Société

Tendance : le karité, du beurre à la chantilly

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Amandes cueillies à Imbina (Burkina Faso).

Amandes cueillies à Imbina (Burkina Faso). © Andrew McConnell/PANOS-REA

Si le karité est connu pour ses vertus, sa texture et son odeur ne sont pas ses meilleurs atouts. Les marques cherchent aujourd’hui la parade pour en faire un produit branché.

Makia, 50 ans, utilise le beurre de karité depuis plus de dix ans. Cette huile végétale issue de l’arbre que l’on trouve principalement en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, aussi appelée « l’or des femmes », rend « (sa) peau lisse et atténue la visibilité des vergetures », raconte cette Guinéenne au teint pourtant exempt d’imperfections. Elle en applique sur l’ensemble de son corps ainsi que sur son visage un jour sur deux.

« Le beurre de karité pur a une odeur que je n’aime pas trop. Aussi, je le chauffe, j’y ajoute des zestes de citron puis je le mets dans un bol avec des glaçons. Je mélange le tout énergiquement avec une cuillère, comme si je faisais une mayonnaise, pendant une trentaine de minutes. Le beurre devient blanc comme neige et a vraiment la texture… du beurre. Il est plus facile à appliquer. » Un rituel de beauté qui demande d’avoir du temps devant soi.

Huiles essentielles

Sabine, blogueuse mode et lifestyle ivoirienne de 29 ans, n’a pas une telle patience. « J’ai toujours eu des difficultés d’applications avec le beurre de karité que j’utilise tant pour ma peau que pour mes cheveux, raconte la jeune femme. Il est trop solide et reste à la surface de l’épiderme. Et une fois le beurre sec, je me retrouve avec la peau grise. J’ai donc commencé à chercher des modifications de la texture et de l’odeur. »

La blogueuse s’est ainsi tournée vers les produits de la marque ivoirienne Sahel Emmanuelle, créée par Andrée Emmanuelle Coulibaly. « J’ai testé les beurres mélangés à des huiles essentielles qui camouflent le parfum du karité. Ils sont crémeux et agréables au toucher », conclut l’Ivoirienne. Les beurres aux huiles de menthe poivrée, de rose ou d’oud, au citron ou à la carotte comptent parmi les différents produits que propose Sahel Emmanuelle. Prix du pot de 250 grammes : 6 500 F CFA (environ 10 euros).

Cette créatrice a de la suite dans les idées. Et elle est loin d’être la seule. Pour pallier les défauts que présente le beurre de karité, nombreuses sont les marques qui proposent de séduisantes variations. Huiles essentielles, parfums de synthèses, modes de fabrication destinés à lui donner un caractère soyeux… Le karité voit ses vertus se multiplier pour devenir un cosmétique de plus en plus branché.

Il s’agit d’un produit vivant qui peut avoir différentes textures. Quand la qualité n’est pas assez bonne pour les mousses, je me sers du beurre pour faire du savon

La Franco-Sénégalaise Hélène Audibert, à la tête de la marque Les Secrets d’Hélène, au Sénégal depuis 2015, commercialise des fondants de karité. « Je les fouette à l’air. Ils sont mousseux, aérés, plus malléables et moins gras », explique la créatrice qui se fournit en matière première au Burkina Faso. « Au Sénégal, la qualité de la graine de karité est moindre. Dans tous les cas, on parle d’un produit vivant qui peut avoir différentes textures. Quand la qualité n’est pas assez bonne pour les mousses, je me sers du beurre pour faire du savon. »

Contrôle de qualité par une femme de l’association Ragussi, à Tanghin-Dassouri, au Burkina.

Contrôle de qualité par une femme de l’association Ragussi, à Tanghin-Dassouri, au Burkina. © GEORGES GOBET/AFP

Outre ces savons, les huiles et les gommages au sucre, à la poudre de bissap, au miel de Casamance ou au café, les fondants sont à 98 % composés de beurre de karité et agrémentés de fragrances cosmétiques synthétiques commandées dans une maison française spécialisée. « Costard cravate », pour une fragrance poivrée destinée aux hommes, « Arme fatale », avec citron et autres agrumes, « Nuit d’Orient », pour un mélange d’oud et de jasmin, et enfin « Karitelicious », au parfum sucré. Prix : 5 000 F CFA le fondant de karité et 2 000 F CFA pour les savons.

