Politique

Mauritanie : pourquoi Ghazouani et Aziz se disputent l’UPR

Le chef de l’État (à g.) aux côtés de Mohamed Ould Abdelaziz, lors d’un meeting de campagne, le 20 juin, à Nouakchott.

Le chef de l’État (à g.) aux côtés de Mohamed Ould Abdelaziz, lors d’un meeting de campagne, le 20 juin, à Nouakchott. © SIA KAMBOU/AFP

Le président Mohamed Ould Ghazouani ne semble pas disposé à partager la direction du parti avec son mentor et prédécesseur, Mohamed Ould Abdelaziz. Et s’affirme jour après jour comme le seul maître à bord.

À quoi pensait Mohamed Ould Abdelaziz à bord de l’avion loué à Mauritania Airlines qui l’a discrètement déposé sur le tarmac de l’aéroport de Nouakchott, le 16 novembre ? D’Istanbul à Londres et de Paris à Las Palmas, pendant plus de trois mois, l’ancien président n’a pas échafaudé de plan millimétré, ne s’est pas inquiété outre mesure de son avenir.

« Aziz », qui n’a jamais caché qu’il ne se retirerait pas de la vie politique, était très confiant. Il avait l’intime conviction que son successeur et « frère » Mohamed Ould Ghazouani consentirait à partager le pouvoir qu’il lui avait lui-même transmis le 1er août.

Mais ce grand retour ne pouvait s’opérer sans qu’il récupère d’abord ce qu’il estime lui appartenir : l’Union pour la République (UPR), le parti au pouvoir, dont il a convoqué les responsables le 20 novembre. En affirmant être le seul et unique « référent » de cette formation, le nouveau chef de l’État a brisé l’élan de son prédécesseur. L’amitié entre les deux hommes a alors commencé à se fissurer.

Trois lignes rouges

Après qu’il a renversé, le 6 août 2008, Sidi Ould Cheikh Abdallahi, lequel dirigeait la formation Adil, le général Ould Abdelaziz ne disposait pas d’un appareil politique. Il a alors créé dans l’urgence l’UPR, en juin 2009, à la veille de la présidentielle de juillet. Une fois élu, il est personnellement intervenu dans la nomination de ses dirigeants et s’est toujours impliqué dans ses activités. L’adhésion au « parti-État », devenu de plus en plus influent à mesure qu’il absorbait de petites formations, était alors considérée comme un préalable à l’accession à de hautes fonctions.

Derrière ce parti, il y a en réalité le vrai patron. Aziz estime non seulement l’avoir créé, mais aussi fait élire ses députés

C’est moins vrai aujourd’hui, mais l’UPR reste l’un des instruments clés du pouvoir en Mauritanie. « Derrière ce parti, il y a en réalité le vrai patron, dit un proche de l’ex-président. Aziz estime non seulement l’avoir créé, mais aussi fait élire ses députés. Certes, chacun est libre de lancer sa propre formation, mais cela n’a bien sûr aucun poids s’il ne s’agit pas de la majorité. Sans compter que l’UPR est propriétaire des mandats. » Selon la loi, si un élu quitte le parti, il perd son mandat. Cette mesure, réclamée par l’opposition afin d’éviter ce que l’on appelle en Mauritanie la « transhumance électorale », a largement bénéficié au parti au pouvoir. La Constitution interdit par ailleurs au chef de l’État de le présider.

Au lendemain de l’annonce, le 2 mars, de la candidature du « dauphin » Ould Ghazouani à la présidentielle, le patron de l’UPR, Sidi Mohamed Ould Maham, décidait de quitter ses fonctions, remettant le parti aux mains d’une commission en attendant le prochain congrès. Or ce dernier n’a cessé d’être reporté. Mohamed Ould Ghazouani vient d’en avancer la date au 28 décembre – il était initialement annoncé pour février. En signe d’apaisement, il a chargé un proche d’Aziz, le ministre du Pétrole, Mohamed Ould Abdel Vetah, de l’organiser.

En s’affirmant comme le leader de l’UPR, Ould Ghazouani montre clairement qu’il n’accepte pas d’être sous tutelle : il est le seul président, et la majorité ne doit obéissance qu’à lui. « S’il avait cédé, Aziz aurait eu une parcelle du pouvoir, et cela aurait écorné l’image du président auprès de l’opinion publique, analyse Moussa Ould Hamed, fin connaisseur de la vie politique de son pays. Ould Ghazouani ne veut surtout pas que l’on croie qu’il gouverne dans l’ombre de son prédécesseur, dont il a été le bras droit durant ses deux mandats. Chez nous, on a besoin de savoir qui est le chef. » « Il lui est impossible de ne pas montrer que lui seul décide », renchérit un proche.

