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Politique

Gabon – Julien Nkoghe Bekale : « Le chef de l’État a remis de l’ordre partout où il a constaté des dérives »

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Julien Nkoghe Bekale

Julien Nkoghe Bekale © François Zima pour JA

Le chef du gouvernement gabonais défend les réformes menées depuis le début de la convalescence du président Ali Bongo Ondimba, ainsi que l’unité de son équipe, malgré les nombreux bouleversements opérés au sein de l’exécutif. Interview exclusive.

Diplomate et prudent, Julien Nkoghe Bekale reçoit Jeune Afrique seul dans son bureau de la primature. Pas de conseiller ni de chargé de communication pour l’entourer, mais la parole reste calibrée, pragmatique, concise, et le choix des mots est minutieux. Si l’atmosphère se veut décontractée, le climat n’en est pas moins tendu. En onze mois à la tête du gouvernement, le Premier ministre gabonais a assisté à plus de remaniements ministériels que l’ensemble de ses prédécesseurs depuis le début du premier mandat d’Ali Bongo Ondimba, en octobre 2009. Derniers réaménagements en date, celui 7 novembre, marqué par le départ de la présidence du puissant directeur de cabinet Brice Laccruche Alihanga et son intégration au sein du gouvernement, puis celui 2 décembre, où ce dernier a finalement été limogé, ainsi que plusieurs ministres proches de son mouvement.

Baron du Parti démocratique gabonais (PDG) originaire de Ntoum (Estuaire), ancien ministre du Pétrole, mais aussi du Transport et de l’Équipement, de l’Agriculture ou encore du Travail et des PME, depuis sa nomination à la primature le 12 janvier 2019 à tout juste 57 ans, le chef du gouvernement défend les réformes menées depuis le début de la convalescence du président Ali Bongo Ondimba, ainsi que l’unité de son équipe, malgré les nombreux bouleversements opérés au sein de l’exécutif.

Jeune Afrique : Perçu comme un personnage de premier plan depuis 2017, Brice Laccruche Alihanga a été évincé du cabinet de la présidence, puis limogé du gouvernement au sein duquel il venait d’être nommé. Qu’est-ce qui justifie un tel changement ?

Julien Nkoghe Bekale : Le président de la République, qui, seul, apprécie ses collaborateurs, juge aussi de leur loyauté.

Certains disent qu’il avait acquis une place inhabituelle pour un directeur de cabinet. N’y avait-il pas quelque chose d’atypique à le voir mener une tournée républicaine en lieu et place d’un chef de gouvernement ?

Atypique, certainement. Mais, à cette période, Brice Laccruche Alihanga cumulait la fonction de directeur de cabinet du président de la République avec celle de directeur du cabinet politique du président du PDG. Avait-il reçu l’autorisation du chef de l’État pour mener cette tournée ? Je n’en sais rien. Certains m’ont reproché d’avoir laissé faire. Je ne peux empêcher les initiatives d’un directeur de cabinet du président de la République. À chacun son rôle. Je suis resté dans le mien. Notre Constitution est claire : son article 8 dispose que le président de la République est le détenteur suprême du pouvoir exécutif. Le Premier ministre, lui, conduit la politique de la nation et dirige l’action du gouvernement, sous l’autorité du président de la République.

Les remaniements du 7 novembre et du 2 décembre sont les derniers en date d’une longue série… Pourquoi tant d’instabilité ?

Être membre du gouvernement n’est pas un métier, c’est une mission. Aujourd’hui, vous ne pouvez pas penser que, parce que vous êtes au gouvernement, vous y resterez cinq ans, ou dix ans, ou plus. C’est l’efficacité et la compétence qui priment. Lorsque j’ai pris mes fonctions à la primature, j’ai annoncé que j’évaluerais les ministres. Ce faisant, on constate qui avance et qui n’avance pas. Si vous ne suivez pas, on vous met à l’écart. C’est la raison de ces remaniements.

Le réaménagement d’octobre était quant à lui voué à donner plus de place aux femmes

Le réaménagement d’octobre était quant à lui voué à donner plus de place aux femmes – c’est un reproche qui nous avait été fait de ne pas avoir assez de femmes au gouvernement. Celui du 10 juin était dû à l’engagement de réduire la taille du gouvernement, comme décidé dans les accords d’Angondjé ; il avait supprimé la question du genre, qui avait été incluse dans le portefeuille des Solidarités nationales. Mais avec le recul, nous avons conclu qu’il était nécessaire d’avoir un portefeuille chargé exclusivement de la question des femmes.

Est-ce à dire que les précédents ministres ont failli ?

Certains oui. D’autres ont été remplacés pour cause de contingences politiques.

On a beaucoup entendu dire que ces changements étaient le fruit de règlements de compte internes…

Permettez que je réponde que c’est faux. Il s’agissait d’ajustements qui s’imposaient.

