-il.

En témoignent quelques-unes de ses peintures illustrant des scènes teintées d’érotisme et de véritables beuveries, un parti pris possible en France. « Cela m’a beaucoup surpris, comparé à ce qu’on peut lire aujourd’hui dans nos pays : c’est beaucoup plus ouvert », remarque-t-il.

Ses planches, peintes à l’envers (les détails d’abord, puis le fond) jusqu’à la signature, elle aussi inversée, s’inspirent de techniques tout aussi ancestrales que leur histoire. Traditionnellement sépia ou camel, les peintures sous verre sont toujours bien remplies, mais moins éclatantes.

Formé à l’École supérieure des sciences et technologies de design de Tunis et en partie autodidacte, Messaoudi s’est réapproprié cet art en optant pour des traits noirs épais, des formes souples et des couleurs tranchées. En lieu et place de calligraphie arabe, il prend la liberté de remplir les vides avec des motifs végétaux, ce qui évoque les miniatures persanes.

Art populaire

« Les illustrations sont peu valorisées dans le monde de l’art, regrette le jeune artiste, installé en France depuis quatre ans. Ces images sont très premier degré, mais j’ai pris le risque de mélanger les genres en m’inspirant de l’art populaire. » Ce travail paie : certains tableaux ont été achetés par un collectionneur français.

Ses planches ont également été exposées à la galerie du curateur et dénicheur de talents du Maghreb et du Moyen-Orient, Claude Lemand (Paris 5e), ainsi que dans la prestigieuse salle de ventes Rossini (Drouot), le 14 décembre.

Produire un livre illustré coûte cher. « Sans les aides du Centre national du livre, cela n’aurait pas été possible », confie l’éditrice, qui n’en est pas à son coup d’essai. Celle qui ambitionne de mettre en avant les fondamentaux arabes a déjà publié Kalila et Dimna (des contes animaliers qui ont inspiré La Fontaine) ou encore, plus audacieux, Les Mille et Une Nuits en version licencieuse, illustrée avec des gravures anciennes de la BNF. Les images servent à attirer le lecteur vers des textes qui pourraient, à première vue, paraître indigestes et à les « moderniser ».

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41616.HR.jpg © Les amours d’Antar et Abla, traduit par Isabelle Bernard et Waël Rabadi, Orient Éditions, 370 pages, 29 euros.

Pourquoi choisir cette fois de traduire Les Amours d’Antar et Abla ? « Qu’une épopée tienne de la sorte à travers les siècles me semble incroyable. Beaucoup d’arabo-­musulmans ne connaissent pas leur patrimoine, surtout lorsqu’ils ont été élevés à l’étranger », explique-t-elle.

Pourquoi un artiste tunisien ? La Franco-Algérienne a tout simplement repéré le jeune plasticien sur Facebook. Notamment parce qu’Ilyes Messaoudi s’est lancé ces dernières années dans un projet fou : illustrer Les Mille et Une Nuits, conte par conte, version contemporaine. Il en est pour l’instant au 102e. Mélangeant peinture, collage et broderie, il n’hésite pas à y intégrer des images de Celtia (bière tunisienne) et des cachets d’ecstasy, tout comme des références à l’actualité.


Un esclave affranchi en quête de reconnaissance

Enfant querelleur, Antar fomente toutes sortes de coups et s’amuse à semer la discorde. Jeune homme belliqueux, il s’entraîne dur pour développer une force surhumaine. Loups, lions, hommes : rien ne lui résiste. Ses prouesses sont souvent synonymes de meurtres. Des comportements excusés par son sens de la justice et… l’absence d’adversaires de poids.

Né esclave, fils d’un chef de clan (Chaddad) et d’une servante descendante d’un roi d’Abyssinie, Zabiba, il fait tout pour être reconnu et affranchi. Sa couleur de peau et sa « bâtardise » lui nuisent jusqu’à ce que ses exploits lui permettent de changer de rang.

Dans cette vie bédouine faite d’alliances, de fêtes, de gestion du bétail et de razzias, les femmes ont la part belle. Objets de conquête, sources d’honneur, butins de guerre, les épouses, filles et mères ne cessent de ruser face aux humiliations et aux contraintes.

« Les femmes participent à la vie active et sont parfois même des guerrières, cela va à l’encontre de l’imagerie orientaliste, ce sont des anti-odalisques », estime l’éditrice Ysabel Saïah-Baudis. Les Amours d’Antar et Abla sont d’ailleurs suivis de la version française du conte, tel qu’interprété par Lamartine au XIXe siècle.

Amoureux transi, dévoré par sa passion interdite, Antar finira par épouser sa cousine Abla, d’une caste supérieure, à laquelle il consacre nombre d’odes poétiques. Dans les films et récits pour enfant, l’histoire s’arrête souvent là. Son but atteint, il ne manque néanmoins pas de trouver du réconfort dans d’autres bras et, dans la version intégrale, se prend aux jeux du pouvoir.

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