Religion

Gabriel Martinez-Gros : « L’islam politique d’aujourd’hui rompt avec la tradition sunnite »

Gabriel Martinez-Gros à son domicile parisien, le 29 novembre.

Gabriel Martinez-Gros à son domicile parisien, le 29 novembre. © Vincent Fournier/JA

Dans son dernier ouvrage, « L’Empire islamique », l’universitaire dissèque les cinq siècles qui ont suivi la mort du Prophète. Une analyse qui entre en résonance avec l’actualité la plus récente.

Ibn Khaldoun ? Intéressant mais dépassé : c’est généralement l’implacable jugement porté sur l’historien tunisien du XIVe siècle. Ce n’est pas l’avis de Gabriel Martinez-Gros, qui, plus de sept cents ans après la mort de son confrère, insiste sur la portée de sa pensée à travers un ouvrage consacré aux premiers siècles de l’islam.

Né à Oran en 1950, ce professeur d’histoire médiévale du monde musulman à l’université de Paris-8, arabophone accompli, nous reçoit pour une passionnante et érudite relecture du premier âge de l’empire islamique, de la mort du Prophète au déclin de l’Empire abbasside, grâce aux outils légués par Ibn Khaldoun. Son credo ? La « fin de l’histoire » était une illusion.

« L’histoire n’est jamais terminée. Non parce qu’il reste toujours des documents à découvrir, mais parce que nous sommes lancés dans une aventure dont nous ne prévoyons pas le lendemain », explique-t-il. Entretien.

Jeune Afrique : « Le passé change parce que nous changeons », écrivez-vous. Est-ce ce qui justifie un nouveau livre sur les débuts de l’islam ?

Gabriel Martinez-Gros : Oui. Écrire aujourd’hui une histoire de cette période ne peut se faire comme il y a soixante ans. C’est toujours la perception que nous avons du monde d’aujourd’hui qui modèle le regard que nous portons sur le passé.

Or, depuis quelques dizaines d’années, quelque chose de fondamental est en train de se passer : l’extraordinaire progrès démographique, économique, médical, culturel que l’humanité a accompli dans les deux derniers siècles ralentit – et pas seulement en Europe. Nous pouvons donc recommencer à faire appel à l’expérience des siècles, et en particulier à celle d’Ibn Khaldoun.

Quelle place prend l’islam dans l’histoire telle qu’elle a été élaborée depuis deux siècles ?

L’islam a une place spéciale dans l’histoire universelle élaborée depuis deux siècles et dominée par l’Occident. C’est une civilisation sœur. Quand l’Occident remonte sa généalogie, il trouve les mondes méditerranéen, gréco-romain, le Proche-Orient juif, mésopotamien, égyptien. C’est donc une civilisation très proche, et donc rivale parce que proche. Sa place, c’est d’avoir comblé les vides de l’histoire occidentale : en gros les « siècles barbares », entre le Ve et le XIe.

Mais dès que l’Occident reprend l’initiative de l’histoire, avec les Croisades, alors l’Islam doit reculer

Mais dès que l’Occident reprend l’initiative de l’histoire, avec les Croisades, alors l’Islam doit reculer. Il n’est plus utile à une histoire profondément orientée vers le succès de l’Occident et rythmée par le progrès. Ce dernier était du côté des musulmans entre le VIIe et le XIe siècle, et il va passer en Occident à partir du XIIe siècle. Dans cette vision du monde, chaque civilisation n’existe que pour porter un peu plus loin le progrès de l’humanité.

Selon le schéma d’Ibn Khaldoun, après la conquête, les « Bédouins » adoptent les mœurs des conquis, leur langue, leur religion. Ce n’est pas le cas avec la conquête arabe et l’Islam. Comment l’expliquer ?

La revanche des sédentaires, c’est généralement d’imposer leur civilisation à ceux qui les ont envahis. C’est ce qui se passe en Occident entre le Ve et le VIIe siècle avec les peuples germaniques, qui perdent en quelques générations leur langue et le paganisme de leurs ancêtres. Avec l’Islam, ce n’est pas le cas. L’une des explications, c’est que l’arabe et l’Islam triomphent en traduisant le patrimoine des terres conquises, les cultures gréco-­romaine et iranienne.

Et puis le problème qui s’est posé après la conquête a été le partage du butin, considérable, entre les Arabes établis en Syrie et ceux installés en Irak, originaires de régions différentes. Ces Arabes qui se connaissaient mal se sont cristallisés en deux coalitions hostiles, l’une dirigée par les Omeyyades et l’autre par Ali et sa descendance. Après la défaite des Arabes d’Irak, et alors que le pouvoir est en Syrie, c’est en Irak que la civilisation islamique va s’élaborer. C’est pour moi ce qui explique que l’arabe soit devenu à son tour une langue de sédentaires.

