Dossier

Cet article est issu du dossier «2020, une année pour réinventer l’Afrique»

Voir tout le sommaire
Histoire

60 ans d’indépendance, une bande son à réécouter

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 08 janvier 2020 à 14h47
JA

© JA

Hymnes nationaux enjoués, orchestres d’État, morceaux engagés d’artistes en exil… JA rembobine la bande-son qui a accompagné l’émancipation du continent.

2020 : réinventer l’Afrique (2/6). Élections cruciales, chantiers économiques, enjeux sociaux et sociétaux… En cette année de célébration des indépendances, quels sont les défis que le continent doit encore relever ? Pendant une semaine, Jeune Afrique vous propose analyses et décryptages.

Le 9 novembre dernier s’éteignait le bassiste Armando Mwango, alias « Brazzos », à l’âge très honorable de 97 ans. Il était l’un des deux derniers musiciens vivants à avoir participé à l’enregistrement du tube congolais Indépendance Cha Cha. Aujourd’hui, seul le septuagénaire Pierre Yantula Bobina, mieux connu sous le pseudonyme de Petit Pierre, percussionniste et toujours sociétaire de l’African Jazz, est en mesure de raconter la création de ce qui s’est imposé comme un hymne panafricain de l’émancipation. Devenu chef de quartier de Lingwala, il est un peu tombé dans l’oubli… Il affirme même ne jamais avoir reçu de droits d’auteur. Mais le célèbre refrain résonne toujours dans les mémoires.

La période des indépendances a en effet été très riche en matière de création. Les peuples libérés exultent alors en musique. Les nouveaux États ont besoin de groupes pour célébrer la liberté retrouvée… et chanter leurs louanges. Les compositeurs s’inspirent de rythmes latinos, alors que Cuba est parfois un allié objectif de ces régimes. Bientôt, certains musiciens prometteurs seront même envoyés à La Havane pour se perfectionner, à l’image de Boncana Maïga, le leader de Las Maravillas de Mali.

Ces morceaux disent beaucoup des aspirations et des réalités politiques

Il y a dix ans, de nombreuses compilations (Free Africa chez Harmonia Mundi, Afriques indépendantes chez Cantos-Pias, Africa, 50 Years of Music chez Wagram…) évoquant cette période fertile ont vu le jour. Et depuis, régulièrement, les médias rembobinent la bande-son de l’époque, comme France Culture, qui a réalisé la remarquable série d’émissions « Afrique, la musique des indépendances », toujours accessible en ligne. Si l’attrait pour le sujet ne s’est jamais démenti, c’est que ces morceaux disent beaucoup des aspirations et des réalités politiques. Retour sur quatre grands moments musicaux de cette période historique.

Le Ghana vibre au rythme du calypso

Ironiquement, c’est à Londres qu’a été enregistré Birth of Ghana, la chanson la plus marquante de l’indépendance de la Gold Coast, ancienne colonie britannique. Les paroles célèbrent le jour de cette émancipation – l’une des premières en Afrique subsaharienne, quelques mois après celle du Soudan –, ce 6 mars 1957 « qui ne sera jamais oublié » et durant lequel « il faut être joyeux ». Elles font l’éloge de Doctor Nkrumah, rappelant son passé d’agitateur, de leader qui n’a cessé de lutter « pour nous apporter la liberté ».

Pour comprendre ce succès, il faut se rappeler que la victoire de Kwame Nkrumah et la naissance du nouvel État étaient alors une promesse d’espoir pour tout le monde noir (Louis Armstrong était même passé dans le pays en 1956 pour dédier une chanson au futur chef de l’État). L’auteur et interprète de Birth of Ghana n’est d’ailleurs pas un Ghanéen mais un Trinidadien (Trinité-et-Tobago n’obtiendra son indépendance qu’en 1962).

Et un musicien loin d’être inconnu. Aldwyn Roberts, alias Lord Kitchener, né en 1922, est l’un des maîtres du calypso. Devenu la coqueluche des troupes américaines basées sur l’île, il a donné des concerts aux États-Unis et assuré une tournée en Jamaïque avant de s’installer à Londres après la Première Guerre mondiale, comme des milliers de Caribéens.

