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Camille, instagrameuse de choc

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La jeune femme entend proposer une alternative pédagogique face à la domination de la pornographie.

La jeune femme entend proposer une alternative pédagogique face à la domination de la pornographie. © editions kiwi

Camille, féministe 2.0 au style bien trempé, a publié un livre sur le plaisir féminin. Une invitation à la révolution sexuelle nouvelle génération.

Quand elle déboule dans le cosy Hôtel Hoxton, à Paris, où elle a « l’habitude de donner des interviews », Camille ne passe pas inaperçue. Crâne rasé, 1,85 m tout en jambes, peau ébène, lunettes de vue blanches et sweat-shirt orange à l’effigie d’un mannequin noir, l’instagrameuse est à l’image de son compte au style bien trempé créé en 2018 : Je m’en bats le clito.

Parce qu’il en faut du clito – clin d’œil indirect au discours prononcé par Houda Benyamina, réalisatrice de Divines, au Festival de Cannes de 2016 – pour parler sexualité féminine dans une société où ce petit organe de l’appareil génital féminin peine à être représenté dignement dans le paysage iconographique français (manuels scolaires en tête).

« Je me suis pourtant attiré les foudres de la part de certaines femmes de la communauté africaine qui ont subi l’excision, admet celle qui a été adoptée par un couple de Français à Niamey, au Niger. Mais je ne pouvais pas appeler mon projet « Je m’en bats les ovaires ». Ce titre aurait une fois de plus réduit la femme à sa fonction reproductrice », soutient-elle.

Désacraliser l’image sage

Du haut de ses 22 ans, seulement, Camille Aumont Carnel a donc fait le choix de s’approprier le vocabulaire utilisé par les hommes, comme un pied de nez à la culture patriarcale. Impertinentes, drôles, cash et sans concession, ses punchlines sur le plaisir féminin, la notion de consentement, la culture du viol ou encore la charge mentale esthétique et hygiénique des femmes, compilées dans son livre, ont des allures de slogans motivants et inspirants.

Pêle-mêle : « Parce que l’on sait refermer nos cuisses aussi vite qu’on ouvre nos gueules. Avant j’avais honte de réclamer mon orgasme, mais ça, c’était avant. Non, c’est non. À vos clitos, prêtes, jouissez. Ma cellulite t’excite. Ce soir je porte un toast à mon gars sûr, mon tube de lubrifiant […]. Tu vas où ? Changer mon tampon. Ah OK, pardon. Pardon pour ? » Le tout ponctué d’illustrations décomplexées.

Quand je suis arrivée en cuisine, ma personne dérangeait. Une femme noire, on l’attend à la plonge ou à récurer les toilettes ! Mais certainement pas à dresser des assiettes

Désacraliser l’image sage et proprette que la société attend d’une femme, telle est l’ambition de celle qui fait ses classes dans le milieu ultra-testostéronné de la gastronomie française. « Quand je suis arrivée en cuisine, ma personne dérangeait. Une femme noire, on l’attend à la plonge ou à récurer les toilettes ! Mais certainement pas à dresser des assiettes, s’exclame-t-elle dans un débit mitraillette. Sans compter qu’avec ma coupe d’homme et mon gros cul, on ne savait pas dans quelle case me ranger. J’ai très vite adopté une technique d’autodéfense : celle d’exceller dans un monde de Blancs en tant que femme noire. »

Combat difficile

Pour autant, Camille ne se retrouve pas dans la lutte afro-féministe, qu’elle juge excluante. « Pourquoi s’adresser à une partie des femmes quand on peut toucher 100 % d’entre elles ? » s’interroge-t-elle. Elle se reconnaît mieux dans l’expérience intersectionnelle (le fait de se retrouver à l’intersection de plusieurs discriminations en raison de son genre, de son appartenance culturelle, de sa couleur de peau…) qu’elle découvre derrière les fourneaux. Mais aussi dans la rue. « Quand un mec se permet de me lancer des “hé, ma sœur, ta jupe est trop courte” sous prétexte qu’on a la même couleur de peau et qu’il peut, en tant qu’homme, exercer une quelconque autorité sur moi, je réalise que le combat va être double et difficile. »

Je m’en bats le clito ! Et si on arrêtait de se taire ? de Camille, éditions Kiwi, 256 pages, 14 euros

L’adoption et la différence de peau entre mes parents et moi n’ont jamais été un sujet, à tel point que je pensais que j’allais devenir blanche en grandissant !

C’est au sein d’une famille blanche et privilégiée que Camille grandit, où la notion de racisme n’est que théorique. « On m’a surprotégée. L’adoption et la différence de peau entre mes parents et moi n’ont jamais été un sujet, à tel point que je pensais que j’allais devenir blanche en grandissant ! » s’étonne-t-elle encore.

Bien consciente de détonner dans le paysage féministe dominant, Camille commence à publier ses premiers posts sur son compte Instagram sous le couvert de l’anonymat, par peur des « retombées racistes », malgré la portée universelle de ses publications. En un temps record, cette féministe nouvelle génération parvient à séduire un public essentiellement féminin composé de millennials (adolescents et jeunes adultes).

J’ai révélé ma tête pour la première fois à la télé, se souvient-elle. Le soir même, je recevais des messages d’une rare violence

Aujourd’hui, son compte recense quelque 435 000 abonnés. La viralité est telle que les demandes d’interviews pleuvent. C’est finalement sur une chaîne généraliste du service public français qu’elle fera son coming out. « J’ai révélé ma tête pour la première fois à la télé, se souvient-elle. Le soir même, je recevais des messages d’une rare violence. Les gens étaient étonnés de constater qu’une femme noire pouvait bien écrire, être drôle et moderne. » Passé la surprise générale, la vingtenaire continue de voir son audience grimper. Et parvient à fédérer un public métissé. On la voit dans des magazines féminins comme Biba, Elle ou Cosmo, « dans lesquels il est rare de voir des Noirs, sauf s’il est question du lancement d’une gamme de cosmétiques au karité ou d’une marque de fringues en wax », regrette-t-elle.

« Clitotour »

En « clitotour » depuis la sortie de son livre, Camille brinquebale sa valise-cabine un peu partout en France et organise des talks avant chaque dédicace pour sensibiliser les plus jeunes aux questions de sexualité. Atteinte de vaginisme (contraction musculaire rendant la pénétration vaginale douloureuse) et d’endométriose, elle souhaite lever le tabou sur les maladies gynécologiques. « On part de très loin, les messages que je reçois des adolescentes sont parfois ahurissants. Elles ne connaissent pas leur corps… Certaines pensent qu’on peut tomber enceinte par le cul ! s’étrangle-t-elle. Leur principale plateforme éducative, c’est le porno », se désole celle qui sortira un deuxième ouvrage à visée pédagogique à l’été prochain.


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Dans le courant de 2019, avec les activistes de Gang du clito et la féministe Axelle Jah Njiké, Camille participe à la campagne « It’s not a bretzel » pour mettre fin à l’analphabétisme sexuel. Cette opération aboutit à une tribune adressée au gouvernement pour refondre les programmes scolaires de seconde. Aujourd’hui, cinq manuels de SVT (sciences de la vie et de la terre) sur sept représentent l’anatomie complète du clitoris. Une petite révolution.

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