Société

[Chronique] D’un Printemps l’autre

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Mis à jour le 13 décembre 2019 à 13h54

Par  Fawzia Zouari

Des manifestants à Beyrouth, le 29 septembre 2019, pour protester contre la crise économique au Liban.

Des manifestants à Beyrouth, le 29 septembre 2019, pour protester contre la crise économique au Liban. © Bilal Hussein/AP/SIPA

Dans les régions arabes, les révolutions se suivent mais ne se ressemblent pas forcément. Elles surgissent en toute saison, l’automne pouvant y augurer du vrai printemps et vice versa.

Une chose est sûre : commencé à la fin de l’année 2010, le Printemps arabe s’avéra si glacial que certains le rebaptisèrent « l’hiver arabe », tant il engendra tempêtes et catastrophes, avec son lot de guerres fratricides, ses milliers de morts, ses populations réduites à l’exil, ses cités en ruines et sa réactivation des anciens démons du tribalisme et de la radicalité.

La Syrie et la Libye en sont la plus flagrante illustration : pays exsangues, détruits, livrés aux conflits ethniques et religieux. La Tunisie, qui sema la première graine dudit « printemps », ne tarda pas à récolter un désert économique et des vagues de problèmes allant des assassinats politiques à la corruption généralisée en passant par le chômage de masse. Ici comme ailleurs, le fruit de la supposée belle saison fut cueilli par des islamistes décidés à ressusciter le califat par l’épée ou par les urnes.

Mais il ne faut pas désespérer. Voici que naissent d’autres mouvements. Ils sont menés par des jeunes qui, à Bagdad, à Beyrouth ou à Alger, sont décidés à rompre avec des décennies d’oppression, à réclamer la fin des dissensions religieuses et des divisions ethniques. Des manifestants qui disent leur ras-le-bol des mêmes têtes crépusculaires datant du siècle dernier, des mêmes partis qui renaissent sous de nouvelles étiquettes, des mêmes crocs crispés sur le pouvoir depuis les indépendances, des mêmes chibani qui gouvernent, un pied dans la tombe, l’autre dans un palais présidentiel.

Rupture profonde

Regardons de près ces manifestants avant que les esprits machiavéliques, les maîtres de la récupération et les sous-marins des puissances occidentales n’entament leurs manœuvres de noyautage. Saisissons cet instantané : celui de milliers de jeunes pour la plupart beaux, enthousiastes, déterminés et pacifiques, qui se donnent la main dans des chaînes humaines sur des dizaines de kilomètres, refusent de parler religion, rejettent la casquette du général tout autant que le turban de l’imam.

Et si c’était là, dans cette nouvelle révolte, que soufflait le vent d’un « mai 68 arabe » ? Car on y retrouve la même tranche d’âge spécifique, le même phénomène de manifestations de rue et de grèves générales, l’envie d’en découdre avec le monde des seniors et le désir de voir émerger l’individu-citoyen. Certes, ces « hirak » ne surviennent pas dans un climat de prospérité, comme dans la France des années 1960, et ne remettent pas tant en cause les grands principes économiques comme le capitalisme ou l’impérialisme américain. Mais ils vilipendent les mêmes méthodes de castes, dénoncent les valeurs traditionnelles fondées sur des principes claniques, et souhaitent avant tout en finir avec le système.

L’on pourrait même parler d’une « contre-révolution » – qui s’opposerait au « Printemps arabe » – si ce mouvement réussissait à échapper à l’islam politique et à asseoir l’idée d’une société civile. Une rupture profonde dans l’histoire de cette région du monde se préparerait alors, car ces mouvements entameraient la seule révolution dont les Arabes ont besoin : celle qui doit faire rentrer la religion dans la sphère privée et dispenser Dieu des affaires de la cité. À ce propos, l’un des slogans affichés par les jeunes à Beyrouth clame joliment ceci : « La meilleure saison [fasl] de l’année est la saison [fasl] qui sépare l’État de la religion », « fasl » signifiant en arabe « saison » et « séparation ».

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