Agroalimentaire

Bois au Gabon – Lee White : « On a fait comprendre que la corruption, aujourd’hui, prend fin »

Guide investir Gabon 2018 -
Zone économique spéciale de Nkok (GSEZ), Société Green Ply sa, insdustrie du bois déroulé. Libreville, Juillet 2018.
Photo Jacques Torregano pour JA

Guide investir Gabon 2018 - Zone économique spéciale de Nkok (GSEZ), Société Green Ply sa, insdustrie du bois déroulé. Libreville, Juillet 2018. Photo Jacques Torregano pour JA © Jacques Torregano/Divergence pour JA

Le ministre gabonais des Eaux, des Forêts, de la Mer et de l’Environnement en est convaincu : les scandales de corruption autour de l’exploitation du bois font partie du passé. Fort d’un cadre légal et réglementaire renouvelé, il croit en la possibilité d’une exploitation durable du bois de kevazingo.

« Good afternoon Minister ! » En cette fin d’après-midi moite à Libreville, Lee White est accueilli par ses équipes au septième étage de son ministère, situé sur le boulevard Triomphal. De retour de la présentation de son plan d’action pour les forêts à la Primature, le ministre des Eaux, des Forêts, de la Mer et de l’Environnement, chargé du Plan climat, du Plan d’affectation des terres et – depuis le remaniement du 2 décembre –, des Objectifs de développement durable (portefeuille qui avait été confié durant moins d’un mois à Brice Laccruche Alihanga), nous reçoit dans son département, où trône un large bureau en kevazingo.

Ce bois précieux, dont l’exploitation et la coupe sont interdites depuis mars 2018, s’est retrouvé, au début de cette année, au cœur d’un scandale qui a coûté sa place au prédécesseur de Lee White, Guy-Bertrand Mapangou, ainsi qu’au vice-président, Pierre Claver Maganga Moussavou, limogés le 21 mai.

Le scientifique britannique, natif de Manchester et naturalisé gabonais en 2008, vit depuis trente ans au Gabon. De 2009 jusqu’à sa nomination au sein du deuxième gouvernement Bekale, le 10 juin, il dirigeait l’Agence nationale des parcs nationaux (ANPN).

Ce fervent défenseur de l’environnement, qui se définit comme un ministre « plus technique que politique », se voit confier, entre autres, la lourde tâche de réformer le secteur de l’exploitation forestière, rongé par la corruption et les trafics, mais aussi hautement stratégique pour l’économie et la politique industrielle du pays.

 

Jeune Afrique : En quoi consiste l’accord signé entre le Gabon et la Norvège au début de septembre, lors du sommet de l’ONU sur le climat ?

Lee White : Dans le cadre de la Cafi [l’Initiative pour la forêt de l’Afrique centrale, à laquelle le Gabon a adhéré en 2017], une première phase d’engagement d’un montant de 18 millions de dollars est destinée au financement du Plan national d’affectation des terres et de notre Système national d’observation des ressources naturelles et des forêts [SNORNF]. La deuxième phase de la Cafi, qui est de 12 millions de dollars, commencera en janvier 2020. Elle va financer un appui aux forestiers, en vue de la certification.

Pour la troisième phase, la Norvège s’engage à récompenser le pays de ses efforts contre la déforestation en payant entre 5 et 10 dollars la tonne de carbone séquestré, soit jusqu’à 150 millions de dollars sur dix ans. Cet argent étant versé dans le cadre de la coopération, il servira à financer des activités contribuant à la bonne gestion de la forêt.

Dans la forêt primaire de la province de l'Estuaire, au Gabon, en 2006 (Illustration)

Dans la forêt primaire de la province de l'Estuaire, au Gabon, en 2006 (Illustration) © Creative Commons / Flickr / Axel Rouvin

Nous allons proposer une liste de projets en justifiant, pour chacun, en quoi il peut nous aider à continuer de réduire les émissions de CO2. Ce peut être un projet de police forestière, d’exploitation à faible impact ou d’installation de barrières électriques pour les populations qui souffrent des attaques d’éléphants.

Où en est-on de l’enquête sur le « kevazingogate », qui a éclaté en février ?

Dans cette affaire, on s’est focalisé sur le kevazingo parce que c’est le bois qui se vend le plus cher, mais il y avait aussi d’autres essences dans les conteneurs. On a récupéré 160 des 353 conteneurs [découverts et confisqués par la justice en février-mars, ils avaient ensuite « disparu » du port d’Owendo], qui sont désormais dans la Zone économique spéciale [ZES] de Nkok. On a commencé à les vider.

La Zone économique spéciale (ZES) de Nkok est le principal outil de transformation du secteur.

La Zone économique spéciale (ZES) de Nkok est le principal outil de transformation du secteur. © Jacques Torregano pour JA

Pour 23 d’entre eux, la partie juridique est terminée et ils sont saisis par l’État, leur valeur est d’environ 1 million d’euros. Il reste à régler un dernier détail, et nous pourrons procéder à la vente de cette première partie de bois saisi.

Cet épisode a-t-il été dommageable pour les industriels ?

Cela a eu un impact sur les exploitants illégaux, qui y ont perdu de l’argent, et certains ont été arrêtés, ce qui est une bonne chose. Mais il y a aussi eu des dommages collatéraux. Par précaution, les exportations de bois ont été gelées au port d’Owendo pendant près de quatre mois.

