Politique

Gabon : Brice Laccruche Alihanga, chronique d’une chute

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Mis à jour le 09 décembre 2019 à 13h15
Brice Laccruche Alihanga lors de sa prestation de serment de ministre, à Libreville, le 11 novembre.

Brice Laccruche Alihanga lors de sa prestation de serment de ministre, à Libreville, le 11 novembre. © PR

Tout juste limogé de son poste de ministre, l’ex-directeur de cabinet d’Ali Bongo Ondimba a été arrêté dans le cadre d’une vaste opération anticorruption menée au Gabon.

L’atmosphère est lourde, orageuse même. Au cœur d’Angondjé, cette banlieue chic du nord de Libreville, la nuit a pour certains été courte. Ce mardi 3 décembre, au petit matin, l’un de ses résidents en particulier vit des heures pénibles.

La veille, Brice Laccruche Alihanga (BLA) a été limogé de son poste de ministre chargé du Suivi de la stratégie des investissements humains et des objectifs de développement. Mais l’ancien directeur de cabinet du président Ali Bongo Ondimba (ABO) a d’autres soucis en tête. Il vit au rythme d’un feuilleton judiciaire dont il est, bien involontairement, l’acteur principal.

Menée par le procureur André Patrick Roponat et par la Cour criminelle spéciale, une enquête a été ouverte sur des faits présumés de détournement de fonds et de blanchiment d’argent. Treize proches de BLA ont été placés en détention.

Détournement présumé de fonds publics

On les soupçonne d’avoir détourné ou aidé à détourner de l’argent d’agences publiques, notamment la Gabon Oil Company, l’Office des ports et rades du Gabon (Oprag) ou la Société gabonaise de raffinage. Des dizaines de milliards de francs CFA auraient été transférés vers des entreprises privées, dont certaines sont détenues par Grégory Laccruche Alihanga, frère de l’ex-« dircab », lui-même interpellé le 27 novembre. Or, lors de plusieurs auditions, le nom de BLA est revenu avec insistance.

Son rôle présumé et son aisance financière intriguent les magistrats. À Angondjé, il aurait offert une villa de 690 millions de F CFA (1 million d’euros) au porte-parole de la présidence, Ike Ngouoni Aila Oyouomi, interrogé puis placé en détention le 29 novembre. Le 3 décembre, au lendemain du remaniement, l’Agence judiciaire de l’État dépose une plainte contre X, avec constitution de partie civile, pour détournement de fonds publics.

Pour le procureur, c’est un dernier feu vert : les policiers de la Direction générale des recherches (DGR), assistés d’éléments de la Direction générale des contre-ingérences et de la sécurité militaire, sont envoyés au domicile de BLA, qui est arrêté pour être interrogé. Présumé innocent, il n’avait pas été déféré à l’heure où nous écrivions ces lignes, et était incarcéré préventivement au camp Roux, dans les locaux de la DGR. Son épouse était interpellée deux jours plus tard.

Incontournable

Cet ancien directeur général de BGFI Gabon, banque qu’il avait quittée après avoir été soupçonné de malversations en 2013, avait pourtant su mieux que quiconque tisser sa toile. Marseillais de naissance et Gabonais d’adoption, l’ancien de PwC s’impose lors de la campagne présidentielle de 2016 grâce à son Association des jeunes émergents volontaires (Ajev).

BLA a tenu le pays quand le patron a eu besoin de repos

« Les pontes du régime ne se sont pas investis pour la réélection d’ABO, mais lui a redoublé d’efforts », explique l’un de ses proches. L’Ajev grandit, faisant de l’ombre au Parti démocratique gabonais (PDG, au pouvoir). Son chef également : nommé directeur de cabinet le 25 août 2017, soutenu par la première dame, Sylvia Bongo Ondimba, il passe ses journées avec le président.

Au soir de l’AVC d’ABO, le 24 octobre 2018, il est donc incontournable. « BLA a tenu le pays quand le patron a eu besoin de repos », confie un habitué de la présidence. L’homme derrière les remaniements des 12 et 30 janvier 2019, c’est lui. La mise à l’écart de l’aide de camp du président, Arsène Emvahou, encore lui. Il éloigne tour à tour le Premier ministre, Emmanuel Issoze Ngondet, et les ministres Étienne Massard Kabinga Makaga, Ali Akbar Onanga Y Obegue et Christian Magnagna.

Il s’oppose en sous-main à la présidente de la Cour constitutionnelle, Marie-Madeleine Mborantsuo. Ses frères intègrent le cœur du pouvoir, Grégory à la mairie d’Akanda, et Landry à la direction de l’Oprag. En juillet, en août et en septembre, il entame même une tournée, au nom du PDG, à travers le Haut-Ogooué, la Nyanga, le Moyen-Ogooué, le Woleu-Ntem… Partout, on l’accueille comme un vice-président, tandis que le chef de l’État poursuit sa convalescence.

Ambitieux

Mais BLA, fils d’expatriés français venus travailler pour la Société nationale des bois du Gabon, beau-fils de l’homme d’affaires Louis André Laccruche Alihanga, se fait des ennemis. Ali Akbar Onanga Y Obegue ou Idriss Ngari, premier vice-président de l’Assemblée nationale, n’ont pas désarmé. La situation devient intenable. Dans le courant de septembre, ABO confie à son fils Noureddin la mission de surveiller son directeur de cabinet, qu’il a fini par juger excessif.

Les « indisposés » défilent à la présidence. Le 7 novembre, BLA est prié de quitter le cabinet. Le 3 décembre, la carrière politique de cet ambitieux de 39 ans s’est achevée, au moins temporairement, tandis que celle de Nourredin, nommé coordinateur des affaires présidentielles le 5 décembre, prenait des contours officiels. Face aux magistrats, BLA repense peut-être à cette phrase, prononcée en juin 2018 dans un entretien à Jeune Afrique : « Nous devons être exemplaires pour que tous les autres le soient aussi. »

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