Mohamed Ould Ghazouani à la sortie d'un bureau de vote, le 22 juin 2019 (image d'illustration).

Mohamed Ould Ghazouani à la sortie d'un bureau de vote, le 22 juin 2019 (image d'illustration). © MOHAMED MESSARA/MaxPPP/EFE/EPA

Alors le nouveau « chef », qui révèle petit à petit une forte personnalité insoupçonnée en dehors de son premier cercle, s’est attelé à s’assurer la loyauté des deux autres leviers du pouvoir mauritanien : l’armée et le Parlement. L’ancien ministre de la Défense n’a pas seulement limogé, le 27 novembre, le commandant du Basep (Bataillon de sécurité présidentielle), Mahfoudh Ould Mohamed, un proche d’Aziz, pour le remplacer par l’un de ses hommes, Ahmed Ould Lemleih.

En Mauritanie, il ne faut jamais exclure le risque d’un coup d’État militaire, c’est pourquoi Ould Ghazouani cherche à s’en prémunir

Selon nos informations, Ould Ghazouani a également muté discrètement tous les officiers de cette garde prétorienne, créée par son prédécesseur, à l’état-major, qu’il a dirigé pendant dix ans. « En Mauritanie, il ne faut jamais exclure le risque d’un coup d’État militaire, c’est pourquoi Ould Ghazouani cherche à s’en prémunir », poursuit Moussa Ould Hamed.

Par ailleurs, la grande majorité des 101 députés étiquetés UPR s’est déjà exprimée publiquement en sa faveur. « Vis-à-vis d’Aziz, Ould Ghazouani est bienveillant et très ouvert, mais il a fixé trois lignes rouges, dit l’un de ses amis. Lui seul gouverne, procède aux nominations et a la haute main sur le parti. C’est non négociable, et il l’a fait savoir à l’ancien président. » Tous deux ne se parlent plus que par le biais d’intermédiaires.

Excès de confiance

Mohamed Ould Abdelaziz campe quant à lui sur ses positions. Toujours selon nos informations, l’ancien président a exigé qu’Ould Ghazouani limoge ceux qui mènent la fronde contre lui : son directeur de cabinet (et cousin) Mohamed Ahmed Ould Mohamed Lemine, le Premier ministre, Ismaïl Ould Bedda Ould Cheikh Sidiya et les ministres Mohamed Salem Ould Merzoug (Intérieur) et Hanena Ould Sidi (Défense). Ce que le chef de l’État a, pour le moment, catégoriquement refusé de faire.

« Ils sont amis depuis quarante ans, rien n’est perdu, affirme un proche de l’ancien président. Aziz, qui met l’amitié au-dessus de tout, a péché par excès de confiance. Il lui a laissé le champ libre et, à son retour, il a eu la désagréable surprise de découvrir qu’il y avait une campagne contre lui. Ce sont aussi des êtres humains ! » Ould Ghazouani est face à un dilemme : s’il se démarque trop de son ami, il l’anéantit politiquement et, s’il ne prend pas assez de distance, il n’existe pas en tant que chef. L’heure du choix a sonné.


Fronde anti-Aziz

De plus en plus isolé, Mohamed Ould Abdelaziz concentre toutes les critiques, tant au sein du « clan Ould Ghazouani » que dans celui de l’opposition. La querelle entre les deux amis a même prolongé la période de grâce dont bénéficie le président. Mais, s’il a pris son indépendance, Ould Ghazouani reste pour le moment loyal à son ami. Le 10 novembre, il a de nouveau reçu Ahmed Ould Daddah au palais présidentiel.

La veille, ce dernier avait annoncé le report d’une marche de l’opposition qui réclamait une enquête sur la gestion d’Aziz de 2009 à 2019. Coïncidence ? Par ailleurs, le président a demandé à plusieurs personnalités de tenter de trouver une solution à la brouille. La dernière médiation, menée par Boydiel Ould Houmeid, l’ex-premier vice-président de l’Assemblée nationale, a échoué. Tout comme les précédentes, menées tour à tour par l’ex-chef de l’État Mohamed Khouna Ould Haidalla, par Moulaye Ould Boukhreiss, l’ex-chef d’état-major de Maaouiya Ould Taya, et par Cheikh Ould Baya, le président de l’Assemblée nationale.

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