Une des premières mesures que j’ai prises au ministère a été de rouvrir le port, parce qu’on ne pouvait pas pénaliser les bons forestiers. Nous avons mis en place une équipe mixte [eaux et forêts, douanes, gendarmes] pour minimiser les risques de fraudes, et nous avons donné la priorité aux sociétés certifiées, puis à celles en voie de certification. Depuis, l’activité a repris progressivement.

Pourquoi voulez-vous revenir sur l’interdiction d’exploitation du kevazingo ?

L’exploitation du kevazingo a été légale jusqu’en mars 2018. En 2014, on avait décidé d’autoriser uniquement l’exportation des meubles en kevazingo, et, pendant un temps, le ministère délivrait des dérogations pour autoriser l’exportation de planches… Mais il y a eu tellement d’exploitations illégales qu’il a fallu l’interdire. À l’époque, je n’avais pas été consulté, mais j’étais contre cette interdiction.

Bois chargé sur un train dans la réserve de Lope, au Gabon. 4 juillet 2001

Bois chargé sur un train dans la réserve de Lope, au Gabon. 4 juillet 2001 © Saurabh Das/AP/SIPA

C’est une espèce précieuse, dont on peut faire une exploitation durable, à hauteur de 40 000 m3 par an. C’est d’ailleurs moi qui ai encouragé le président à mettre le kevazingo sur la liste Cites [des espèces et essences protégées] afin de contrôler cette exploitation. Le kevazingo n’a pas un rôle clé dans l’écosystème et c’est une espèce qui se régénère dans la forêt, donc, écologiquement, il est intéressant de l’exploiter.

Comment encadrer cette exploitation pour éviter les trafics ?

On a réglementé le port d’exportation : il ne peut plus recevoir de bois sans que celui-ci soit assorti des documents prouvant sa traçabilité. Le Parlement a adopté un nouveau code pénal qui sanctionne de dix ans de prison la falsification de ce type de document. On a sensibilisé tous nos collègues sur le terrain. On a fait comprendre que cette culture de la corruption, aujourd’hui, prend fin.

Le chef de l’État souhaite franchir un nouveau palier en faisant certifier toutes les concessions forestières d’ici à 2022 pour mieux réglementer le secteur

C’est aussi la raison pour laquelle le chef de l’État souhaite franchir un nouveau palier en faisant certifier toutes les concessions forestières d’ici à 2022 pour mieux réglementer le secteur. Parallèlement, nous allons aussi développer les systèmes de traçabilité – nous devrions être pleinement efficaces en la matière d’ici à la fin de 2020.

Dix ans après l’interdiction d’exporter les grumes, quel bilan en tirer ?

Au début, cela a été difficile : on a perdu presque la moitié des emplois dans la forêt et environ 3,5 millions de m3 d’exploitation. Aujourd’hui, le secteur représente 26 000 emplois [soit environ 10 000 de plus qu’en 2009] et un chiffre d’affaires près de trois fois supérieur à ce qu’il était en 2009, avec quasi une usine qui ouvre chaque mois. Sur cinq ans c’était compliqué, mais sur dix ans c’est une réussite.

Le poids de la filière bois dans le PIB a doublé en dix ans pour atteindre 5 %. Mais c’est encore loin de la barre des 20 % en 2020 qui avait été fixée…

D’après les chiffres dont je dispose, nous serons à 13 % du PIB l’an prochain. D’ici à 2022, nous aurons donc probablement atteint le seuil des 20 %.

Le projet de certification FSC (Conseil du soutien de la forêt) d’ici à 2022 ne risque-t-il pas de fragiliser les petites structures, compte tenu de ses exigences ?

Beaucoup de petites sociétés asiatiques sont présentes, qui ont été le moteur du « kevazingogate ». Si cette certification peut permettre de les écarter, pas de problème ! En revanche, si cela met en difficulté des petites sociétés qui respectent la loi, c’en est un. Le FSC est en effet exigeant, et nous avons voulu choisir la meilleure certification pour être aux normes internationales. On nous demande souvent si l’on ne peut pas choisir d’autres systèmes ; ce n’est pas impossible. Nous sommes en train d’en évaluer plusieurs mais, pour l’instant, nous privilégions la FSC.

Guide investir Gabon 2018 -Zone économique spéciale de Nkok (GSEZ), Société Green Ply sa, insdustrie du bois déroulé. Libreville, Juillet 2018.Photo Jacques Torregano pour JA

Guide investir Gabon 2018 -Zone économique spéciale de Nkok (GSEZ), Société Green Ply sa, insdustrie du bois déroulé. Libreville, Juillet 2018.Photo Jacques Torregano pour JA © Jacques Torregano/Divergence pour JA

Plus de 70 % des permis forestiers sont aujourd’hui détenus par des exploitants chinois, dont certains sont critiqués pour leurs méthodes. Un audit de l’attribution des permis forestiers est-il envisageable ?

Nous allons le faire, nous allons lancer un audit de la légalité fiscale de tous les permis au Gabon et aussi évaluer la légalité de tous les plans d’exploitation. Nous irons sur le terrain évaluer les assiettes 2020. Le message que les choses ont changé est passé, c’est à nous de montrer des règles claires.

La demande en bois des pays asiatiques semble en baisse. Comment y remédier ?

Le marché est bas, donc la demande moins forte. C’est le moment de mettre en place les réformes afin d’être prêts lors de la reprise du marché. Peut-être qu’à court terme on souffre, notamment avec les négociations commerciales entre la Chine et les États-Unis. Mais certaines sociétés chinoises peuvent voir le Gabon, qui fait partie de l’Agoa [African Growth and Opportunity Act], comme une destination d’investissement.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€

Abonné(e) au journal papier ?

Activez votre compte
Fermer

Je me connecte