Sécurité

Niger : Mahamadou Issoufou engagé dans « une bataille entre l’État central et l’État islamique »

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Mis à jour le 15 décembre 2019 à 10h45
Mahamadou Issoufou lors de l'hommage, le 13 décembre, aux 71 soldats morts à Inates.

Mahamadou Issoufou lors de l'hommage, le 13 décembre, aux 71 soldats morts à Inates. © TAGAZA Djibo

Le Niger, qui accueille ce dimanche les chefs d’État du G5 Sahel pour un sommet extraordinaire, est confronté, à ses frontières de l’Ouest, à une guérilla jihadiste qui ne cesse de gagner du terrain, coupant l’État et l’armée des populations.

Envie-t-il au Nil la quiétude de ses flots ? En ce 10 décembre, alors que les derniers rayons du soleil ont, depuis quelques heures déjà, cessé d’illuminer la rive droite du fleuve égyptien, Mahamadou Issoufou a l’esprit ailleurs. Il écoute, l’air grave, le compte rendu de ses collaborateurs, présents avec lui à Assouan au Forum pour la paix et le développement durables.

Entouré de son directeur de cabinet, Mahamadou Ouhoumoudou, et de son ministre de la Défense, Issoufou Katambe, il apprend l’attaque de la base nigérienne d’Inates, située à cinq kilomètres de la frontière malienne.

Le chef de l’État ne le sait pas encore, mais celle-ci a fait 71 morts chez les soldats de son pays, dont le commandant d’Inates, Hassan Anoutab. Revendiqué par l’État islamique au grand Sahara (EIGS), cet assaut, le plus meurtrier pour le Niger depuis le début de la guerre contre les jihadistes, avait été préparé avec soin.

Le dispositif pris en défaut

Vers 19 h 30, des tirs d’obus zèbrent le ciel d’Inates et frappent le centre de communication de la base et des dépôts de munitions. Des colonnes de jihadistes, plusieurs centaines d’hommes selon les autorités nigériennes, attaquent les lieux durant trois heures, avec le renfort de véhicules kamikazes. L’effet de surprise est total.

Les assaillants semblent connaître les lieux. Le 1er juillet déjà, cette enceinte qui surplombe pourtant les environs avait été attaquée par l’EIGS, et 18 militaires avaient été tués. Un repérage ? Le centre de communication détruit, l’alerte peine à être donnée, d’autant que le réseau téléphonique, saccagé en juillet, ne fonctionne pas.

La base la plus proche, celle d’Ayorou, censée organiser la riposte, est prévenue trop tard. Le dispositif, un maillage de camps de petite taille interconnectés, a été pris en défaut. Rien non plus à attendre du côté du soutien aérien.

Située à environ 70 kilomètres de pistes difficilement praticables et régulièrement truffées d’engins explosifs, Ayorou n’envoie des renforts du Bataillon de sécurité et de renseignement, formé par des instructeurs américains, que tard dans la nuit. Arrivés sur place, ils constateront le carnage.

Inates, un symbole

La réponse de l’État ne doit pas se faire attendre : Inates est un symbole, qu’Issoufou ne peut ignorer

À Assouan, Issoufou Katambe reçoit les informations et les transmet au président. Ce dernier décide d’écourter son séjour en terres égyptiennes. En fin d’après-midi, sa délégation vole vers Niamey à bord du mont Greboun, le Boeing 737-700 présidentiel.

Le conseil national de sécurité est convoqué pour le lendemain matin avec le Premier ministre, Brigi Rafini, le ministre de l’Intérieur, Mohamed Bazoum, et les responsables de l’armée.

La réponse de l’État ne doit pas se faire attendre : Inates est un symbole, qu’Issoufou ne peut ignorer.

Jihadistes omniprésents

Depuis plusieurs années, la commune, en contrebas de la base attaquée le 10 décembre, subit les attaques de l’EIGS, au point que l’administration et des dizaines de familles ont fui pour s’éloigner de la frontière.

La population ayant choisi de rester évite de se montrer. Les hommes valides vont travailler à Ayorou ou passent la journée en brousse. Seuls les femmes et les enfants, moins ciblés, restent.

À Inates et dans ses environs, les jihadistes sont omniprésents, contrairement à l’État. L’EIGS se balade à visage découvert dans les hameaux du nord et du nord-ouest de la commune, y prélève le zakat (l’aumône) et prend part au commerce.

Il assure parfois la sécurité face aux voleurs de bétail. Surtout, ils menacent toute personne collaborant avec les autorités. Le 26 avril, un chef touareg, Arissal Amdagh, y a été assassiné pour avoir travaillé avec la Haute Autorité à la consolidation de la paix. Le 15 juillet, son fils, Almoubacher Ag Alamjadi, était tué. Coupée des populations, l’armée manque de renseignement humain.

Restaurer le lien entre l’État et les populations

« Petit à petit, Niamey perd la bataille du terrain et l’EIGS réussit à couper le lien entre l’État et les populations. Le principal défi du président Issoufou est de réussir à le restaurer », explique un chercheur familier de la région.

« C’est une bataille entre l’État central et l’État islamique : le premier doit prouver qu’il est plus présent que le second pour les populations », confie un responsable politique à Niamey.

Avec un budget limité, le chef de l’État tente de faire face et multiplie, d’Assouan à Pau, les appels à l’aide matérielle et financière.

Après avoir parlé à Emmanuel Macron par téléphone le 11 décembre, Issoufou devait faire le point sur la situation avec ses homologues du G5 Sahel. Mais, entre promesses non tenues et plaidoyers agacés, cette diplomatie prend du temps. Trop, sans doute, pour les habitants d’Inates.

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