Lord Kitchener, l’un des maîtres du calypso, auteur et interprète de Birth of Ghana.

Lord Kitchener, l’un des maîtres du calypso, auteur et interprète de Birth of Ghana. © Popperfoto via Getty Images

Malgré son rythme chaloupé, ses percussions virevoltantes et ses solos de cuivres enjoués, le calypso véhicule souvent une critique sociale et politique

Si Lord Kitchener a célébré la capitale britannique en 1948 dans London is the Place for Me, cela ne l’a jamais empêché d’être critique à l’égard du colon dans ses chansons. Son pseudonyme est d’ailleurs un clin d’œil ironique à l’un des principaux maréchaux de l’Empire. Malgré son rythme chaloupé, ses percussions virevoltantes et ses solos de cuivres enjoués, le calypso véhicule souvent une critique sociale et politique. Ses interprètes ont des fonctions proches de celles attribuées aux griots ouest-africains, mais utilisent parfois des astuces pour contourner la censure.

Il est arrivé que, sous couvert de dénoncer l’Allemagne d’Hitler et l’occupation de la Pologne, les artistes fassent référence aux agissements des Britanniques à Trinidad… Birth of Ghana n’est donc pas qu’un hymne joyeux, c’est aussi une célébration de l’indépendance, affirmant qu’un nouveau monde, plus libre, est possible.

S’appuyant sur des rythmiques africaines, le calypso fera des émules dans tout le golfe de Guinée… Au Ghana, il sera l’une des nombreuses composantes du highlife, qui fait toujours vibrer le pays.

Bembeya Jazz, la voix de la révolution guinéenne

Rien de tel qu’une bonne chanson pour influer sur les masses… Le général de Gaulle, lorsqu’il part pour une tournée africaine en 1958, en campagne pour le « oui » au référendum constitutionnel, l’a bien compris. D’ailleurs, un titre explicite le précède : « Dis-moi oui, dis-moi oui ou non / mais si c’est oui, c’est vraiment très bon… », susurre Art Taylor. Sauf qu’un mois après le passage du président français à Conakry, le 28 septembre 1958, 95,2 % des électeurs du pays votent « non ». La Guinée proclame son indépendance le 2 octobre.

Bientôt, Sékou Touré, tout nouveau président, prend en main la politique culturelle du pays (« la culture est une arme de domination plus efficace que le fusil », clamait-il). Il s’appuie notamment sur la musique pour unifier la nation, rendre sa fierté à la population… et chanter ses louanges. Comme l’écrit la chercheuse Elara Bertho dans Médias, propagande, nationalismes, « six mois seulement après l’indépendance, les orchestres de Conakry sont officiellement dissous afin de privilégier la musique guinéenne perçue comme traditionnelle ».

Un véritable maillage territorial musical est assuré, avec la mise en place d’un réseau de festivals, la création d’orchestre dans chaque préfecture et chacun des 2 500 Pouvoirs révolutionnaires locaux du pays. Un média, la Radio télévision guinéenne, un studio baptisé La voix de la révolution, un label national, Syliphone, permettent de diffuser les créations des nouvelles formations.

Les Guinéens du Bembeya Jazz à Angoulême, en France, en 2003

Les Guinéens du Bembeya Jazz à Angoulême, en France, en 2003 © Paul Cooper/Shutterstock

Créé en 1961, le très populaire Bembeya Jazz devient bientôt « National ». En 1969, le groupe livre un album fondateur, Regard sur le passé, qui célèbre l’histoire épique de l’almamy Samory Touré, fondateur de l’empire wassoulou, résistant au colonisateur… et arrière-grand-père de Sékou Touré. Ce dernier a dicté des modifications pour la version originale. Ce chant de près de 35 minutes en français et en malinké est une ode à peine déguisée au guide de la révolution : « Grâce à toi, nous sommes devenus des hommes / Grâce à toi, nous avons notre indépendance / Tu es exemplaire de la Guinée, et tes ennemis seront toujours humiliés […] »

Il faut imaginer le chanteur soliste Demba Camara vêtu d’un grand boubou blanc, sabre glissé dans la ceinture, lance à la main, interpréter ce long récital, notamment lors d’un gala télévisé mémorable au théâtre de la Cité universitaire d’Abidjan, en 1972 (l’enregistrement est toujours disponible sous le titre Belle Époque volume I, chez Syllart).

