Politique

Tunisie : le dilemme de Qalb Tounes

Le candidat malheureux de la présidentielle et son épouse, Saloua Smaoui, lors d’un meeting, le 11 octobre, à Tunis.

Le candidat malheureux de la présidentielle et son épouse, Saloua Smaoui, lors d’un meeting, le 11 octobre, à Tunis. © Chedly Ben Ibrahim/NurPhoto/AFP

Participer au pouvoir ou incarner l’opposition aux islamistes ? Tel est le dilemme auquel est confronté le parti de Nabil Karoui, qui peine encore à définir sa ligne politique.

Il ne s’est pas écoulé deux mois depuis les législatives que déjà le parti fondé par le magnat de la communication Nabil Karoui déçoit. « Je ne voterai plus pour Qalb Tounes », promet un électeur, furieux. La raison de son courroux ? Le vote massif des 38 élus du parti en faveur du leader d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, lors de l’élection du président de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP). Suffisant pour que Qalb Tounes (QT) soit catalogué comme soutien d’Ennahdha. Une trahison pour ceux qui voyaient en Karoui un contrepoids aux islamistes. Un malentendu, surtout, car le parti ne s’était jamais clairement présenté comme tel, entretenant le flou durant sa campagne.

L’ambiguïté de Qalb Tounes tire son origine de la proximité de Nabil Karoui avec le président défunt Béji Caïd Essebsi, fondateur de Nidaa Tounes. C’est dans cette formation que le magnat des médias a en effet fait ses premiers pas en politique. Nidaa se présentait alors comme le mouvement refuge des promoteurs de la modernité. Le revirement de Béji Caïd Essebsi et son alliance avec Ennahdha avaient provoqué les premières fissures au sein de la formation présidentielle… et son implosion en moins d’un mandat. Les partis fondés par des dissidents de Nidaa Tounes, dont Machrou Tounes, Tounes Awalan et Bani Watani, avaient eux aussi subi de cuisants revers électoraux.

Morcellement des modernistes

Nabil Karoui était présent à la rencontre du Bristol, à Paris, en août 2013, qui avait scellé l’entente entre Béji Caïd Essebsi et Rached Ghannouchi. Ennahdha-compatible, il entretient des contacts réguliers avec le leader du parti islamiste. De son côté, ce dernier voit d’un bon œil la création de QT, et plus généralement la multiplication de partis visant le même segment électoral. Le morcellement de l’hémicycle permet ainsi à sa formation d’apparaître hégémonique.

Arrivé deuxième aux élections législatives, QT a d’ores et déjà vu son influence rognée par le jeu des alliances parlementaires. La formation est désormais la troisième en nombre d’élus, avec la coalition Al Karama en embuscade, qui espère tirer profit des divisions au sein de QT pour lui ravir la troisième place.

Le président sortant du Parlement Abdelfattah Mourou et Rached Ghannouchi, le 13 novembre 2019 à Tunis.

Le président sortant du Parlement Abdelfattah Mourou et Rached Ghannouchi, le 13 novembre 2019 à Tunis. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Nous ne sommes ni un Nidaa bis, ni une succursale de ce qu’il a été, et tant mieux au vu de ce qu’il est devenu

« Qalb Tounes est isolé ; on ne se compromet pas avec qui sent le soufre », assène un membre d’Afek Tounes. Des ex-Nidaa ont été tentés de rejoindre QT, mais ils se sont aussitôt ravisés. « Karoui a obtenu de bons résultats et réussi à former un groupe parlementaire, mais on ne sait rien de son parti, confie un ancien de Nidaa. Quel est son programme ? La campagne s’est faite sur des slogans. Que de la communication ! Les craintes d’un accord avec Ennahdha étaient déjà fortes. »

« Le parti de Nabil Karoui »

