Diplomatie

Nasser Kamel (Union pour la Méditerranée) : « Les conflits restent à la porte de l’UpM »

Pour le diplomate égyptien, le pic 
de la crise migratoire est derrière nous.

Pour le diplomate égyptien, le pic de la crise migratoire est derrière nous. © UPM

Plus d’une décennie après son lancement, l’organisation régionale est toujours méconnue du grand public. Arrivé à sa tête, il y a plus d’un an, son dirigeant entend lui donner une nouvelle impulsion.

Le sentier sur lequel évolue le secrétaire général de l’UpM est étroit. Lui qui doit fédérer autour d’un agenda commun 43 États européens, arabes et africains – dont certains n’entretiennent pas même de relations diplomatiques – sait qu’il marche sur des œufs et que sa parole doit être soigneusement pesée.

L’Égyptien, diplomate de carrière, présente le CV idoine pour une telle tâche. Son objectif depuis qu’il a été nommé : relancer une institution qui a eu à composer avec toutes les crises et les blocages politiques de la région.

Jeune Afrique : Vous êtes secrétaire général depuis plus d’un an. La crise du multilatéralisme affecte-t-elle aussi l’institution ?

Nasser Kamel : Je ne suis pas sûr d’être d’accord à l’échelle régionale, mais je comprends votre propos à l’échelle globale. Au niveau de l’UpM, les différends, les conflits et les désaccords politiques restent à la porte lorsque nous discutons de vrais sujets de développement durable et humain. C’est même une surprise pour moi. Quelques questions suscitent des tensions qui ont des retombées sur la possibilité de parvenir à des accords. Mais c’est assez rare. Les pays voient que notre cadre de travail est utile. Si on essayait de lancer l’UpM aujourd’hui, on ne pourrait pas y arriver à cause de blocages politiques.

Par rapport à d’autres outils de coopération Nord-Sud, quelle est l’originalité de l’UpM ?

C’est la continuité du processus de Barcelone, amorcé en 1995. L’Europe avait la volonté d’établir un dialogue avec le sud de la Méditerranée, essentiellement piloté par elle. Nicolas Sarkozy a alors lancé en 2008 une autre initiative, avec ses forces et ses faiblesses, mais qui a permis d’institutionnaliser la gouvernance de la coopération euro-méditerranéenne dans un cadre paritaire. Au sein de l’UpM, le Sud et le Nord ont exactement le même poids.

Quels sont les grands projets de l’UpM qui ont abouti ?

Quand l’UpM a été lancée, le grand projet était celui de la construction d’une station de désalinisation à Gaza, qui va prochainement voir le jour. Mais le cœur de notre mission ne consiste pas seulement à mener des initiatives avec un impact sur le terrain. Je me définis aujourd’hui par rapport à un agenda dans lequel on avance des visions et des plans communs. La force de l’UpM, c’est de réunir 43 pays autour de la table pour parler d’une trentaine de sujets – de l’emploi à l’intégration économique, en passant par l’environnement et l’objectif du zéro plastique en Méditerranée – avec des critères d’évaluation. L’idée de départ a beaucoup évolué.

L’UpM a pris forme en 2011, au moment des Printemps arabes. Ces révolutions ont-elles compliqué la tâche de l’institution ?

La crise économique de 2008 aussi ! La conjonction des deux phénomènes a créé un environnement très difficile pour la coopération régionale. Les retombées négatives des Printemps arabes dans certains pays qui ont sombré dans la guerre civile ont pu compliquer notre travail. Mais des agendas régionaux se sont mis en place, d’abord entre cinq ou six États. Une accélération est perceptible ces dernières années, liée au contexte régional : même si certaines crises perdurent, la plupart des pays membres misent sur une coopération accrue. Le contexte géopolitique s’est amélioré.

Nous préparons le jour où la Libye reviendra comme un membre à part entière

Le conflit israélo-palestinien ne facilite pas non plus votre travail. Comment avez-vous perçu la décision américaine de déclarer légales les colonies israéliennes ?

J’évolue dans le monde de la coopération régionale, non aux affaires étrangères. Ma réponse est très simple : je représente 43 pays, dont l’un est l’État d’Israël. Les 42 autres sont tous d’accord pour dire leur opposition claire et nette à cette décision. Sauf le respect que je dois à cet État membre, il y en a 42 autres qui considèrent les colonies comme illégales.

La Libye concentre les problèmes entre les deux rives de la Méditerranée, dont la question migratoire. Que peut faire l’UpM ?

Très peu de choses. Nous n’avons pas de marge de manœuvre dans ce dossier. Jusqu’à ce qu’aboutissent les efforts de Ghassan Salamé, des voisins de la Libye, de la communauté internationale et d’autres pays qui interviennent sur la crise positivement ou négativement – tout dépend desquels. Nous n’avons pas vocation à travailler sur la résolution des conflits. En revanche, nous préparons le jour où la Libye reviendra comme un membre à part entière.

Comment jugez-vous ce qui se passe en Algérie ou au Liban ?

Je représente les positions consensuelles de 43 pays. Il m’est donc très difficile de ­porter un jugement sur leur situation interne ! Je peux dire que nous sommes aujourd’hui dans un contexte bien meilleur qu’il y a cinq ou six ans. Et je m’arrête là !

Dix des vingt villes les plus affectées par le changement climatique sont méditerranéennes

Revenons alors sur la crise migratoire. Est-elle derrière nous ?

Le pic est derrière nous. On évoquait des centaines de milliers de migrants. Aujourd’hui, nous parlons plutôt de dizaines de milliers. Mais ce qui m’intéresse, ce sont les causes, comme la crise climatique. Dans certains pays d’Afrique subsaharienne, le changement climatique a eu un effet extraordinaire sur les ressources et la production agricole. Il faut y faire face.

Nous avons rassemblé 80 chercheurs de 20 pays différents pour élaborer le premier rapport scientifique sur les effets du changement climatique dans la région méditerranéenne. Les conclusions sont effrayantes. La zone se réchauffe 20 % plus vite que le reste du monde, nous ne disposons que de 3 % des ressources en eau de la planète, et nous perdrons 15 % de ces ressources dans les prochaines décennies si nous continuons ainsi. 180 millions de Méditerranéens sont pauvres en eau. Dix des vingt villes les plus affectées par le changement climatique sont méditerranéennes.

Les perspectives ne sont pas réjouissantes…

Une crise est aussi une opportunité. Il y a un vrai désir du monde des affaires et des institutions multilatérales d’investir pour répondre à ce défi. J’ai rencontré des fonds de pension américains dont le directoire a décidé qu’un pourcentage des investissements devait être consacré à la lutte contre les effets du changement climatique. Il y a donc de l’argent pour des projets, mais il faut un interlocuteur qui connaisse la problématique et le langage des banquiers. J’essaie d’assumer ce rôle.

J’ai signé un protocole d’accord avec la fondation privée R20, présidée par Arnold Schwarzenegger. Il a déjà créé un fonds d’investissement privé pour l’Afrique subsaharienne, 200 millions de dollars ont été injectés, et c’est une réussite. Nous voulons lancer la même initiative pour la région Méditerranée. Et ce fonds va gagner de l’argent, nous ne sommes pas dans du caritatif.

Vous avez fait de la question des femmes une priorité de votre mandat.

C’est une nécessité : si les femmes n’arrivent pas à leur plein potentiel économique, social et politique, notre région, et surtout le Sud, aura très peu de chances de rattraper son retard. Sans parler de la question éthique et fondamentale de l’égalité homme-femme. Il y a un consensus entre les pays membres sur la question.

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