Pour vous, l’Empire abbasside n’est pas sunnite à ses débuts. C’est-à-dire ?

Le chiisme en 750 est très politique : c’est la défense des droits de la famille du Prophète. Or les descendants d’Abbas, l’oncle du Prophète, héritent du pouvoir à la faveur de ce sentiment chiite. Ce sont eux qui vont élaborer l’Empire, avec l’héritage et le patrimoine grec. D’où le lien entre le chiisme et la philosophie grecque. C’est particulièrement vrai pour la branche ismaélienne qui a donné le califat fatimide en Afrique du Nord.

Attention, les califes veulent s’attribuer le pouvoir d’interpréter la religion, or ils n’ont aucun mandat pour le faire

Le sunnisme vient en opposition à tout cela. Il dit : « Attention, les califes veulent s’attribuer le pouvoir d’interpréter la religion, or ils n’ont aucun mandat pour le faire. » Les sunnites considèrent que la seule référence, c’est le Prophète, d’où l’invention du hadith. Il s’agit d’exclure le pouvoir politique de la définition du dogme, et même du droit. Et le milieu sociologique qui permet à cette doctrine de triompher, c’est la ville, quand le chiisme a été du côté de l’État pendant longtemps. Le sunnisme est la réplique de Bagdad contre ses élites chiisantes.

Statue d’Ibn Khaldoun, avenue Habib-Bourguiba, à Tunis.

Statue d’Ibn Khaldoun, avenue Habib-Bourguiba, à Tunis. © SIPA

In fine, le sunnisme consacre la séparation du politique et du religieux ?

Voilà ! Et vous voyez à quel point l’islam politique d’aujourd’hui rompt avec la tradition sunnite. L’objectif de cette dernière, c’est de tenir l’État à distance de toutes les réalités religieuses, d’organiser une sphère du religieux qui ne soit pas celle de l’État et de laisser à l’État le soin de la conduite du régalien : l’impôt et la guerre. L’islam politique entend au contraire refaire la fusion de l’État et du religieux. Mais du point de vue sunnite traditionnel, on se méfie de l’ingérence du politique dans le religieux.

Comment les Berbères intègrent-ils cette histoire ?

Au début de l’expansion, les Arabes ne trouvent que des masses soumises à de petites minorités. C’est le cas dans l’Ifriqiya – aujourd’hui la Tunisie – où la conquête est rapide. Mais dans l’Ouest on se heurte à des résistances massives. Pendant vingt ans, la fameuse Kahina bloque, à partir des Aurès, l’expansion musulmane. Elle est finalement tuée en 702. Les Arabes commencent à engager des Berbères en leur promettant une partie des revenus des conquêtes à venir. La conquête de l’Espagne a ainsi été essentiellement le fait de Berbères et, dans une très petite minorité, d’Arabes venus d’Orient. Elle commence bien, les troupes musulmanes passent les Pyrénées, pénètrent la Gaule. Et, comme on le sait, échouent à Poitiers.

Les Francs reprennent Narbonne puis la Catalogne et le Pays basque. L’Empire entend alors faire payer aux Berbères les bénéfices qu’il n’a pas tirés de la conquête, et provoque leur révolte. Le Maroc et l’Algérie actuels se détachent de l’Empire, qui ne conserve que l’Ifriqiya, avec Kairouan. On ne sait pas trop ce qui s’y passe, l’écriture disparaît de nouveau. Quelques États sont dirigés par des révoltés d’Orient kharijites.

Évoquons aussi les Idrissides de la famille du Prophète qui se réfugient dans ce qui est aujourd’hui le Maroc et qui fondent Fès. Le Maghreb recueille alors les exilés de l’Empire. À partir du Xe siècle, l’empire se délite, le chiisme rompt avec les Abbassides et devient une force révolutionnaire qui va trouver, aux marges de l’Empire, ceux qui sont capables de la faire monter : ce seront les Kabyles kutamas pour les Fatimides. Cette réintroduction de la logique de l’Empire va se poursuivre vers l’ouest, jusqu’à la dynastie des Almoravides, originaires de la Mauritanie actuelle et qui établissent à la fin du XIe siècle un empire qui recouvre le Maghreb et l’Espagne.

Leur épopée rappelle les débuts de l’Islam.

