Politique

Centrafrique : comment Martin Ziguélé prépare la présidentielle de 2020

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Mis à jour le 18 décembre 2019 à 15h52
Lors de sa visite rue d’Auteuil, à Paris, le 20 novembre.

Lors de sa visite rue d’Auteuil, à Paris, le 20 novembre. © Vincent Fournier/JA

Officiellement, il est un militant comme les autres, « à la disposition de son parti ». Mais l’ancien Premier ministre prépare déjà la présidentielle prévue dans un an.

L’homme qui passe nos portes, en cette fin de novembre, connaît bien les locaux de la rue d’Auteuil. À 62 ans, dont quarante de militantisme, Martin Ziguélé est un vieux routier de la politique : il a été Premier ministre entre avril 2001 et mars 2003 et s’est déjà porté à trois reprises candidat à la magistrature suprême, en 2005, en 2011 et en 2015. La première fois, ce social-démocrate avait échoué au second tour face à François Bozizé, recueillant 35,4 % des suffrages. L’aventure s’était en revanche achevée dès le premier tour en 2011 (deuxième victoire de Bozizé) et en 2015 (élection de Faustin-Archange Touadéra), à la troisième puis à la quatrième place.

De passage à Paris pour quelques jours après avoir assisté au deuxième congrès de l’Alliance progressiste à Stockholm, le président du Mouvement de libération du peuple centrafricain (MPLC) nous rend cette fois-ci visite, hasard du calendrier, à un peu plus d’un an de la prochaine présidentielle. Un scrutin qui se déroulera en décembre 2020, et que le député de Bocaranga prépare déjà. « Mon parti a été le premier en Centrafrique à organiser des élections démocratiques, rappelle-t-il. Pour nous, il n’y a pas de débat. Nous irons aux élections. »

Tous les militants sont susceptibles d’être candidat. Comme les autres, je suis à la disposition du MPLC

Le MPLC, fondé par Ange-Félix Patassé, chef de l’État de 1993 à 2003, tiendra son prochain congrès en février, avec un objectif de taille : la désignation de son candidat pour la présidentielle. Martin Ziguélé assure qu’il ne considère pas ce rendez-vous comme une formalité. Il a beau être à la tête de sa formation politique, il n’en portera pas forcément les couleurs. « Tous les militants sont susceptibles d’être candidat. Comme les autres, je suis à la disposition du MPLC », ajoute-t-il. Prudence de langage ou simple attachement aux textes du parti ? À la fin de 2020, c’est pourtant bien lui qui devrait, sauf grosse surprise, s’aligner sur la ligne de départ, pour la quatrième fois.

Interdit de circuler

Les conditions lui semblent-elles réunies pour une bonne organisation du scrutin ? « Quand l’accord de Khartoum a été signé [le 6 février 2019], on nous a dit que les groupes rebelles seraient désarmés 90 jours plus tard. Mais le processus n’a même pas commencé dans le centre du pays, s’inquiète-t-il. On nous a parlé d’un compromis, mais il y a eu de la compromission. Je soupçonne le pouvoir et les groupes armés de chercher à répéter le scénario de 2015 : nous amener aux élections dans le contexte actuel et faire en sorte que le candidat élu le soit avec l’assentiment des rebelles sur le terrain. »

Un chef rebelle comme Ali Darassa [Unité pour la paix en Centrafrique] ne respectera jamais les accords. Il faut le frapper militairement

Lui-même a récemment essayé de se rendre dans son fief politique de l’Ouham-Pendé. Mais, une fois sur place, le chef du groupe armé 3R (Retour, Réclamation et Réhabili­tation), Sidiki Abass, ne l’a pas laissé libre de ses mouvements. « C’est un rebelle d’origine étrangère qui m’a interdit de circuler dans ma propre circonscription », enrage encore Martin Ziguélé. Le leader du MPLC prêche pour une implication plus offensive de la mission de l’ONU en Centrafrique, la Minusca. « Un chef rebelle comme Ali Darassa [Unité pour la paix en Centrafrique] ne respectera jamais les accords. Il faut le frapper militairement », préconise le député, qui fustige encore ces « rebelles d’origine étrangère », « coupeurs de route devenus hommes d’affaires », « uniquement intéressés par le contrôle des ressources ».