Regard sur le passé va exercer une influence durable sur la production musicale africaine de l’époque. Du Mali au Sénégal en passant par le Burkina ou la Guinée-Bissau, les épopées historiques fleurissent… Et le Bembaya Jazz National restera actif jusqu’au début des années 2000, longtemps après la mort de Sékou Touré, en 1984. Un documentaire burkinabè, Sur les traces du Bembeya Jazz, sera même réalisé en 2007 et célébrera la longévité des porte-drapeau de la révolution guinéenne.

 

Congo, rumba et cha-cha-cha

Lorsqu’il est envoyé à Bruxelles à l’âge de 29 ans, en 1960, pour suivre la table ronde qui réunit les principaux acteurs congolais du moment en vue d’obtenir l’indépendance du Congo belge, Joseph Kabasele Tshamala, plus connu sous le nom de Grand Kallé, est déjà une célébrité. À la tête de l’African Jazz, il a popularisé la rumba ainsi que le cha-cha-cha dans le pays et mêlé son chant aux notes du guitariste Nicolas Kasanda, alias Docteur Nico… Il doit alors témoigner de ce moment historique en musique.

Il ne se doutait pas que sa chanson allait devenir bien plus : un hymne pour l’indépendance adopté bien au-delà des frontières congolaises, « la chanson symbole de l’émancipation des années 1960 », selon Alain Mabanckou, auteur d’une chronique à ce sujet dans le journal Libération cinquante ans plus tard. Écrit le 20 janvier, le titre est joué pour la première fois à l’Hôtel Plaza de Bruxelles, le 27 janvier, avec des musiciens de l’African Jazz et même deux membres d’un groupe rival, le OK Jazz, recrutés pour l’occasion.

Les paroles en lingala (parlé dans les deux Congos) mariées à quelques mots de français sont basiques : « Nous avons obtenu l’indépendance / Nous voici enfin libres / À la table ronde nous avons gagné / Vive l’indépendance que nous avons gagnée ». Elles citent tous les leaders de l’époque, quel que soit leur camp (Patrice Lumumba, Moïse Tshombé ou encore Joseph Kasa-Vubu…), ainsi que les acronymes des mouvements pro-indépendance (Abako, Conakat…).

Le refrain trouvé à la faveur d’une improvisation à la guitare par Docteur Nico est simple sans être simpliste, la rythmique afro-cubaine entraînante. Un tube est né, très largement diffusé sur Radio Congo Belge, puis repris dans toute l’Afrique francophone.

Indépendance Cha Cha renvoie aussi au chaos qui a suivi la décolonisation : sécession, coup d’État, instabilité chronique et confiscation du pouvoir…

C’est surtout la gaieté du titre qui va lui permettre de supplanter les très nombreuses odes à l’indépendance de l’époque. Dans Musiques de toutes les Afriques (Fayard), Gérald Arnaud et Henri Lecomte écrivent : « En quelques mois, alors que les nouveaux chefs d’État commandent en toute hâte à des compositeurs besogneux des hymnes nationaux plus insipides et empesés les uns que les autres, toute l’Afrique se met à chalouper en fredonnant cette chanson lumineuse. »

