Politique

[Tribune] Les dialogues politiques, ces grands simulacres nationaux

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Mis à jour le 30 décembre 2019 à 16h03

Par  Yann Gwet

Yann Gwet est un essayiste camerounais. Diplômé de Sciences Po Paris, il vit et travaille au Rwanda.

Adria Fruitos pour JA

© Adria Fruitos pour JA

Du Cameroun, au Bénin en passant par le Sénégal, les dialogues politiques initiés par les chefs d’État ne sont pas des outils pour trouver des solutions, mais pour in fine asseoir la domination des dirigeants.

Au début d’octobre, mon ami et ancien camarade de classe Succès Masra, président des Transformateurs et jeune opposant au président Idriss Déby, invitait la classe politique tchadienne « à un dialogue national pour un nouveau départ, assorti de façon consensuelle d’un pacte national ». Initiative louable, mais qui me laissa perplexe. La longue carrière du président Déby révèle des qualités, à n’en pas douter, mais son sens du dialogue n’est pas ce qui frappe au premier regard.

Au-delà, cette offre venait quelques jours après la clôture du Grand dialogue national organisé par Paul Biya au Cameroun pour répondre à la crise anglophone. Ce « Biyalogue », ainsi que l’ont appelé des Camerounais, n’avait rien d’un dialogue, ni rien de national, ni rien, a fortiori, de grand. C’était un petit tour de passe-passe cousu de fil blanc imaginé afin de se relégitimer auprès d’une communauté internationale friande de « gestes d’apaisement ».

Instrumentalisation

Comme le note l’association Survie dans un rapport consacré au Cameroun, aussitôt accomplis le « simulacre de dialogue national » et la libération opportune de Maurice Kamto et de « quelques centaines d’opposants politiques et de militants sécessionnistes » que Paul Biya « redevenait immédiatement fréquentable pour Emmanuel Macron, qui s’afficha volontiers avec lui dans un tête-à-tête diplomatique le 10 octobre à Lyon ».

Si fréquentable que, à peine deux semaines plus tard, Jean-Yves le Drian, ministre français des Affaires étrangères, s’est précipité au Cameroun pour redémarrer le moteur du business entre les deux pays, sur fond de concurrence russe. Depuis Yaoundé, il annonça la « relance de la coopération entre le Cameroun et la France dans tous les domaines, y compris le domaine politique », et proposa l’appui de la France à la mise en œuvre du statut spécial pour les zones anglophones du Cameroun décidé à l’issue du Grand dialogue national.

La politique est par définition le domaine de l’antagonisme et du conflit

Mais l’instrumentalisation du dialogue national à des fins politiques n’est pas une exception camerounaise. Ainsi, commentant « le dialogue politique (…) annoncé par le président Macky Sall après la confirmation de son élection en 2019 » dans le média The Conversation, Maurice Soudieck Dione, universitaire sénégalais, dénonçait il y a quelques mois une « instance de manipulation de l’opinion permettant au pouvoir actuel, critiqué pour ses pratiques autoritaires, de reprendre son souffle », et qui « tend à couvrir les multiples atteintes à la démocratie sénégalaise, que ce soit le tripatouillage des règles du jeu politique ou les violations constantes des droits et libertés de l’opposition ».

Des critiques que ne renierait probablement pas une partie de l’opposition au président béninois, Patrice Talon, qui a lui aussi ouvert un dialogue politique à la suite des législatives du 28 avril, fortement contestées.

Se créer un ennemi

Mais au-delà de ces cas, c’est l’idéologie derrière l’institutionnalisation du dialogue politique – en fait du consensus – comme mécanisme de régulation des divergences politiques qu’il faut examiner.

Pour Carl Schmitt, éminent penseur allemand du pouvoir politique (dont l’héritage est controversé en raison de sa collaboration avec les nazis), toute politique commence par l’identification d’un ennemi. Celui-ci doit être suffisamment éloigné de soi (au sens politique) pour que « des conflits avec lui soient possibles ». La politique est donc par définition le domaine de l’antagonisme et du conflit. C’est-à-dire de la violence.

Schmitt explique que c’est le libéralisme qui, poussé par son surmoi économique, a entrepris de transformer l’ennemi en compétiteur ou en contradicteur. Mais, si le libéralisme est parvenu à changer le langage de la politique et du pouvoir, il n’a pas modifié son exercice.

Nos chefs d’État sont en tout cas rarement des libéraux et ont une conception fondamentalement « schmittienne » de la politique (ils ne sont pas les seuls).

Tous ceux qui ne sont pas avec eux sont des ennemis à embastiller ou à éliminer. Et donc, pour eux, le dialogue politique ne peut être que la poursuite de la logique de l’inimitié par d’autres moyens. Ils dialoguent non pas pour trouver des solutions, mais pour in fine asseoir leur domination. C’est pour cette raison que, si sa demande de dialogue est acceptée, je recommanderais à mon camarade Succès Masra d’y aller, mais sans illusions.

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