Musique

Nigeria : Falz, nouveau prince de la naija politique

Contrairement à ses pairs, le chanteur ose prendre position.

Contrairement à ses pairs, le chanteur ose prendre position. © BAHDGUYS RECORDS

Auteur d’une reprise de « This is America » à la mode nigériane, le rappeur Falz invoque l’engagement de Fela et pourrait bien devenir le porte-voix de sa génération.

Au milieu des Wizkid et des Davido, princes de la naija pop, Falz fait figure d’exception. Quand les premiers chantent les filles et l’argent sur fond de culture bling, le dernier ose le morceau manifeste. En mai 2018, Folarin Falana, de son vrai nom, publie une reprise du titre contestataire du rappeur Childish Gambino This is America.

À l’écran, les danseuses de l’Américain font place à des jeunes filles aux allures des lycéennes de Chibok enlevées pendant l’insurrection de Boko Haram. Une imagerie qui n’a pas été du goût de l’organisation de défense des droits des musulmans, laquelle a réclamé le retrait de la séquence quelques jours après la sortie du clip.

Largement soutenu par la jeunesse, le rappeur aux 6 millions de followers sur Instagram a obtenu gain de cause. Mais avant cela, c’était la NBC (Nigerian Broadcasting Commission) qui interdisait la diffusion du morceau. « Childish Gambino était implicite dans ses paroles. J’ai voulu pour ma part jouer franc jeu. Parce qu’il n’y a pas un seul artiste aujourd’hui dans l’industrie de la musique qui prend la parole au Nigeria », regrette celui qui poursuit actuellement la commission et réclame quelque 100 millions de nairas (environ 250 000 euros) de dommages et intérêts en cas de non-levée de censure.

Coup de poing

Inégalités sociales, terrorisme, corruption, omniprésence de l’Église évangélique… La réalité de la société nigériane est passée au crible à travers des images et un texte coup de poing. « Malgré la censure, le clip avait déjà franchi le million de vues en quelques heures. Le message est passé », relève celui qui a pu voir sa vidéo projetée tout l’été à grande échelle au Palais de Tokyo, à Paris, dans le cadre de l’exposition « Prince.sse.s des villes ».

Rencontré peu de temps avant un concert, le rappeur est serein, entouré de son staff. Look décontracté rehaussé d’une veste en jean et d’un bonnet, une paire de lunettes de vue rondes sur le bout du nez, Falz est aux antipodes de l’image crâneuse que renvoient ses homologues rappeurs.

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Je souhaite que la jeunesse réagisse et prenne les rues d’assaut de manière pacifique

Si le Nigeria a connu dans les années 1990 « le hip-hop conscient de 2Baba ou encore de Sound Sultan, rappelle le manager de l’artiste, les chanteurs d’aujourd’hui veulent faire du cash, et la musique engagée ne rapporte pas », complète celui que l’on appelle aussi Falz The Bahd Guy (le méchant). Ce diplômé de la faculté de droit d’Abuja, capitale fédérale du Nigeria, n’est autre que le fils de Femi Falana, figure des droits de l’homme et ancien avocat de Fela Kuti.

À 29 ans, le musicien marche dans les pas de ses aînés. « Nous vivons dans une société qui ferme les yeux. Quand les étudiantes ont été kidnappées, la société civile n’a pas bougé, accuse-t-il. Je souhaite que la jeunesse réagisse et prenne les rues d’assaut de manière pacifique. Bref, qu’elle ait un éveil politique », martèle l’auteur de Moral Institution, quatrième album sorti cette année sur lequel on retrouve des samples du roi de l’afrobeat : « Fela est une légende, il m’a beaucoup influencé. Je garde de lui sa spiritualité et son engagement. »

« La musique est une arme »

Mais c’est aussi auprès des ambassadeurs de l’afropop que Falz s’impose dans l’industrie. Davido, Yemi Alade, Olamide, Burna Boy… Des poids lourds du genre crédités en featuring sur ses précédents opus. Conscient que pour perdurer il faut aussi savoir maîtriser les codes de l’entertainment, le rappeur entretient une double casquette. Il passe ainsi du « bahd guy », celui qui dérange les autorités, au « sweet boy » : titre de l’un de ses derniers morceaux dans lequel il véhicule des règles de vie à la manière des sapeurs congolais.

À commencer par le fait de devoir être bien habillé en toutes circonstances. Sur scène, il se plaît à inviter le public à danser en scandant des party time tous azimuts… Mais quand vient l’heure de déclamer son hymne, le ton n’est plus à la fête. « La musique est une arme. Je crois en la prise de conscience de chacun », répétera-t-il à l’envi, faisant ainsi planer le fantôme de Fela…


En pidgin dans le texte

Déversé en pidgin, l’album militant de Falz est sorti au début de l’année 2019. Depuis, le rappeur, établi à Lagos, enchaîne les concerts à l’étranger et vient d’entamer une tournée nord-américaine. Mais le « Bahd Guy » n’en oublie pas pour autant l’Afrique.

Avant de s’envoler vers le Ghana pour le festival Afro Nation d’Accra, il se produira à Lagos à l’occasion de Hennessy Artistry, l’événement de fin d’année de la marque de cognac, parmi une flopée de rappeurs nigérians. Une soirée néanmoins privée pour celui qui bouscule les autorités.

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