Société

[Tribune] Quand l’explosion démographique fait pschitt…

Réservé aux abonnés | |
Mis à jour le 31 décembre 2019 à 14h51

Par  Alioune Sall

Alioune Sall est docteur en sociologie, directeur exécutif de l’Institut des futurs africains (IFA).

Des bébés sud-africains, en février 2017.

Des bébés sud-africains, en février 2017. © Denis Farrell/AP/SIPA

S’il est un sujet qui suscite les fantasmes les plus fous, c’est bien celui de la démographie africaine. À travers l’Europe, les populistes agitent régulièrement la menace du « grand remplacement ». Mais les thèses néomalthusiennes sur lesquelles ils s’appuient ont été mises en pièces par des démographes connus pour leur sérieux comme Hervé Le Bras, et c’est appréciable.

Mais si nous autres Africains nous donnions la peine de mettre les choses en perspective, nous aurions moins l’impression qu’il nous faut battre notre coulpe. D’abord, parce qu’il n’y a pas d’exception africaine en matière de démographie. Depuis la fin du XVIIIe siècle, grâce aux progrès réalisés par la médecine, les sciences et la technologie, qui ont permis une amélioration des conditions sanitaires et nutritionnelles, tous les autres continents ont connu, à des moments divers, une véritable explosion démographique.

L’Afrique a seulement dû attendre deux siècles pour expérimenter, au début des années 1920, ce phénomène. Pour singulière que soit sa démographie aujourd’hui, elle n’est que la réplique de « séismes » enregistrés en d’autres temps dans différents points de la planète sans que cela suscite de l’effroi.

 

Généralisations

Nous aurions encore moins de raisons de nous excuser si nous rappelions qu’en l’an 1600 notre continent abritait 15 % de la population mondiale ; qu’en 1950, son poids démographique avait diminué de plus de la moitié, passant à 7 %. Et qu’en accueillant aujourd’hui les 10 % de l’humanité, il ne fait que regagner progressivement la place perdue il y a trois siècles…

Nous pourrions aussi ajouter que les discours sur la démographie africaine procèdent d’une trop grande généralisation. Certains peuvent se révéler justes au moment où on les énonce, mais il est regrettable qu’ils ne mettent pas suffisamment l’accent sur les nombreuses incertitudes, plus intéressantes à examiner que les tendances lourdes.

Comme chacun sait, la croissance démographique résulte de trois facteurs : la natalité, la mortalité et les soldes migratoires. S’agissant de la mortalité, par exemple, on a certes enregistré un recul entre les années 1920 et 1950.

Mais cette évolution tend à s’inverser – en partie du fait de la faiblesse des systèmes de santé – et des inégalités fortes subsistent entre les milieux urbains et ruraux. Il faut donc relativiser les discours qui tendent à faire croire que la mortalité a baissé de façon significative partout et que la natalité augmente inexorablement.

Dans le cas de la fécondité, la baisse s’est amorcée alors que l’Afrique était en crise, dans les années 1990. Mais nul ne peut dire aujourd’hui si elle est irréversible ou s’il s’agit d’un phénomène conjoncturel lié à la crise.

Tant sur la mortalité que sur la fécondité, les discours uniformisants que l’on tient sur l’Afrique n’ont pas de raison d’être parce que le continent se caractérise par une très grande hétérogénéité. Or les généralisations sont la règle au sein des institutions internationales.

Enfant unique

Ces organisations sont tellement obnubilées par les tendances lourdes qu’elles restent aveugles face aux changements en gestation qui pourraient avoir des incidences positives ou négatives sur ces dernières. Ainsi, il y a quelques années, toute la littérature sur la démographie faisait abondamment référence au fléau du sida. Aujourd’hui, comme par enchantement, il a disparu. Or, si les thérapies ont permis d’en limiter l’extension et d’augmenter l’espérance de vie des malades, cela reste valable pour un petit groupe seulement et la pandémie continue de faire des ravages, avec des conséquences démographiques, économiques et sociales.

La variable de la population ne peut pas elle seule expliquer le passé, le présent et le devenir de notre continent. Il faut toujours la corréler à d’autres. Il est essentiel de replacer le discours sur la démographie dans le cadre d’une réflexion sur le modèle économique et politique le plus à même d’assurer une croissance qui ne mette pas en péril l’environnement, ne génère pas des inégalités sociales et ne remet pas en cause nos fragiles équilibres culturels. Pendant des décennies, les Chinois ont considéré que leur croissance démographique était un problème.

Pour y remédier, ils ont mis en place la politique de l’enfant unique, sur laquelle ils reviennent aujourd’hui. En l’espace de cinquante ans, ils ont porté un regard différent sur cette question. Les positions de l’Afrique elles aussi ont eu à évoluer. Lors de la Conférence mondiale sur la population, en 1974, à Bucarest, les représentants du continent étaient résolument pro-natalistes. Ils estimaient que l’Afrique était sous-­peuplée et qu’il lui fallait des bras pour se développer. On considérait alors qu’une main-d’œuvre bon marché était un avantage comparatif.

Espacement des naissances

Aujourd’hui, même des pays aussi islamisés que le Niger et le Tchad s’engagent dans des politiques visant à réduire le taux de fécondité. On y a vu des imams prônant, si ce n’est la limitation des naissances, du moins la protection du bien-être familial, grâce notamment à des politiques d’espacement des naissances. C’est déjà une avancée.

Le regard sur la situation change parce que la variable démographique n’est pas indépendante des autres. Il faut donc arrêter d’idéologiser les discours sur la démographie africaine et revenir à la réalité pour oser analyser la situation avec lucidité et rigueur avant d’opérer des choix. Et ces choix, les États africains doivent les faire en fonction des uns et des autres, et du reste du monde. On ne peut imaginer contrôler la variable démographique uniquement par des politiques nationales.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte