Politique

Tunisie : à l’ombre d’Ennahdha, Habib Jemli a échoué à obtenir la confiance des députés

Habib Jemli à Dar Dhiafa, à Carthage, le 27 novembre 2019.

Habib Jemli à Dar Dhiafa, à Carthage, le 27 novembre 2019. © Ons Abid pour JA

Le large rejet par les députés du nouveau gouvernement intervient au terme d’âpres négociations. Habib Jemli s’est attiré les foudres des modernistes, au point d’être accusé de n’être que l’homme de paille d’Ennahdha.

À l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), les élus de l’opposition n’en démordent pas : la copie gouvernementale présentée par Habib Jemli au début de janvier porte le sceau d’Ennahdha. « Autant assumer entièrement la responsabilité de la formation de l’exécutif », grondent les représentants de Machrou Tounes. « Le gouvernement est celui d’Ennahdha, pourquoi le cacher ? » feint de s’interroger Abdelhamid Jelassi, l’un des dirigeants du parti à référent islamique.

Des interrogations légitimes au regard des résultats d’une enquête menée par Emrhod Consulting : 54 % des sondés se disent favorables à l’idée qu’Ennahdha gouverne seule. Un vœu pieux, car avec seulement 54 sièges sur 217, Rached Ghannouchi et son parti ne sont pas en mesure d’obtenir le vote de confiance d’une ARP fragmentée comme jamais.

C’est donc Habib Jemli, éphémère secrétaire d’État à l’Agriculture en 2012, inconnu de la sphère publique, qui a été chargé, en novembre, de concilier les irréconciliables. Sa désignation en a laissé plus d’un dubitatif.

Comment diable cet objet politique non identifié s’est-il retrouvé à la tête de la Kasbah ? N’avait-il pas opté, il y a quelques années, pour une retraite paisible dans sa ferme de Zaghouan ? Au sommet du pouvoir, on assure que c’est un ami, proche des dirigeants d’Ennahdha Noureddine Bhiri et Sami Triki, qui l’a convaincu de revenir aux affaires.

Chemin de croix

Présenté comme indépendant, Jemli nourrit pourtant des liens bien réels avec le parti : depuis 2016, il collabore avec son « bureau des études », qui élabore les programmes d’Ennahdha, sans en être pourtant adhérent. Là n’est d’ailleurs pas l’essentiel.

Sa désignation par la Choura, conseil consultatif du parti, signifie qu’il en partage à tout le moins les principales orientations et qu’il s’engage à mettre en œuvre tout ou partie du projet de la formation arrivée en tête aux législatives.

Ennahdha a essayé d’impliquer d’autres partis dans la coalition gouvernementale, avec moins de succès qu’en 2012. Certains, comme le Courant démocrate et Echaab, ont bien été tentés de rejoindre l’exécutif, mais à leurs conditions. La discussion a tourné court, et Ennahdha a dû se rabattre sur un plan B, avec d’autres alliés. Dont Qalb Tounes.

« Ennahdha a improvisé et pensait pouvoir rassembler plusieurs partis autour d’une personnalité ambiguë, sans envergure et sans charisme, et supposée indépendante, décrypte le politologue Hatem Mrad. Cela a créé un climat si malsain que les partis se sont défilés. »

 Il ne fallait pas parachuter Jemli au poste le plus important de l’État sans lui donner de base programmatique à partir de laquelle négocier

Habib Jemli a été le premier à en faire les frais, se retrouvant pris entre les tirs croisés des partis, mais aussi de Rached Ghannouchi et du conseil de la Choura. Les tensions internes au sein d’Ennahdha ont compliqué davantage encore la tâche du chef du gouvernement. « Au-delà d’Ennah­dha, Jemli s’est aussi heurté à des oppositions au sein de la présidence, à Carthage », complète Mustapha Ben Ahmed, député Tahya Tounes.