Nous avons saccagé notre pays. Nous en avons fait un aimant attirant les bandits de tous les pays voisins

Martin Ziguélé n’épargne pas pour autant ses concitoyens et la classe dirigeante dont il a fait partie. « C’est l’échec du contrat social entre l’État et le peuple qui nous a mis dans cette situation. Nous n’avons pas tenu les promesses de l’indépendance et, au lieu du développement, nous avons donné la misère et l’ignorance. Voilà pourquoi nous n’arrivons pas à être debout aujourd’hui », explique cet assureur de formation, également diplômé en lettres de l’université de Bangui. Il ajoute : « Nous avons saccagé notre pays. Nous en avons fait un aimant attirant les bandits de tous les pays voisins. Cela devrait être une honte pour les Centrafricains. »

Premier ministre aux croyances socialistes, il avait détaillé en 2001 à la tribune de l’Assemblée nationale un programme visant notamment à lutter contre la pauvreté et la fraude financière. Mais ce plan n’aura jamais été réellement appliqué : en seulement deux ans de primature, Martin Ziguélé a fait face à deux tentatives de coup d’État lancées, le 28 mai 2001, par des fidèles de l’ex-président André Kolingba et, le 25 octobre 2002, par des troupes de François Bozizé – qui prendra finalement le pouvoir en 2003, renvoyant cet homme originaire de Paoua dans l’opposition.

Seize ans plus tard, renversé par la rébellion de la Séléka en mars 2013, François Bozizé vit en exil en Ouganda. Tourné lui aussi vers la présidentielle de 2020, où son parti, le KNK, a une carte à jouer, il attend son heure, plaidant auprès de qui veut l’entendre pour la levée des sanctions de l’ONU qui le touchent et l’empêchent pour l’heure de rentrer au pays.

Le retour de Bozizé

Seize ans plus tard, renversé par la rébellion de la Séléka en mars 2013, François Bozizé vient à peine de mettre fin à son exil en Ouganda*. Tourné lui aussi vers la présidentielle de 2020, où son parti, le KNK, a une carte à jouer, il est rentré à Bangui le 15 décembre.

« En 2003, je me suis battu pour que le président Patassé, que François Bozizé venait de renverser, ne soit pas envoyé en exil [au Togo]. Aujourd’hui, par principe, je ne peux donc pas m’opposer à un retour au pays de Bozizé. Mais une chose est sûre : celui-ci doit se faire dans la paix et dans un cadre précis », nous expliquait quelques jours plus tôt le président du MPLC, qui plaide pour l’instauration d’un statut d’ancien chef d’État, comme prévu dans l’accord de Khartoum.

Il serait puéril de jouer à opposer un allié à un autre

« Plus nous sommes nombreux à travailler pour l’avenir et mieux ce sera », estime-t-il. Y compris dans le domaine diplomatique ? Entre 2017 et 2019, Bangui a été le théâtre de tensions diplomatiques entre la France et la Russie.

« Il serait puéril de jouer à opposer un allié à un autre. En matière de politique internationale, il faut œuvrer à une bonne coopération et à la transparence entre nos partenaires. La Centrafrique a besoin du soutien et des efforts de tous. »

Pour l’ancien Premier ministre, le développement du pays n’est pas une question de ressources, qu’il s’agisse d’or ou de diamant. « Si l’or seul pouvait faire en sorte que la Centrafrique brille, cela se saurait. Ce qui peut nous faire briller, c’est un leadership de qualité. » La pique est-elle destinée à Faustin-Archange Touadéra, à qui Ziguélé s’était rallié en 2015 lors du second tour de la présidentielle ? Le député n’en dira pas plus. Mais il est bel et bien concentré sur le prochain scrutin. Lors d’un premier tour auquel devraient également participer d’autres habitués (Anicet Georges Dologuélé, son rival de l’Ouham-Pendé, Karim Meckassoua ou encore Jean-Serge Bokassa), le candidat du MPLC fera face, une fois de plus, au président actuel, probable candidat à un deuxième mandat.


(*) Cet article, initialement publié dans notre n)3075, a été réactualisé pour prendre en compte le retour de l’ancien président centrafricain à Bangui. 

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