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Cet article est issu du dossier «2020, une année pour réinventer l’Afrique»

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Politique

Togo, Guinée, Burundi, Côte d’Ivoire… 2020, une année électorale à plusieurs inconnues

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Mis à jour le 10 janvier 2020 à 13h57
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Après une année 2019 riche en élections majeures sur le continent – Nigeria, Tunisie, Afrique du Sud et Algérie, en particulier –, l’année 2020 s’annonce tout aussi animée avec dix scrutins présidentiels et/ou législatifs. On observera de près les pays soumis à de graves crises sécuritaires, mais aussi ceux où les règles constitutionnelles et leur éventuelle révision font peser une incertitude sur la candidature des chefs d’État actuellement en poste.

2020 : réinventer l’Afrique (5/6) – Élections cruciales, chantiers économiques, enjeux sociaux et sociétaux… En cette année de célébration des indépendances, quels sont les défis que le continent doit encore relever ? Pendant une semaine, Jeune Afrique vous propose analyses et décryptages.

• Burkina Faso : en plein doute

Zéphirin Diabré (à g.) et Roch Marc Christian Kaboré, protestant, le 18 janvier 2014 à Ouagadougou, contre la réforme de la Constitution.

Zéphirin Diabré (à g.) et Roch Marc Christian Kaboré, protestant, le 18 janvier 2014 à Ouagadougou, contre la réforme de la Constitution. © SOPHIE GARCIA POUR J.A.

Le Burkina pourra-t-il, à la fin de l’année 2020, rééditer l’exploit de 2015 ? À l’époque, la présidentielle et les législatives avaient suscité un fort engouement dans un climat de postinsurrection populaire. Près de 60 % des Burkinabè s’étaient rendus aux urnes, et les observateurs avaient salué un scrutin pacifique.

Cinq ans plus tard, plus personne n’escompte que le même enthousiasme se manifestera le jour du scrutin. Le climat politique s’est tendu et les nostalgiques de l’ancien président Blaise Compaoré, en exil en Côte d’Ivoire, n’hésitent plus à donner de la voix.

Surtout, la dégradation de la situation sécuritaire fait peser des doutes sur la tenue d’une élection, dont la date précise n’a pas encore été fixée, sur l’ensemble du territoire national. Les attaques jihadistes se sont multipliées dans le Nord et dans l’Est, et une partie du territoire échappe désormais au contrôle des autorités – les candidats feront sans nul doute de la résolution de cette crise l’une de leurs priorités.

Pour l’instant, ni le président sortant, Roch Marc Christian Kaboré, ni son principal adversaire, Zéphirin Diabré, n’ont annoncé leur candidature. Plusieurs candidats indépendants se sont en revanche lancés. Quant au Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), au pouvoir jusqu’en 2015, il s’est mis en ordre de bataille, même s’il n’a pas encore annoncé qui porterait ses couleurs.

Les suffrages des trois millions de Burkinabè installés en Côte d’Ivoire pourraient faire basculer l’élection

Privé de scrutin il y a cinq ans, car la loi écartait à l’époque toute personne ayant soutenu le projet de modification de la Constitution de Blaise Compaoré, le CDP est parvenu à lisser son image et à se faire une place au sein de l’opposition. Il tentera de séduire les Burkinabè de la diaspora qui, conformément à la promesse qu’avait faite Kaboré, pourront voter pour la première fois. Une attention particulière sera portée aux quelque trois millions de Burkinabè installés en Côte d’Ivoire et dont les suffrages pourraient faire basculer l’élection.

• Côte d’Ivoire : le grand mystère

Le président ivoirien, Alassane Ouattara, et son dauphin putatif, le Premier ministre, Amadou Gon Coulibaly.

Alassane Ouattara, Président de la République de Côte d'Ivoire en compagnie d'Amadou Gon Coulibaly. © Thierry Gouegnon/REUTERS

Très attendue, la prochaine élection présidentielle s’annonce aussi très incertaine. Prévu pour le 31 octobre 2020, le scrutin pourrait donner lieu à la première alternance pacifique de l’histoire contemporaine d’un pays marqué, ces dernières années, par une grave crise politico-militaire.