Alors que l’Assemblée nationale est très majoritairement acquise au PDG, le gouvernement compte plusieurs figures de l’Ajev (l’Association des jeunes émergents volontaires, mouvement créé au début de 2015 par Brice Laccruche Alihanga). Comment cette influence grandissante se gère-t-elle au sein du parti présidentiel ?

Le PDG reste le parti au pouvoir, rien ne change là-dessus. Il y a une forte ­percée de la jeunesse, plutôt que de l’Ajev. Le président s’était engagé à faire de ce septennat celui de la jeunesse. Un gouvernement qui ne prend pas en compte cette préoccupation, dans un pays où les jeunes représentent 65 % de la population, serait suicidaire. Ils sont présents à l’Assemblée nationale, au gouvernement et au sein des collectivités locales.

Plus d’un an après son accident de santé, où en est l’état physique du président ?

Dieu soit loué, le président a pleinement recouvré la santé, il se porte bien. Il récupère progressivement sa pleine capacité de travail.

Alors pourquoi n’est-il pas plus visible, ne s’exprime-t-il pas plus souvent et ne se déplace-t-il pas, comme à la fin d’octobre lors du sommet Russie-Afrique de Sotchi, où vous l’avez représenté ?

Pendant son premier septennat, on a reproché au président Ali Bongo Ondimba son hyperactivité. Il a décidé, au cours de ce deuxième mandat, de laisser chacun assumer ses responsabilités. Donc il se met volontairement en retrait, mais il suit de très près l’action du gouvernement. Et il n’hésitera pas à sanctionner s’il n’est pas satisfait.

Au quotidien, il y a néanmoins des impératifs et des arbitrages qu’un président doit assurer. Quel impact la convalescence du chef de l’État a-t-elle eu sur le fonctionnement de votre gouvernement ?

Forcément, à un moment donné, son état de santé a eu un impact. Le chef de l’État est un chef d’orchestre. Dans un premier temps, on a bien sûr été surpris, parce qu’on a toujours besoin que ce leader soit à côté pour vous guider et vous orienter. Mais le gouvernement a fonctionné à plein régime malgré son absence momentanée. De plus, le Parlement a continué de jouer son rôle, et les institutions judiciaires le leur. L’État a fonctionné normalement, et cela se voit.

L’opposition a longtemps demandé qu’il soit procédé à un examen médical du président de la République. N’y avait-il pas motif à se montrer transparent ?

Il n’y avait aucune raison de déclarer la vacance du pouvoir. Nous avons été clairs là-dessus : il n’y a pas et il n’y aura pas de vacance du pouvoir. C’est la réponse que le gouvernement a donnée à Appel à Agir, et le temps lui a donné raison : le président a repris les rênes du pays et a remis de l’ordre partout où il a constaté des dérives.

Les conclusions du FMI, dans le rapport qu’il a publié en octobre après sa mission à Libreville (lire pp. 114-117), montrent que la pression reste forte en matière de réformes…

Le FMI est satisfait des efforts fournis par le gouvernement depuis deux ans. Il nous invite à poursuivre ces efforts, mais constate que nous sommes déjà allés très loin par rapport à ce qu’ils attendaient.

Le FMI souhaite que nous mettions l’accent sur l’apurement de la dette intérieure, mais aussi la question de l’aval pétrolier et l’amélioration du climat des affaires

Il y a encore des aspects sur lesquels le Fonds souhaite que nous mettions l’accent, notamment concernant l’apurement de la dette intérieure, mais aussi la question de l’aval pétrolier et l’amélioration du climat des affaires. Là aussi nous sommes sur la bonne voie, la dernière revue a été un satisfecit. Bien sûr, le FMI ne nous a pas donné un chèque en blanc. Il veut toujours que l’on aille plus loin.

Le Fonds plaide surtout pour « une croissance plus inclusive ». Quelles sont les pistes pour faire en sorte que la croissance profite plus largement, et mieux, aux Gabonais ?

Le FMI nous demande de faire des économies pour financer les dépenses sociales ; nous sommes en train de faire ces économies en essayant de réduire la masse salariale. Il souhaite également que nous réexaminions la question des subventions à la Sogara [Société gabonaise de raffinage] ; nous sommes en train d’analyser cette situation afin de réaffecter les économies qui pourraient être dégagées aux dépenses sociales.

Les prévisions de croissance du PIB ont été revues à la hausse par le FMI, à 3,4 % pour 2019. L’objectif est-il atteint ?

Nous sommes sur la bonne voie, mais restons prudents. En plus du Plan de relance de l’économie [PRE], que nous avons poursuivi, nous avons également un plan de retour à l’équilibre budgétaire. Nous sommes convaincus que l’on pourra terminer l’année avec une croissance comprise entre 3,5 % et 4 %.