« Nous ne sommes ni un Nidaa bis, ni une succursale de ce qu’il a été, et tant mieux au vu de ce qu’il est devenu », s’agace Hatem Mliki, député Qalb Tounes. La comparaison est, selon lui, obsessionnelle et abusive : « Nidaa a été créé dans le cadre d’un combat politique contre les islamistes. Nous ne sommes pas dans cette logique. »

« Les circonstances sont même inverses. Nidaa Tounes avait le pouvoir, quand Qalb Tounes est tributaire des autres partis », ajoute Abdelaziz Belkhodja, écrivain et porte-parole de la campagne électorale de Nabil Karoui, qui s’est désolidarisé du parti au lendemain du vote à l’Assemblée. Conclure à un rapprochement avec les islamistes serait pourtant aller vite en besogne. Lors de la discussion de la loi de finances, le veto de QT sur la création d’un fonds de la zakat [impôt religieux de solidarité] a rassuré ses électeurs.

Pour Karim Bouzouita, la stratégie de Nabil Karoui menace la pérennité de QT. « S’associer à plus fort que soi lorsqu’on est si fragile est risqué, avance le conseiller en communication. La convergence d’intérêts à un instant t peut aboutir à la dislocation d’un des deux alliés. » Comme pour Nidaa Tounes, le parti s’est construit autour de la figure de son fondateur, au point d’être « le parti de Nabil Karoui », note également Bouzouita. Mais « si le parti bénéficie des dividendes engrangés par son leader, il subit aussi le contrecoup de ses démêlés judiciaires ».

Identité politique incertaine

Nabil Karoui en a déjà fait l’expérience. En tête dans les sondages jusqu’en août, il a vu sa campagne plombée par son arrestation pour soupçons de blanchiment d’argent et évasion fiscale. L’épisode a laissé des traces. En coulisses, certains ont vécu la prise en main de la campagne par Saloua Smaoui, l’épouse de Nabil Karoui, comme une forme de népotisme et un signe de mépris pour leurs compétences. Mais les militants rejettent l’idée d’un parti tout à la gloire de son chef. « Quand Nabil a été arrêté, il a fallu se mobiliser pour lui, se souvient l’un d’eux. Mais c’est tout le personnel politique de QT qui a acquis une légitimité, pas seulement son fondateur. »

Nous partageons des valeurs de démocratie, de préservation des acquis de la République et des libertés

L’inversion du calendrier électoral après la mort du chef de l’État a chamboulé la formation. Alors que le parti se préparait à mener une campagne législative, il s’est retrouvé obligé d’accélérer la présentation de son projet présidentiel. D’où une absence d’identité politique solide, glissent les plus médisants, qui ne voient dans le parti qu’une machine électorale destinée à satisfaire appétits et intérêts individuels, sans véritables fondements idéologiques. « Nous partageons des valeurs de démocratie, de préservation des acquis de la République et des libertés », rétorque Hatem Mliki.

Un parti incontournable

Malgré les efforts d’Ennahdha, chargée de former le gouvernement, pour s’entendre avec d’autres formations et écarter le parti de Nabil Karoui, ce dernier reste incontournable pour la stabilité du prochain exécutif. Ses troupes iront-elles jusqu’à intégrer le Conseil des ministres ? Tout au long des négociations, la formation a tergiversé, soufflant le chaud et le froid. QT pourrait espérer obtenir des portefeuilles qui renforceraient son ancrage socio-économique et l’image d’un parti qui lutte contre la pauvreté. Il se prémunirait ainsi contre le nomadisme politique, tout en consolidant ses structures et sa base.

À l’Institut tunisien des études stratégiques, on considère que QT aurait pourtant tout à gagner à rejoindre l’opposition. « Cela lui serait profitable dans la perspective des élections de 2024. Il aura tout loisir de se poser en force de proposition et de se démarquer », estime un expert. Un défi que Nabil Karoui, encore éprouvé par ses semaines derrière les barreaux, se dit prêt à relever.

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