Chaque premier samedi du mois, de novembre à juin, on peut trouver cette gamme au Farmer’s Market, qui se tient sur le parvis du Monument de la renaissance africaine, à Dakar, mais aussi dans le quartier du Plateau, chez Cocktail du Sénégal ou chez Natura Bio, magasin situé sur la Corniche, à proximité du quartier Ouakam. « La clientèle était au début très européenne, mais les Sénégalais commencent à s’y attacher. Et ce toutes générations confondues. »

Au Maroc aussi, le beurre transformé compte son lot d’admirateurs. Le roi Mohammed VI lui-même est l’un des fervents consommateurs des produits de l’enseigne parisienne Institut Karité Paris. Fondée en 2004 par le Syrien Amir Al Chayah, la marque est distribuée en pharmacie, en parapharmacie et dans les concept-stores de 35 pays, dont l’Angleterre, l’Argentine et le Japon. Sans parler des compagnies aériennes comme Turkish Airlines, Qatar Airlines ou Emirates. La gamme, très large, comprend des beurres dont l’odeur n’a rien à voir avec le karité. Et cela pour les cheveux, le corps, les lèvres, les mains, le visage, les ongles, etc.

Noble et précieux

Institut Karité Paris, établi dans le 8e arrondissement de la capitale française, propose aussi des produits d’après-rasage, pour le bain ou pour soulager les muscles, ainsi que des crèmes anti-âge. Le tout à base de beurre de karité raffiné, dont le pourcentage va de 100 % à 0,5 % selon le type de préparation.

L’ensemble de cette gamme, à la texture bien plus souple que le karité brut, est fabriqué dans des laboratoires français à partir d’un beurre importé majoritairement du Burkina Faso. Comment ? On ne le saura pas. Les prix oscillent entre 15 euros pour un pot de 10 ml et près de 50 euros pour les crèmes anti-âge.

« J’étais à la recherche d’un produit noble et précieux qui n’était pas reconnu à sa juste valeur. J’ai d’abord pensé à l’huile d’argan, mais la source étant limitée je me suis tourné vers le beurre de karité », explique Amir Al Chayah, qui a longtemps travaillé dans le domaine du luxe, plus précisément chez Hermès, avant de lancer sa marque. « Ses vertus sont si nombreuses. C’est un anti­oxydant qui renouvelle les cellules, cicatrise et comprend de nombreuses vitamines. Il s’agit véritablement d’un cosmétique multi-usage. »

Must-have

Certains des produits d’Institut Karité Paris sont également parfumés au miel, à l’amande ou à la lavande. Mais ce qui fait la particularité de cette enseigne, c’est le packaging ultra-recherché, très coloré et qui s’inspire du chic parisien. Voilà qui change de la boîte en plastique ou du sachet contenant un beurre solide à la couleur quasi jaunâtre, vendus sur les marchés.

Et si le karité compte désormais parmi les must-have des cosmétiques, c’est aussi parce qu’il est devenu chantilly. On ne compte plus le nombre d’enseignes proposant de la chantilly de karité, les recettes postées sur le web et même les tutoriels de fabrication sur YouTube.

Du beurre de karité, de l’huile de coco, ou toute autre mixture un tant soit peu parfumée et aux multiples vertus thérapeutiques, un fouet manuel ou électrique, une bonne trentaine de minutes et le tour est joué. Le mode opératoire n’est pas si différent de celui dont use Makia, qui mise sur le citron et la cuillère. La chantilly de karité est aérienne, onctueuse et, bien évidemment, plus facile à appliquer, tant sur la peau que sur les cheveux.

Selon les marques qui misent sur ce produit miracle, les prix oscillent entre 10 et un peu plus de 20 euros. « La chantilly est devenue mon produit phare depuis deux ans, commente Aminata, jeune Sénégalaise de 20 ans, blogueuse de beauté. Je n’ose pas encore le faire moi-même, alors j’en achète en ligne chez L’Occitane ou sur le site de la marque Les Jardins d’Aïssa, où il est moins cher et parfumé à la mangue ou à la rose. »

Le karité n’est d’ailleurs pas le seul beurre touché par la tendance chantilly. Le cacao fouetté, en tant que soin du corps, compte aussi son lot d’adeptes. Quant à la chantilly de cacahuète, elle reste l’apanage des aficionados de cuisine (gastronomique).


Made in Burkina Faso

Le beurre de karité constitue la quatrième filière d’exportation au Burkina Faso (après l’or, le coton et le bétail). Ce sont quelque 300 000 tonnes d’amandes de karité et 12 000 tonnes de beurre qui sont exportées chaque année.

Près de trois millions de femmes vivent de cette filière dans le pays. En 2018, les autorités burkinabè ont lancé un projet de labellisation de quatre produits nationaux, dont le karité, aux côtés du Faso dan Fani, des cuirs et peaux tannées de Kaya et du chapeau de Saponé. Le secteur fait également l’objet de préoccupations environnementales. Le taux de déboisement va en effet grandissant au Burkina Faso. Un plan gouvernemental a ainsi été lancé en mai 2019 pour deux ans afin de protéger le parc existant et d’en « améliorer la résilience ».

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