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Afrofuturisme : « L’incivilité des fantômes », à l’ère du ségrégationnisme interstellaire

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Mis à jour le 16 janvier 2020 à 11h52
rivers solomon

rivers solomon © Wasi Daniju

À travers un texte original et cru, Rivers Solomon propose un voyage dans l’espace en compagnie de personnages à la fois étranges et fascinants.

Prêts pour un voyage désorientant dans le temps et l’espace ? Alors embarquez sur le Matilda, le vaisseau spatial à bord duquel se déroule l’intrigue de L’Incivilité des fantômes, premier roman de l’Africaine-Américaine Rivers Solomon, objet littéraire non identifié s’il en est. Comme dans le film Interstellar, de Christopher Nolan, il s’agit pour l’humanité de trouver une nouvelle planète où pouvoir vivre. Parti depuis quelque trois cents années, le Matilda erre dans les espaces infinis et à son bord s’est constituée une étrange société, moyenâgeuse, religieuse, violente.

Romancière transgenre née en 1989 en Californie, Rivers Solomon raconte avoir choisi le nom du vaisseau en référence au Clotilda, qui fut le dernier bateau d’esclaves arrivé en 1860 aux États-Unis, à Mobile Bay, dans l’Alabama. L’analogie ne s’arrête pas là puisque à bord du Matilda règne une sévère ségrégation entre les habitants des ponts supérieurs, les hauts-pontiens, et ceux des ponts inférieurs, les bas-pontiens. Comme chacun l’aura deviné, en bas se trouvent les gens à la peau sombre, pauvres, et en haut ceux qui ont la peau plus claire, riches.

Personnages ambivalents

Personnage transgenre, la jeune Aster est une orpheline un brin caractérielle et absolument surdouée, fille d’une scientifique dont on suppose qu’elle s’est suicidée, assez maligne pour se glisser de ponts en ponts, passant ainsi des « plantations » réservées aux bas-pontiens aux zones plus oisives où vaquent les riches hauts-pontiens.

Médecin en formation qui n’aime rien tant que faire pousser les plantes médicinales qui lui permettent de concocter ses différents remèdes, Aster est proche d’un haut-pontien très bien placé dans la hiérarchie du pouvoir, Théo le chirurgien, mal considéré par les siens puisque lui-même transgenre et métis.

Tout le talent de Rivers Solomon se concentre là, dans la faculté à créer des personnages ambivalents, étranges, bourrés de contradictions, imprévisibles, torturés. La dimension politique du roman – à savoir la dénonciation de toute forme de ségrégation – demeure plutôt classique, mais Aster, Théo, Giselle, Mélusine, Lune ou encore l’infâme Lieutenant, qui hérite du pouvoir à la mort du souverain, fascinent littéralement et donnent au texte une puissance politique certaine.

Viols et exécutions

Diplômée en études comparatives raciales et ethniques à l’Université Stanford et en écriture créative au Michener Center for Writers de l’Université du Texas, à Austin, Rivers Solomon écrit sans tabou et avec crudité : opérations chirurgicales avec instruments de fortune, scènes de sexe, scènes de viol, affrontements physiques ou moraux, exécutions publiques…

L’Incivilité des fantômes, de Rivers Solomon, traduit par Francis Guévremont, éditions Aux forges de Vulcain, 400 pages, 20 euros

Le Matilda est en réalité un concentré d’humanité, ne sachant ni où il va ni comment il y va, perdu dans l’immensité, fragile, et à bord duquel les humains demeurent incapables de construire une société juste, collaborative, altruiste.

S’affirmant « afrofuturiste », Rivers Solomon ose des ellipses surprenantes et des raccourcis aventureux qui rendent l’intrigue d’ensemble difficile à suivre et, parfois, peu crédible – même dans un contexte de science-fiction. Il n’empêche : l’originalité des personnages fait de cet étrange voyage interstellaire une fascinante plongée dans les tréfonds de l’âme humaine.

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