Entre interférences et injonctions contradictoires, les quarante-sept jours de négociations ont été un chemin de croix. Tour à tour, aux interlocuteurs qu’il recevait à Dar Dhiafa, autour d’un thé, Habib Jemli demande : « Que faut-il faire pour le pays ? Où en est-on ? Comment s’en sortir ? »

« Je suis restée perplexe, je m’attendais à un échange plus consistant », confie, déçue, une dirigeante politique. « Je lui ai demandé par quatre fois quel était le programme économique, sans avoir de réponse, révèle de son côté Lotfi Mraihi, président de l’Union populaire républicaine [UPR]. C’est pourtant une priorité. »

« Ce n’est pas de la faute de Jemli, il n’a pas de vécu politique, l’excuse Hatem Mrad. Mais il ne fallait pas le parachuter au poste le plus important de l’État sans lui donner de base programmatique à partir de laquelle négocier. »

L’attitude déconcertante du chef du gouvernement l’était moins pour ceux qui savaient que les vraies tractations se déroulaient en réalité au domicile de dirigeants nahdhaouis, auxquels Jemli rendait compte de ses entretiens. Éventée, l’information a fait l’effet d’une bombe, dilapidant le maigre capital politique dont disposait le chef du gouvernement.

Ministres Ennahdha-compatibles

La maladresse médiatique de Jemli et les déclarations contradictoires de Kaïs Argoubi, son chargé de communication, ont fait le reste. En timide, le natif de Kairouan surréagit en début d’année en voulant prouver qu’il reste seul maître de l’initiative gouvernementale. Le 1er janvier, sur les conseils de Rached Ghannouchi, le voilà qui improvise une conférence de presse pour contrecarrer ce qu’il juge être une inadmissible interférence de la présidence dans la composition de l’exécutif – Carthage avait été le théâtre d’une réunion entre partis pour apaiser les tensions.

Ce gouvernement est dangereux pour l’existence même de l’État

Absent de la rencontre, Habib Jemli se montre confus face à des journalistes qui brocardaient déjà son allure gauche, la couleur de ses chaussettes, ou encore son élocution elliptique. Se rebellant contre les partis, Jemli répète être un chef de gouvernement indépendant et se flatte le 2 janvier de compter 40 % de femmes dans son futur exécutif, et plus d’une moitié de jeunes. Uniquement des compétences non partisanes. Mais aucun nom n’est avancé et la composition définitive est renvoyée au lendemain.

Jemli s’enorgueillit aussi d’avoir identifié les bons profils grâce à une application élaborée à cet effet. « Il a dû confondre avec Tinder [application de rencontres] », se gaussent, dès le lendemain, les réseaux sociaux.

La mouture finale du gouvernement manque cruellement de femmes. Ses 42 membres sont majoritairement des fonctionnaires sans compétence distinctive, parfois parfaitement inconnus. Après les partis, c’est au tour de l’opinion publique de se montrer sévère. Pris au piège de ses déclarations et pressé par les délais constitutionnels, Jemli présente finalement une équipe portant le label d’Ennahdha. Ses ministres ne sont certes pas encartés, mais tous sont Ennahdha-compatibles, quand ils ne sont pas ouvertement islamistes.

Un échec sans appel

Face à la levée de boucliers provoquée par son annonce, Jemli jure qu’il apportera des retouches… plus tard. Et acte au passage sa sujétion à Ennahdha en déclarant que le parti ne lui a pas adressé de demande officielle de modification. « Jemli est soit culotté, soit inconscient, s’indigne Haykel Mekki, élu d’Echaab. Les ministères régaliens sont détenus par Ennahdha, ce gouvernement est dangereux pour l’existence même de l’État ! » L’ancien député Mondher Belhaj Ali est plus péremptoire : « C’est la fin de l’État tel que l’entendait Bourguiba. »

Zouhair Maghzaoui, secrétaire général d’Echaab, s’étonne que « Jemli ne se soit pas assuré au préalable du soutien politique nécessaire à sa réussite ». Jusqu’à la dernière minute, le gouvernement n’était pas assuré d’obtenir la confiance des députés. Le vote a finalement été sans appel : avec 72 votes, loin des 109 nécessaires, l’équipe gouvernementale proposée par Habib Jemli n’a pas su convaincre une assemblée certes morcelée mais massivement hostile à Ennahdha.

La balle est désormais dans le camp du président Kaïs Saïed, qui a dix jours pour engager des consultations afin de trouver la personnalité la plus apte à former un gouvernement dans un délai maximum d’un mois. De quoi prolonger encore davantage l’incertitude politique en Tunisie.

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