Le Maghreb, comme il arrive souvent aux terres marginalisées, est plus fidèle au schéma originel que ne l’est l’Orient, qui finit par instituer la souveraineté du sultan à côté de celle du calife. Au Maghreb se maintiennent des formes politiques plus proches du monde arabe. Quand les Almoravides font écrire leur histoire, elle est quasi calquée sur celle de Mohammed. Ce sont des chefs de tribu qui veulent rendre plus rigoureuses les mœurs des leurs. Ils font venir un juriste berbère de Kairouan capable de s’adresser aux membres de la tribu. Mais ils sont rejetés.

Pour faire oublier à la tribu sa défaite, les Mourabitoune la lancent immédiatement à l’assaut d’un autre territoire, l’Espagne

Ils se retirent, font leur hégire : les Mourabitoune se seraient ainsi réfugiés sur les rives du fleuve Sénégal, où ils se durcissent au combat, reviennent victorieux, comme Mohammed à La Mecque. Et pour faire oublier à la tribu sa défaite, ils la lancent immédiatement à l’assaut d’un autre territoire, l’Espagne. Ce sont les Andalous – ramollis par la civilisation selon la perspective almoravide – qui appellent les Almoravides parce que les chrétiens reprennent du terrain.

Vous évoquez des personnages hauts en couleur, comme le calife égyptien Al-Hakim.

On ne sait pas si l’on a affaire à un grand érudit ou à un fou ! Le problème des Fatimides et de l’ismaélisme, c’est qu’une large part de la doctrine a disparu parce qu’elle était secrète. On sait que la littérature ismaélienne est profondément inspirée par la philosophie grecque. Al-Hakim vit à une époque d’épuisement des ressources militaires de l’Égypte, tirées d’Afrique du Nord. Cette dernière passe aux mains des gouverneurs zirides, de plus en plus hostiles au Caire et soucieux de leur indépendance.

L’Égypte va puiser de nouvelles forces dans la péninsule arabique. Ces tribus arabes, dont les fameux Hilaliens, seront ensuite dirigées vers le Maghreb, qu’elles vont contribuer à arabiser. Le monde chrétien se souvient d’Al-Hakim surtout pour la destruction du Saint-Sépulcre, en 1009, qui aurait motivé la première croisade près de quatre-vingts ans plus tard. Al-Hakim était aussi passionné d’astronomie, et c’est d’ailleurs ce qui l’a tué ! Pour mieux observer les étoiles, il sortait du Caire, simplement accompagné d’un petit écuyer. C’est là qu’il est assassiné, probablement après un complot ourdi par sa sœur.

La dynastie des Fatimides s’appuie à ses débuts sur les Kutama. Comment ces Berbères des marges ont-ils adopté des doctrines sophistiquées nées à Bagdad et qui ont donné l’ismaélisme ?

Il y a une fascination du « Bédouin » pour le sédentaire, selon la terminologie d’Ibn Khaldoun. La sédentarité échange les plus élaborées de ses productions contre de la violence. Les productions intellectuelles de Bagdad, ce que l’Empire a de plus élaboré, vont ainsi trouver une traduction politique dans le monde le plus brutal. On l’a dit pour la guerre d’indépendance d’Algérie aussi. Des intellectuels vont aller dans les Aurès « chercher » ceux qui feront la guerre d’indépendance.

Je me souviens d’une discussion entre deux intellectuels algériens sur la sociologie des moudjahidine, l’un affirmant qu’ils étaient laïcs, l’autre se souvenant qu’ils partaient combattre « fi sabil Illah », sur le chemin de Dieu. D’un côté des intellectuels algérois au discours élaboré inspiré par le marxisme, de l’autre les soutiers du soulèvement, qui le faisaient pour le jihad. Là encore, c’est le schéma khaldounien.


Les cycles historiques selon Ibn Khaldoun

La vision de l’historien tunisien est fondée sur l’idée que la civilisation constitue d’abord une concentration de travail et de ressources financières en une capitale, grâce à l’outil principal de coercition de l’État qu’est l’impôt. Le seul impératif nécessaire de ce système : le « troupeau fiscal » – la population sédentaire et productive – doit être désarmé et désolidarisé.

Au contact de la civilisation, ces gardiens perdent de leur puissance de combat et doivent être remplacés par une autre solidarité guerrière et tribale

Mais cela revient à priver celle-ci de son système immunitaire, et elle devient alors menacée par les populations des marges de l’Empire – les « Bédouins » – , armées et solidaires, elles. L’État convoque alors la violence de quelques-uns de ces « loups », les transforme en « chiens-loups » gardiens du « troupeau fiscal ». Nouvelle conséquence qui ne tarde pas à survenir : au contact de la civilisation, ces gardiens perdent de leur puissance de combat et doivent être remplacés par une autre solidarité guerrière et tribale.

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