Le hit reste un symbole durable… On le retrouve dans le film de Raoul Peck sur Lumumba en 2000. Ainsi qu’en 2010 sur le titre Le Jour d’Après / Siku Ya Baadaye (Indépendance Cha-Cha), du chanteur d’origine congolaise Baloji… Mais le tube ensoleillé de 1960 se marie alors à des paroles amères : « Les promesses de lendemain, les promesses de l’aube / d’un État souverain où le sol se dérobe / entre milices et rebelles, pillages et recels / peuples que l’on déplace comme des cheptels / de parcelle en parcelle / de gouvernance en tutelle. » Le tube renvoie aussi au chaos qui a suivi la décolonisation : sécession, coup d’État, instabilité chronique et confiscation du pouvoir…

Un résistant angolais nommé Bonga

Tandis qu’une vague de décolonisation provoque l’éclosion de nouveaux États partout en Afrique, le Portugal reste arc-bouté sur son empire. Face au colon, la résistance s’organise en Angola dès les années 1940, notamment au niveau culturel. Des groupes réhabilitent les instruments traditionnels, font vivre le patrimoine et célèbrent l’émancipation des peuples.

La formation Ngola Ritmos, notamment, devient l’un des fers de lance de la contestation, avec à sa tête « Liceu » Vieira Dias. Cet ancien employé de banque, anticolonialiste, guitariste doué, est arrêté en 1959 par les autorités portugaises et emprisonné au Cap-Vert pendant dix ans.

Le chanteur Bonga.

Le chanteur Bonga. © Pauliana Valente Pimentel pour J.A.

Un autre musicien gravite dans cette nébuleuse politico-artistique. José Adelino Barceló de Carvalho a appris la musique avec son père accordéoniste, et joue d’un instrument traditionnel, la dikanza (un bambou strié que l’on frotte avec une baguette). Mais au début des années 1960, il est plutôt célèbre pour avoir battu le record portugais du 400 m (en 47 secondes) !

Avec les compétitions, j’étais amené à voyager, alors je faisais passer des messages à l’étranger à d’autres militants, aux journalistes, sur la situation réelle du pays

En coulisses, l’athlète œuvre à la libération du pays sous le pseudonyme de Bonga Kuenda (« celui qui se lève et marche »). « Le plus souvent, je servais de coursier, se remémorait-il à la fin de 2016, quand nous l’interrogions sur son parcours. Avec les compétitions, j’étais amené à voyager, alors je faisais passer des messages à l’étranger à d’autres militants, aux journalistes, sur la situation réelle du pays. »

Mais le petit réseau de résistants est rapidement infiltré par la police politique du régime salazariste, la Pide. « Mes amis et ma compagne portugaise d’alors ont été arrêtés, torturés… Moi, j’ai réussi à m’enfuir », se souvient Bonga. Le champion de 23 ans trouve refuge à Rotterdam, où, au contact de nombreux musiciens cap-verdiens, il enregistre son premier album : Angola 72, pour le label néerlandais Morabeza. Un mandat d’arrêt est émis contre le chanteur, qui sera forcé de poursuivre sa course pour se réfugier en Belgique, en Allemagne, en France…

Le disque est interdit dans son pays d’origine. Mais des marins l’y importent secrètement, et, bientôt, les Angolais découvrent les paroles séditieuses de l’album. Parmi les dix chansons, l’une d’elles, Mona Ki Ngi Xiça, devient incontournable. Avec sa voix éraillée, sur une mélodie mélancolique et sublime, Bonga chante « le dernier message » de celui qui s’exile : « Dans la fuite désespérée […] Nous laissons les fils / Que nous aimons / À l’heure du départ / Nous pleurons la dernière larme / Nous transmettons le dernier message / À la fille que nous laissons. »

« Malgré la censure, la chanson est devenue une sorte d’hymne, que près de 90 % des Angolais connaissaient », confie Bonga. La révolution des Œillets, en 1974, précipite l’indépendance du pays, obtenue officiellement le 11 novembre 1975. Depuis, Bonga est resté populaire en Angola… même s’il a choisi de vivre en Europe. Et malgré les tentatives de récupération, l’artiste a gardé son indépendance. « Tous les partis m’ont contacté, mais je ne veux pas m’aligner. Je veux continuer de chanter pour tous les Angolais. »


 

 

 

 

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3093_600b devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte