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Cet article est issu du dossier «La filière minière en Guinée continue son développement»

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Mines

Guinée – Bauxite : démarrage mouvementé de Chalco, filiale de Chinalco, à Boffa

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Boffa
Mis à jour le 16 janvier 2020 à 17h41
Le port fluvial du groupe chinois en cours de construction sur le fleuve Fatala se situe à une dizaine de kilomètres de la ville de Boffa.

Le port fluvial du groupe chinois en cours de construction sur le fleuve Fatala se situe à une dizaine de kilomètres de la ville de Boffa. © presse

Le géant chinois de l’aluminium, qui a lancé il y a un an son projet, est à pied d’œuvre dans cette nouvelle région minière. Mais les relations se tendent avec la population.

Du troisième étage de la base-vie de Chalco Guinea Company, Zhang Zhang, coordinateur des relations avec les communautés locales, montre du doigt la mine Boffa sud. La bauxite qui en sortira à partir de mars 2020 parcourra 22 km à bord d’un convoyeur à bandes, avant d’atterrir sur un tapis roulant de 500 mètres jusqu’au port fluvial, en cours de construction sur la Fatala, dans le district de Soumbouyadi, à une dizaine de kilomètres de la ville de Boffa. « C’est un parcours en circuit fermé, qui ne rejettera pas de poussière en chemin, et qui atteste que nous tenons au respect des normes environnementales », se félicite-t-il.

La suite du chemin sera assurée sur le fleuve par des barges de 12 000 tonnes, avant le transbordement en haute mer, à 60 km de là. Destination finale : la Chine. Un navire était attendu le 10 décembre pour une exportation test à la fin de 2019.

À terme, c’est un rythme de 12 millions de tonnes par an qui doit être tenu par la filiale guinéenne du géant chinois, qui revendique la place de premier producteur mondial d’aluminium, métal dont il assure la fabrication après traitement industriel de la bauxite, puis de son produit raffiné, l’alumine.

Convoyage moins polluant mais très gourmand en énergie

Le transport du minerai par convoyeur serait moins polluant que les allées et venues des camions de la Société minière de Boké (SMB), premier producteur de bauxite de Guinée, installé plus au nord. Mais le convoyage est très gourmand en énergie.

Chalco construit actuellement une centrale à mazout dans la zone portuaire de Boffa pour faire tourner l’infrastructure. À la fin de novembre, plus d’un tiers des travaux d’installation du convoyeur étaient déjà effectués.

Le port fluvial sera équipé de trois quais, deux exclusivement minéralier, l’autre multifonctionnel, qui permettra de débarquer le matériel pour la mise en service de la mine. Actuellement, les équipements passent par le port autonome de Conakry puis sont transportés par camion sur 146 km de route jusqu’à Boffa. Enfin, un chantier naval qui servira d’atelier de réparation des barges et des remorqueurs doit aussi être installé.

Les travaux d’infrastructures sont exécutés par China Harbour Engineering Company (Chec), un des principaux sous-traitants habituels de Chalco, lui aussi contrôlé par l’État chinois et dirigé depuis Pékin. L’investissement global de ces infrastructures est estimé à 500 millions de dollars.

Des montants de compensation jugés dérisoires

Sur le chantier, les ouvriers mettent les bouchées doubles pour honorer le délai contractuel. Dont le respect est toutefois tributaire du climat sociopolitique tant à Conakry qu’à Boffa. En effet, le 25 novembre aura été une journée sans activité à Soumbouyadi. Hormis la base-vie, tous les accès aux différentes installations étaient barricadés par des jeunes de la région en colère. En plus de services de base (eau, électricité…) et d’une part plus importante des emplois réservés aux habitants de Soumbouyadi, ils revendiquent la propriété du domaine qui abrite la base vie de Chalco et exigent une compensation.

Les autorités disent que les domaines appartiennent à l’État, depuis des années nos familles travaillent sur ces terres

« Les montants de compensation sont dérisoires : certains villages ont reçu 50 millions de francs guinéens, d’autres 80 millions [environ 4 700 et 7 500 euros]. Les autorités disent que les domaines appartiennent à l’État, alors que depuis des années nos familles travaillent sur ces terres. Les cités chinoises ont toutes de l’électricité et de l’eau. Nous, nous n’en avons pas », affirme Amadou Sylla, un activiste local. De son côté, Chalco soutient que les compensations proposées ont été jugées raisonnables par le ministre des Mines, avançant le chiffre de 50,83 milliards de francs guinéens pour 13 villages.

Chauffeur, Amadou est employé par un sous-traitant de Chalco qui lui paie mensuellement l’équivalent de 210 euros. Ce qu’il estime trop en deçà de ce que gagnent ses confrères de la Société minière de Boké, qui toucheraient près de 500 euros pour le même travail. D’autres manifestants déplorent des promesses d’emplois et de services de base non tenues par Chalco.

L’opérateur chinois décline toute responsabilité

Chalco affirme que la boussole de la société est le code minier et la convention signée avec l’État. La société indique qu’elle entend respecter le reversement annuel de 0,5 % de son chiffre d’affaires aux collectivités locales, mais ne veut pas garantir les services publics, qui, selon elle, relèvent des prérogatives de l’État.

Au sujet des accusations de spoliation de terrain, la société assure s’être installée avec l’assurance des autorités qu’il s’agissait là d’une réserve foncière de l’État.

Sur la question de l’emploi, Chalco dégage également sa responsabilité. Elle dit avoir toujours associé le représentant des communautés pour les embauches et déplore des cas de corruption et de trafic de cartes d’identité. Des informations confirmées par les villageois interrogés par Jeune Afrique.

Par ailleurs, Chalco a aménagé une ferme près de la base-vie de Chec afin de former les villageois aux techniques agricoles. Des légumes de variétés guinéennes et chinoises (poireaux, concombres, canne à sucre, ananas…) sont cultivés sous une dizaine de serres par des jeunes locaux. Chalco a par ailleurs négocié, lors du démarrage de ce projet, le rachat des récoltes au prix du marché.

Dans ce contexte social tendu, la deuxième phase du projet de Chalco à Boffa, qui porte sur la construction d’une raffinerie d’alumine, semble bien lointaine, tout comme l’exploitation du gisement de Boffa Nord, qui s’étend jusqu’à la frontière avec la préfecture de Boké.


Fer et bauxite : Chalco n’est pas Chinalco

Même si Chinalco Iron Ore, compagnie sœur de Chalco, est coactionnaire avec Rio Tinto des blocs 3 et 4 du mégagisement de fer guinéen du mont Simandou, les deux sociétés sont indépendantes et mènent chacune leurs activités de leur côté, indique-t-on chez Chalco à Boffa.

Alors que le projet Rio Tinto-Chinalco au Simandou est suspendu depuis trois ans et que Chinalco a renoncé en octobre 2018 à reprendre intégralement le projet à son compte, la récente reprise des blocs 1 et 2 par la SMB pourrait toutefois débloquer la situation.

Des cadres de Chalco rencontrés à Boffa estiment que l’engagement de la SMB à faire construire le chemin de fer transguinéen, ainsi qu’un port minéralier, pourrait permettre une entrée en exploitation des blocs 3 et 4 plus économique grâce à une mise en commun de ces infrastructures, dont le coût massif – estimé à 2 milliards de dollars – avait fait renoncer l’état-major de Chinalco Iron Ore. Qui plus est si le constructeur du Transguinéen est China Railways Construction Corporation (CRCC), venu lui aussi de Pékin.

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