Mais de nombreuses inconnues demeurent. L’identité des candidats elle-même demeure un mystère, Guillaume Soro, l’ex-président de l’Assemblée nationale, étant la seule personnalité d’envergure à s’être officiellement lancée dans la course. Mais il a, depuis, été visé par un mandat d’arrêt international émis par la justice de son pays, qui le soupçonne de « tentative d’atteinte à l’autorité de l’État ».

Le chef de l’État, Alassane Ouattara, tout comme l’ancien président Henri Konan Bédié, laissent planer le doute sur leurs intentions. Quant à Laurent Gbagbo, son avenir politique est étroitement lié aux décisions de la Cour pénale internationale (CPI).

S’il a été acquitté en première instance en janvier 2019, rien ne dit qu’il pourra rentrer à temps pour l’élection, si tant est qu’il souhaite se présenter. Reste le scrutin en lui-même. L’opposition estime que les conditions ne sont pas réunies pour qu’il puisse être libre et transparent. Elle en veut pour preuve la composition de la nouvelle Commission électorale indépendante, récemment réformée mais jugée déséquilibrée. Elle a d’ailleurs refusé d’y siéger.

• Burundi : surveillé de près

Pierre Nkurunziza, le président burundais, le 17 mai 2015 à Bujumbura.

Pierre Nkurunziza, le président burundais, le 17 mai 2015 à Bujumbura. © Jerome Delay/AP/SIPA

Ira ou n’ira pas ? À cinq mois de la présidentielle, prévue pour le 20 mai 2020, le suspense autour de l’avenir de Pierre Nkurunziza reste entier. Le 7 juin 2018, conforté par le succès de son référendum constitutionnel, le chef de l’État burundais, au pouvoir depuis 2005, avait annoncé à la surprise générale qu’il ne briguerait pas un quatrième mandat – et ce, même si la nouvelle Loi fondamentale l’y autorise.

Depuis, le flou persiste. Reviendra-t-il sur sa décision ? Fera-t-il d’un cadre de l’appareil sécuritaire son successeur ou choisira-t-il un profil plus « politique » au sein du CNDD-FDD (au pouvoir) ? Ou encore propulsera-t-il sur le devant de la scène la première dame, la très religieuse Denise Nkurunziza ?

Officiellement, la décision reviendra aux organes du parti. Mais le choix final en dira long sur le message que le Burundi souhaite envoyer à la communauté internationale. Jusqu’à présent, Nkurunziza a multiplié les signaux négatifs. Il a demandé la fermeture du bureau des droits de l’homme de l’ONU, exigé que les ONG se conforment aux nouvelles dispositions de la Constitution sur les quotas ethniques (ce qui a entraîné le départ de nombre d’entre elles), muselé la plupart des médias et fait peu de cas des droits de l’opposition.

Le Cnared ne paraît pas en mesure d’influer sur le cours des événements

Au point que cette dernière ne paraît pas en mesure de contester la domination du CNDD-FDD. Le Conseil national pour la Liberté (CNL) d’Agathon Rwasa, principal opposant au pouvoir – l’un des rares surtout à avoir choisi de demeurer à Bujumbura –, dénonce les violences des Imbonerakure, la ligue des jeunes du parti au pouvoir. L’ONU la compare à une milice et l’accuse de nombreuses violations des droits de l’homme. Reste le Cnared, la plateforme d’opposition en exil. Divisée sur sa participation au scrutin, elle ne paraît pas en mesure d’influer sur le cours des événements.

• Togo : les jeux sont-ils faits ? 

Au Togo, Faure Gnassingbé, candidat à un quatrième mandat.