En revanche, le Gabon stagne toujours à la 169e place dans le classement « Doing Business » 2020 de la Banque mondiale. Comment convaincre les investisseurs ?

Il y a un paradoxe. La Banque mondiale nous demande de tout mettre en œuvre pour améliorer le climat des affaires, simplifier des procédures, tout cela est très bien. Pour sa part, le FMI nous dit qu’il faut arrêter les exonérations fiscales, qu’il faut prendre telle ou telle mesure pour répondre à telle ou telle exigence. Or, quand les investisseurs arrivent, la première chose qu’ils demandent, ce sont des baisses de taxes, des exonérations… Il faudrait que la communauté financière internationale sache ce qu’elle veut.

Qu’est-il advenu du Plan stratégique Gabon émergent (PSGE) ? Longtemps considéré comme un programme phare par la présidence, il semble marquer le pas depuis le départ de son coordinateur (Liban Soleman) ?

Le PSGE est toujours d’actualité. C’est le bureau de coordination du Plan qui a été dissous. Le reste de la structure a été déplacé de la présidence à la Primature. Le PSGE est actuellement sous la juridiction des services du Premier ministre. Bien sûr, face aux évolutions diverses et variées, et en fonction du contexte économique, il nécessite quelques ajustements.

Le code des hydrocarbures a été revu notamment pour attirer les investisseurs, mais cela ne risque-t-il pas de fragiliser les recettes du pays ?

Le secteur pétrolier nécessite des investissements lourds et des financements sur le long terme. Et quel est l’intérêt pour un pays de disposer de ressources minières et pétrolières s’il ne peut les valoriser, notamment sur le plan financier ? Aussi, les pays pétroliers sont confrontés à un dilemme. D’un côté, on les incite à créer un environnement réglementaire et fiscal attrayant pour faire venir les investisseurs et, de l’autre, on leur reproche d’accorder trop d’exonérations fiscales. Alors, entre deux maux, il faut choisir le moindre. Le Gabon a choisi d’élaborer un nouveau code pétrolier pour mettre en valeur son bassin sédimentaire.

L’inflation a presque doublé de 2017 à 2018, et a atteint une moyenne de 4,8 % l’an dernier. Comment aider les ménages ?

Tout dépend du mode de calcul de cette inflation. Aujourd’hui, elle est sous contrôle.

Le panier de la ménagère continue de souffrir, mais c’est parce que nous ne produisons pas encore assez et que nous continuons de trop importer

Certes, le panier de la ménagère continue de souffrir, mais c’est parce que nous ne produisons pas encore assez et que nous continuons de trop importer. Nous entendons donc mettre l’accent sur l’agriculture pour remédier à cette situation. C’est l’une des principales solutions pour maîtriser cette inflation.

C’était l’un des objectifs de Graine (le programme « Gabonaise des réalisations agricoles et des initiatives des nationaux engagés », lancé à la fin de 2014 par l’État en partenariat avec le groupe Olam International, dont la première phase s’achève en 2019). Or son bilan semble mitigé…

Le programme Graine a pris du retard à l’allumage. Ce programme entre dans le cadre de la diversification de notre économie. À l’épreuve des faits et de la réalité du terrain, le gouvernement a décidé de revoir sa stratégie de mise en œuvre, avec l’appui de la BAD [Banque africaine de développement], qui finance le projet d’appui au programme Graine dans sa phase 1 pour un montant d’environ 65 milliards de F CFA [99 millions d’euros], notamment en mettant en place les infrastructures indispensables, ainsi qu’un Fonds de développement du secteur agricole.

Enfin, il est un problème que déplorent depuis plus de dix ans les Gabonais : celui de la gestion des ordures à Libreville. Cherchez-vous un remplaçant à Averda, le groupe qui en était chargé depuis 2015 et dont le contrat arrive à échéance ?

La question des ordures ménagères est une réelle préoccupation pour le chef de l’État [qui vient de créer un Haut-Commissariat à l’environnement et au cadre de vie], et pour le gouvernement. Nous réfléchissons pour trouver une solution durable, mais cela passe aussi par l’éducation et la pédagogie auprès de la population.

Ces dernières années, nous avons eu plusieurs partenaires qui, sur la durée, n’ont pas répondu aux attentes ni tenu leurs promesses – Sovog d’abord, puis Clean Africa, et ensuite Averda. L’État a toujours payé, même si c’est avec du retard parfois. C’est trop facile de dire que l’État n’a pas payé, alors que le service n’est pas satisfaisant, sur le moyen ou sur le long terme. Sovog nous avait dit qu’il allait mettre en place une société de traitement des ordures ménagères, il ne l’a pas fait. Clean Africa et Averda ont fait la même promesse, ils ne l’ont pas honorée. Alors nous cherchons d’autres solutions.

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