Société

[Chronique] Critiquez-les toutes – ou aucune

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Mis à jour le 10 janvier 2020 à 16h13

Par  Fouad Laroui

Ecrivain

Un imam conduisant la prière dans une mosquée de Gao, dans le nord du Mali (image d'illustration).

Un imam conduisant la prière dans une mosquée de Gao, dans le nord du Mali (image d'illustration). © Jerome Delay/AP/SIPA

Ça se passe dans la ville d’Utrecht, où fut signé en 1713 le fameux traité qui mit fin à la guerre de succession d’Espagne et signala le début du déclin du pays des hidalgos… mais qu’ai-je à divaguer là-dessus ? Ce n’est pas de cela dont il s’agit.

C’est un peu par hasard que mon histoire se déroule à Utrecht. Il y a quelques jours, dans une sorte d’université du troisième âge de cette ville, un conférencier est en train d’évoquer Avicenne, Razi et Alzahen quand soudain…

(un peu de suspense)

… quand soudain un homme d’un certain âge, au bord de la congestion, se dresse et l’interrompt :

– Monsieur, vous nous parlez de l’Âge d’or des sciences arabes, je veux bien croire qu’il y en eut un, je n’ai pas vérifié, je n’y étais pas ; mais parlez-nous plutôt d’aujourd’hui, de notre époque troublée, de la violence inhérente à l’Islam !

Silence stupéfait dans la salle. Puis quelques murmures signifient au butor qu’on n’interrompt pas un conférencier pour lui intimer de changer séance tenante de sujet. Mais l’homme reste debout, le sourcil froncé, comme s’il exigeait une réponse.

À en juger par ce qui s’ensuivit, ce n’était pas la première fois que l’universitaire se trouvait dans ce genre de situation. Il était armé. Non pas qu’il dissimulât un tromblon sous son pourpoint ou un poignard dans ses chausses, mais il avait un petit livre qu’il tira prestement de sa serviette. Il susurra :

– Cher monsieur, je ne peux qu’être d’accord avec vous.

Et il se mit à lire des extraits du livre sacré. Il n’y était question que de mises à mort, de lapidations, de massacres : « Ils firent sortir du camp le blasphémateur et le lapidèrent » ; « Celui qui mérite la mort sera exécuté sur la déposition de deux ou de trois témoins… » ; « Si un homme livre à Moloc l’un de ses enfants, le peuple le lapidera ».

À chaque phrase, l’irascible butor exprimait bruyamment son dégoût : « honteux ! », « horrible ! », etc. À la fin, le conférencier lui demanda son avis. L’autre rugit :

– Vous voyez bien qu’il est sanguinaire, le Coran !

À quoi le conférencier rétorqua :

– Mais monsieur, toutes ces citations sont tirées de la Bible, plus précisément du Lévitique. Le Nouveau Testament prêche l’amour, certes, et Jésus n’était pas violent, mais l’Ancien Testament, c’est le bruit et la fureur ; et quelques petits massacres, holocaustes et lapidations. On se demande s’il s’agit du même Dieu.

Le fâcheux, ébahi, s’assit et se tint coi. Mais je ne suis pas sûr qu’il ait compris la leçon. Il y a une génération, avant l’Ayatollah, l’islamisme et le 11-Septembre, l’homme qui apportait la contradiction dans ce genre de conférences était souvent affable et modéré, et on ne pouvait lui dénier un trait important de son caractère : il s’efforçait à l’objectivité.

Heureusement qu’il y a encore des Morin, des Vaneigem ou des Sloterdijk pour sauver l’honneur

Lorsque le sujet était l’islam, il ne manquait pas de souligner que toutes les religions sont porteuses de violence – toutes peuvent être dévoyées. Cette affirmation peut se discuter, mais elle présente l’avantage de ne pas accabler une des trois religions abrahamiques en épargnant les autres, alors qu’elles sortent du même moule.

Aujourd’hui, cet honnête homme semble avoir disparu. De plus en plus d’intellectuels et de politiciens ont choisi de restreindre leur critique des religions au seul islam. Même quand ils savent ce qu’est la réalité des choses, ils font désormais le choix cynique de mentir. Heureusement qu’il y a encore des Morin, des Vaneigem ou des Sloterdijk (dans La Folie de Dieu, celui-ci dénonçait les excès des trois monothéismes) pour sauver l’honneur. Critiquer les religions, pourquoi pas ? Mais soit on les critique toutes, soit on n’en critique aucune.

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