Au Togo, Faure Gnassingbé, candidat à un quatrième mandat. © Vincent Fournier/JA

Grâce au vote, en mai 2019, d’une révision constitutionnelle limitant le nombre de mandats présidentiels, mais de manière non rétroactive, Faure Essozimna Gnassingbé a pu présenter sa candidature à la présidentielle du 22 février 2020. Face à une opposition divisée, il fait figure de grand favori. Sa campagne devrait mettre en avant les succès économiques de ses trois mandats, bâtis autour d’une stratégie faisant du Togo un pôle logistique incontournable pour ses voisins enclavés.

Quant à la coalition de l’opposition, elle a volé en éclats, certains ayant annoncé leur candidature tandis que d’autres réclament une recomposition de la Cour constitutionnelle et une réforme du code électoral afin d’assurer la transparence du scrutin.

• Guinée : scrutin sous tension

Alpha Condé, au palais présidentiel en octobre 2016.

Alpha Condé, au palais présidentiel en octobre 2016. © Vincent Fournier pour Jeune Afrique

En Guinée, la présidentielle devrait être organisée à la fin de 2020. Mais le flou règne encore, notamment sur l’identité des candidats. C’est une autre question qui focalise l’attention. Alpha Condé, élu en 2010 et en 2015, briguera-t-il un troisième mandat ? La Constitution le lui interdit, mais ses adversaires le soupçonnent de préparer une réforme de la Loi fondamentale qui, remettant les compteurs à zéro, lui permettrait de retenter sa chance.

Réunies au sein du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), les principales figures de l’opposition – comme Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré, pour lesquels il fait peu de doute qu’ils seront candidats – font bloc. Mais jusqu’à quand ?

En attendant, manifestations et affrontements rythment le quotidien. Un mois après le début des protestations qui ont éclaté à la mi-octobre, une vingtaine de personnes avaient été tuées et une centaine d’autres blessées.

Autre facteur de tension : les législatives. La date du 16 février a été fixée pour renouveler le mandat, expiré depuis janvier 2018, des députés. Une date que conteste l’opposition, convaincue que le délai est trop court pour que le scrutin soit organisé dans de bonnes conditions car la commission électorale doit encore assainir le fichier électoral et procéder au recensement de près de 6 millions de votants.

• Éthiopie : le moment de vérité

Abiy Ahmed sera-t-il victime de sa propre politique ? Les élections générales auront lieu en mai 2020 et, à quelques mois de l’échéance, le Premier ministre éthiopien est dans une position particulièrement inconfortable. Salué par la communauté internationale pour les réformes qu’il a entreprises, récompensé par le prix Nobel de la paix, en octobre 2019, pour avoir été l’artisan d’une réconciliation spectaculaire avec l’Érythrée, il est menacé par la montée des revendications régionalistes et des tensions interethniques.

A-t-il voulu aller trop vite en entreprenant de transformer le régime marxisant, dont il est le pur produit, en une démocratie ? Pour un pays comme l’Éthiopie, rompu au monolithisme du pouvoir, l’ouverture politique et le retour des opposants en exil ne sont pas sans risque. D’autant que la vieille garde politico-sécuritaire tigréenne, au pouvoir depuis vingt-huit ans, a été progressivement marginalisée au sein de l’EPRDF, la coalition au pouvoir. Pour Abiy Ahmed, premier Oromo à accéder à d’aussi hautes fonctions, elle constitue donc une menace.

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, lauréat du prix Nobel de la paix 2019.

Le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, lauréat du prix Nobel de la paix 2019. © HÃ¥kon Mosvold Larsen/AP/SIPA

Le Premier ministre doit en outre gérer les frustrations dans sa propre région de l’Oromia, foyer des manifestations qui l’ont indirectement porté au pouvoir. Il est en conflit ouvert avec le cyberactiviste oromo Jawar Mohammed, une des voix de la contestation, qui n’exclut pas de jouer un rôle lors du scrutin.

Face au péril ethnonationaliste, Abiy Ahmed pourra-t-il poursuivre ses réformes ? L’attentat de juin 2018, le début de mutinerie survenue quelques mois plus tard, ou encore la tentative de coup d’État de juin 2019 ont été de sérieux coups de semonce. Ces élections s’annoncent décisives, à l’échelle tant nationale que sous-régionale.


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