Société

[Tribune] Et la femme créa le monde

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Mis à jour le 17 janvier 2020 à 11h10

Par  Fawzia Zouari

Œuvre présentée dans le cadre de la biennale artistique de Rabat

Œuvre présentée dans le cadre de la biennale artistique de Rabat © 2019 / Courtesy du Frac Centre-Val de Loire © Feminist Architecture Collaborative

Si le monde avait été conçu et pensé par les femmes, comment serait-il ? Telle est l’idée explorée par Abdelkader Damani, concepteur de la biennale d’art contemporain de Rabat, qui donne à s’échapper de l’enfer des hommes.

En tout, six heures de galère aller-retour entre Paris et Rabat, pour cause de grèves, en ce mois de décembre 2019. Deux heures passées dans un Uber, destination Roissy-Charles-de-Gaulle, avec un chauffeur algérien au front tourmenté. Tous les Maghrébins ont choisi de travailler pour Uber ou quoi ?

Et pendant deux heures, le jeune homme m’explique avec fougue pourquoi il aurait voté islamiste si l’occasion s’était présentée récemment dans son pays. Vous imaginez ma joie.

J’use de toute ma patience et de mon talent de persuasion pour lui dire à quel point l’islam politique n’est pas la solution. À quel point il nous fera reculer. À quel point les femmes sont les premières victimes d’un tel système.

Il ne m’écoute pas. Enchaîne sur la « propreté » et la « probité » des religieux, l’absolue nécessité de la foi pour moraliser la vie publique et éradiquer la corruption, l’aberration qu’il y aurait à donner aux femmes l’égalité dans l’héritage… Dieu l’en préserve !

Complotisme ordinaire

Et, bien sûr, pour lui, Ben Laden n’existe pas. Daesh est une création de l’Occident. Le jihadisme n’a rien à voir avec l’islam. Le hirak dans les rues d’Alger ? Une « main étrangère ». Je suis arrivée avec une forte migraine, sans pour autant perdre l’espoir de le mener sur le droit chemin, expression trop laïque à son goût de croyant patenté.

En réglant la facture, j’ai tenté de lui faire promettre une chose : réfléchir à deux fois plutôt qu’une pour les prochaines élections dans son pays et sur la responsabilité des Arabes dans leurs propres malheurs. Le pourboire l’a fait opiner du chef. Je n’y ai pas cru un instant.

Retour quarante-huit heures plus tard. Chauffeur haïtien. Tiens, il n’y a pas que des Maghrébins chez Uber ! Comme quoi on est plein de préjugés. Discours différent : les immigrés devraient être contents de leur sort ici, affirme le chauffeur. Sécurité sociale, boulot, RSA, etc. La France, comme dirait l’autre, est un paradis dans lequel les Français croient vivre l’enfer. Stop aux grèves ! Il n’en peut plus de ce climat de rébellion. Il est fatigué. Faudrait qu’il prenne des vacances en Haïti.

Entre les deux ? Un Rabat au soleil radieux, où il est possible d’être pauvre sans perdre son humour ; rêver d’enjamber l’Atlantique pour rejoindre le Nord, tout en restant persuadé que la Vie habite côté Sud ; où, étrange paradoxe, les digues contre l’intégrisme tiennent malgré un gouvernement islamiste ; où le désir artistique n’est jamais absent.

En l’occurrence, la Biennale de Rabat, une manifestation artistique et littéraire dont la première édition s’est tenue de septembre à décembre 2019 et qui fut centrée autour des femmes, avec ce joli intitulé : « Un instant avant le monde ».

Si le monde avait été conçu et pensé par les femmes, comment serait-il ?

Son concepteur, Abdelkader Damani, a voulu plancher sur une idée pour le moins « originelle » : si le monde avait été conçu et pensé par les femmes, comment serait-il ?

Des djinns et des fées

Artistes et écrivaines s’en sont donné à cœur joie pour tout chambouler. Big bang au féminin. Dieu a eu soudainement les traits d’une fille. Le roi Shahrayar fut condamné dans Les Mille et Une nuits à conter sous la menace, pendant que Shéhérazade se prélassait.

Adam a glissé tout naturellement de la côte d’Ève. Et le péché originel lui fut attribué, bien mérité ! Les prophètes mâles ont fait profil bas. Ils ont feint d’égarer leurs Tables de la Loi et autres commandements.

Les récits premiers furent expurgés de leurs veines hégémoniques et débarrassés de leurs versions guerrières. Plus de bruit d’armes ni de déflagrations. Que des youyous et des chants. Des fleurs ont poussé. La terre a ri. Les bêtes ont échappé aux abattoirs. Et il ne fut plus possible de distinguer les djinns des fées. On s’y serait cru…

À Rabat, ce jour-là, ce fut l’Éden. En attendant l’enfer des hommes et leurs grèves musclées, sur le chemin du retour.

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