Energie

Électricité : Eneo s’enfonce dans la crise et incrimine l’État camerounais

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La dette publique à l’égard d’Eneo avoisinerait 160 milliards de francs CFA (244 millions d’euros).

La dette publique à l’égard d’Eneo avoisinerait 160 milliards de francs CFA (244 millions d’euros). © Nicolas Eyidi pour JA

Faute d’un modèle économique solide, l’énergéticien dépend des compensations de l’État, qui ne paie plus ses factures. Actis, son actionnaire principal, veut se désengager. Enquête sur un secteur sinistré.

La première audience du bras de fer judiciaire entre Eneo et Tradex se joue le 9 décembre devant le tribunal de grande instance de Douala. Redevable d’une ardoise estimée à 52,7 milliards de francs CFA (80 millions d’euros), l’énergéticien est assigné par le trader, qui lui fournit le fioul indispensable pour faire marcher ses centrales thermiques.

Ce procès marque l’échec de la tentative de conciliation entre les parties menées par le ministère camerounais de la Justice. Entre mars et octobre, le ministre des Finances, Louis-Paul Motaze, a débloqué plus de 13 milliards de francs CFA au profit de la filiale d’Actis afin qu’elle honore une partie de sa créance.

Mais Tradex n’en a reçu que 6,6 milliards. « Le problème est ailleurs. Tant que l’on ne s’attaque pas à l’équilibre financier du secteur, il n’y aura aucune solution pérenne », glisse-t-on au sein de l’énergéticien tout en refusant de clarifier les raisons de ce règlement partiel.

Une dette gouvernementale de 160 milliards de francs CFA

Malgré l’obtention de l’extension de sa concession – uniquement sur les segments production et distribution – jusqu’en 2031, l’entreprise s’enfonce dans la crise. « Nous avons du mal à payer parce que nous ne sommes pas payés en retour », résume un cadre. Une situation qui obère pour le moment son pouvoir de négociation auprès des bailleurs de fonds, afin de mobiliser les 500 milliards de francs CFA nécessaires pour son plan d’investissement à réaliser sur la prochaine décennie.

Ce dossier critique pour l’économie nationale a obligé Yaoundé à mettre sur pied un comité chargé de trouver une issue. Sa présidence a été confiée à Séraphin Magloire Fouda, le secrétaire général de la primature, par ailleurs président du conseil d’administration d’Eneo.

Un effort de médiation paradoxal, car la principale difficulté du groupe tient à ses mauvaises relations avec l’État et à ses démembrements. Selon les dernières estimations, la dette publique à l’égard de l’énergéticien avoisinerait 160 milliards de francs CFA. Un chiffre contesté par l’administration.

Persuadé que la situation ne pourra s’améliorer à court terme, Actis cherche désormais à céder ses parts, et plusieurs repreneurs potentiels ont déjà été approchés. Pris en étau, sans solution, le directeur général camerounais d’Eneo, Joël Nana Kontchou, démissionnaire, a été remplacé par le Français Éric Mansuy à la fin de novembre.

L’un des points de friction porte sur l’indemnisation réclamée par Eneo pour le transfert du réseau de transport électrique à l’entreprise publique Sonatrel, effectif depuis le début de l’année, et qui se chiffre à 53 milliards de francs CFA. L’État, lui, ne reconnaît pas cette dette, indiquant au passage qu’Eneo n’a pas payé en 2019 les prestations dues au gestionnaire du réseau, soit environ 50 milliards de francs CFA.

Exigence du cadre réglementaire… et du maintien de la paix sociale

Autre facture non réglée par la filiale d’Actis : les droits d’eau dus à Electricity Development Corporation (EDC, publique). Le montant en souffrance, estimé 30 milliards de francs CFA, couvre le coût des lâchés d’eau effectués en saison sèche par le barrage de Lom Pangar – exploité par EDC –, indispensables pour permettre aux sites de Song Loulou et d’Édéa, gérés par Eneo, de produire à pleine capacité.

Son principal souci demeure son taux de perte, environ 32 %, alors qu’il est de 20 % en Côte d’Ivoire

À cela s’ajoutent quelques dossiers de gros clients privés, comme Aluminium du Cameroun (Alucam) – en conflit avec son fournisseur d’électricité, qu’il accuse d’avoir endommagé trois de ses cuves d’électrolyse, au début de 2018, en raison de la mauvaise qualité de l’énergie fournie. L’incident avait fait chuter la capacité de production d’Alucam de près de 40 %. Depuis, ce dernier rechigne à payer ses factures. À la fin de juin, sa dette s’élevait déjà à près de 30 milliards de francs CFA.

Au ministère de l’Eau et de l’Énergie, on relativise cette question de l’équilibre financier du secteur soulevée par la filiale d’Actis. « Son principal souci demeure son taux de perte, environ 32 %, alors qu’il est de 20 % en Côte d’Ivoire. C’est un énorme manque à gagner dû à la fraude, qu’elle n’arrive pas à endiguer », insiste notre source au sein de l’administration.

Environnement réglementaire très exigeant

Résultat, poursuit notre interlocuteur, Eneo ne dégage pas les ressources nécessaires pour améliorer son outil de production. Pour preuve, l’incendie du poste électrique de Melen, le 7 août, qui a plongé une partie de la capitale dans l’obscurité pendant des jours. Pour sortir de l’impasse, le gouvernement a été obligé de prendre en charge le dédouanement des équipements bloqués depuis plus d’un an au port de Douala.

L’entreprise continue d’être rentable

Des reproches qui ne peuvent cependant tout expliquer. Eneo doit en effet composer avec un environnement réglementaire très exigeant, à commencer par la fixation des tarifs de l’électricité, bloqués depuis sept ans. Soucieux de maintenir la paix sociale, déjà précaire, Yaoundé ne souhaite pour le moment pas ouvrir ce chapitre et continue de reverser des compensations lorsque l’entreprise ne parvient pas à réaliser le chiffre d’affaires minimal fixé par le régulateur en début d’année.

« Grâce à cela, l’entreprise continue d’être rentable », souligne notre source. Son bénéfice a en effet quintuplé entre 2016 et 2018, passant de 2,5 à 11 milliards de francs CFA, même si elle n’a reversé aucun dividende ces deux dernières années.


La piste chinoise

Après avoir noué des contacts avec l’entreprise angolaise Aenergy, Actis privilégie désormais une piste chinoise pour céder les 51 % qu’il détient dans Eneo. Des négociations ont débuté avec China Yangtze Power, qui gère le barrage des Trois‑Gorges, en Chine, et sa filiale, China International Water & Electric Corporation (CWE), déjà présente au Cameroun à travers les barrages de Lom-Pangar et de Lagdo.

La centrale de Lagdo, réalisée par CWE, à qui le chantier de Lom Pangar a été confié.

La centrale de Lagdo, réalisée par CWE, à qui le chantier de Lom Pangar a été confié. © Renaud Vandermeeren pour J.A

Le montant de la transaction tournerait autour de 180 milliards de francs CFA (275 millions d’euros). Selon nos informations, Yaoundé n’aurait pas officiellement été informé de cette démarche.


Éric Mansuy, le globe-trotter

Eric Mansuy, nouveau directeur général d'Eneo au Cameroun

Porté à la tête d’Eneo le 28 novembre, Éric Mansuy, 55 ans, a fait l’essentiel de sa carrière au sein du groupe français EDF. Habitué du continent, il a déjà occupé différentes fonctions au Ghana, en Égypte et au Sénégal. Son dossier le plus chaud : boucler les financements nécessaires aux investissements promis après l’extension de la concession jusqu’en 2031.

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