Diplomatie

[Tribune] En Libye, l’heure est venue d’une pax africana

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Par  François Mattei

Journaliste indépendant.

Un enfant libyen, en 2011, dans un camps de réfugiés de la Croix-Rouge, en Tunisie, près de la frontière. (Archives).

Un enfant libyen, en 2011, dans un camps de réfugiés de la Croix-Rouge, en Tunisie, près de la frontière. (Archives). © Pier Paolo Cito/AP/SIPA

La paix en Afrique se fera avec les Africains, ou ne se fera pas. L’Europe doit le comprendre et accepter la main tendue l’Union africaine, à l’heure où la Turquie s’apprête à s’engager militairement en Libye.

Le chaos libyen, créé de toutes pièces en 2011 par l’intervention militaire franco-britannique contre Mouammar Kadhafi, a engendré, en moins d’une décennie, la déstabilisation de toute une sous-région, en l’espèce le Sahel.

La spectaculaire attaque menée en décembre 2019 par des centaines d’assaillants lourdement armés contre une garnison à Inates, qui a fait 71 morts dans les rangs de l’armée nigérienne, puis celle qui en janvier a tué 89 autres soldats à Chinagoder, sont venues le rappeler.

Niger, Mali, Burkina Faso, Tchad, frères de deuil… Tout comme la Tunisie et l’Algérie, pays eux aussi menacés par les jihadistes de tout poil, les bandes crapuleuses, les tribus soulevées pour des revendications autonomistes et, parmi ces armées improbables, certains groupes manipulés par des puissances étrangères – au premier rang desquelles les Émirats arabes unis –, motivées par l’accès aux richesses pétrolières et minières, et à qui profite la déstabilisation.

Une voie inexplorée : l’Afrique

Une déstabilisation qu’incarne aujourd’hui le maréchal Haftar : son attaque sur Tripoli fait tomber la zone de Charybde en Scylla. En Libye, plus de 128 000 personnes ont fui leur foyer depuis avril.

L’annonce d’une offensive générale des troupes de Benghazi contre la capitale libyenne a fait sortir de ses gonds Andrea Cozzolino, président de la délégation de l’Union européenne pour les relations avec le Maghreb. Le député italien a exhorté « l’UE et la communauté internationale dans son ensemble à condamner ces menaces et à prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher un bain de sang ».

La crédibilité des Nations unies est en jeu en Libye

Une demande restée pour l’heure lettre morte. Andrea Cozzolino, toujours : « L’UE et tous ses États membres devraient parler d’une seule voix à l’égard de la Libye et accorder leur plein soutien au processus de Berlin et au représentant spécial de l’ONU pour la Libye. » « La crédibilité des Nations unies est en jeu en Libye », a repris de concert Ghassan Salamé, dans un propos qui sonne comme une mise en garde à l’égard des puissances impliquées dans le conflit.

La communauté internationale se trouve-t-elle dans l’impasse ? Une voie alternative existe pourtant, inexplorée, voire sous-estimée et méprisée par les Occidentaux. Cette voie, c’est celle de l’Afrique. Le 15 décembre 2019, à Brazzaville, Moussa Faki Mahamat, président de la Commission de l’Union africaine (UA), a déploré la marginalisation de l’instance et du comité africain mis en place pour trouver une solution au problème libyen.

« Nous avons insisté sur la nécessité d’un travail conjoint entre les Nations unies, l’UA et tous les autres partenaires, a rappelé le diplomate tchadien. Ce n’est pas le cas, je crois que cette situation mérite une attention particulière […]. Je pense qu’après huit ans de présence d’une mission des Nations unies en Libye la situation ne s’est pas améliorée. Elle a au contraire empiré. Il est grand temps de l’évaluer et de prendre de nouvelles mesures. »

Partenaire d’égal à égal

L’engagement et la fermeté de l’UA face à la gravité et l’urgence libyenne marquent une approche décidément très encourageante des pays africains enfin alignés contre un péril qui les menace tous.

L’intervention de Moussa Faki Mahamat, son offre de service pour contribuer à un plan de paix ainsi que le travail que le comité africain de l’UA a entamé devraient être salués et même encouragés. On ne peut pas tout à la fois fustiger une forme de laxisme ou de désengagement africain en matière militaire – et qui d’ailleurs arrangeait tout le monde jusqu’à il y a peu – et ne pas applaudir à la volonté de reprise en main diplomatique de leur destinée par ces mêmes pays.

Quand l’Afrique s’éveille, il faut la respecter, et enfin traiter avec elle d’égal à égal, comme un partenaire. L’UA tend une main ferme. Si l’Europe ne la saisit pas, elle s’en mordra les doigts un jour. La paix en Afrique se fera avec les Africains, ou ne se fera pas.

À l’heure où la Turquie vient de voter son entrée sur le théâtre libyen en tant que puissance régionale, il serait déplacé que l’UA, elle, en soit écartée.

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