Arts

À Londres, Mary Sibande raconte l’histoire de l’Afrique du Sud en bleu, violet et rouge

Réservé aux abonnés | | Par - Envoyé spécial à Londres
A Reversed Retrogress, Scene 2, 2013.

A Reversed Retrogress, Scene 2, 2013. © Anne Tetzlaff, Mary Sibande

À Somerset House (Londres), Mary Sibande revient sur l’histoire sud-africaine à travers les transformations vestimentaires extravagantes de son avatar, Sophie.

Si l’expression change, c’est toujours le même visage. Elle s’appelle Sophie, elle est souvent perdue dans des vêtements tentaculaires qui prennent vie au-delà de son corps et envahissent l’espace comme autant de prolongements organiques : racines, entrailles, toiles… Dans ses différents avatars, sculptures à taille humaine ou photographies, il est possible de reconnaître l’artiste sud-africaine Mary Sibande, qui a modelé Sophie à son image et raconte à travers elle l’histoire des siens et celle de l’Afrique du Sud.

Pour la première fois au Royaume-Uni, Somerset House et la Foire d’art contemporain africain 1-54 présentent sous le titre « I Came Apart at the Seams » une rétrospective exceptionnelle de l’artiste, à voir jusqu’au 5 janvier sur les berges de la Tamise. C’est un monde en soi, palpitant, coloré, baroque, lyrique, et pour tout dire envoûtant.

Alter ego

Attablée dans le petit café de Somerset House, Mary Sibande, 37 ans, évoque son alter ego : « J’ai créé Sophie comme un vaisseau pour pouvoir raconter l’histoire de mon pays, dit-elle. J’ai enquêté sur mon histoire personnelle, je me suis demandé pourquoi toutes les femmes de ma famille étaient des domestiques, j’ai cherché à savoir pourquoi j’étais devenue une artiste. » Dans les élégantes salles néoclassiques, les sculptures se drapent de couleurs vives, embrassent l’espace, imposent leur présence.

Les œuvres sont comme des mannequins se libérant des contraintes d’une vitrine, leurs vêtements semblent à la fois sortir d’un lointain passé colonial et préfigurer un futur excentrique. L’exposition réunit en réalité trois séries distinctes : Long Live the Dead Queen (2009-2013), The Purple Shall Govern (2013-2017) et I Came Apart at the Seams (2019-). Trois séries qui « saisissent les trois étapes de la transformation de Sophie, depuis ses débuts comme domestique en une myriade de personnages puissants, au fur et à mesure qu’elle transcende les situations d’oppression pour réécrire son histoire comme son présent ».

La formulation peut paraître alambiquée, mais les couleurs des vêtements de Sophie représentent chacune une période de l’histoire sud-africaine. Le bleu est utilisé pour l’époque correspondant à la mise en place et au règne de l’apartheid, le violet évoque sa chute au début des années 1990 et le rouge porte sur ses survivances actuelles et certaines plaies toujours béantes.

Les premières œuvres de Mary Sibande représentent ainsi Sophie dans l’uniforme bleu traditionnel des domestiques. « Je ne l’ai pas appelée Sophie par hasard, explique l’artiste. C’est un nom chrétien, occidental. Les maîtres de ma grand-mère l’avaient appelée Elsie, notamment parce qu’ils ne pouvaient pas retenir son nom africain ! » Il ne faut pourtant s’arrêter ni à ce nom imposé ni au bleu de l’uniforme : yeux fermés, Sophie garde la capacité de fuir toutes les contraintes qui s’imposent à elle et de devenir celle qu’elle rêve d’être. La magie de l’imagination lui permet ainsi d’endosser le rôle d’un évêque (« I Put a Spell on Me », 2009) comme celui d’un soldat (« Living Memory », 2011).

« The purple shall govern »

La seconde partie de l’exposition est dominée par le violet et la référence historique est directe. Le 2 septembre 1989, quatre jours avant les élections parlementaires, des centaines de manifestants prodémocratie se rassemblèrent dans les rues du Cap pour marcher sur le Parlement en clamant notamment le slogan « The people shall govern ». Face à eux, la police antiémeute fit usage d’un nouveau canon à eau projetant de la teinture violette, avec pour objectif d’identifier et d’arrêter les militants couverts de colorant.

L’un d’eux, Philip Ivey, parvint pendant un moment à prendre le contrôle du canon et à le diriger vers les locaux régionaux du National Party au pouvoir… Après la manifestation apparaîtrait le graffiti antiapartheid « The purple shall govern », paraphrase de la charte de la liberté de l’ANC.

Avec la série qui porte ce titre, Mary Sibande explore toujours les transformations de Sophie, mais cette fois à l’époque charnière des dernières années de l’apartheid. Mais, tout comme elle se refusait à montrer des domestiques entièrement prisonniers de leur condition, Sibande se garde bien de créer des personnages totalement libérés par l’avènement de la démocratie. Ainsi, l’avatar de Sophie représenté avec « A Reversed Retrogress, Scene 2 » montre une femme aux bras levés tentant de se libérer de racines qui peuvent aussi bien apparaître comme des entraves que comme des vaisseaux sanguins, source de vie.

Se réclamant de Gilles Deleuze et de la théorie du rhizome – soit une pensée se développant de manière horizontale, dans toutes les directions –, Sibande fait souvent référence à la nature qu’elle juge n’être « jamais dans l’erreur » (« never wrong »), c’est-à-dire toujours équilibrée. Pour elle, se libérer n’est pas un processus simple, il peut être à la fois jouissif et douloureux.

Chiens rouges

C’est néanmoins cette notion de souffrance qui domine avec la dernière série produite par l’artiste, où la violence s’impose en rouge. Les rêves permis par la fin de l’apartheid se heurtent au principe des réalités économiques et sociales ; la brutalité continue de dominer les rapports entre les hommes. « L’Afrique du Sud est un endroit étrange où la violence est toujours présente, où la guerre civile est toujours imminente, affirme Mary Sibande. Pourquoi le corps noir ne connaît-il que cela ? Je me suis intéressée à la question de la colère parce que c’est cela, le leg de l’apartheid. Que signifie être en colère ? Et au-delà, qu’est-ce que cela signifie de vivre dans un monde libre où vous n’avez accès à rien ? »

Right Now !, 2015.

Right Now !, 2015. © Anne Tetzlaff, Mary Sibande

La colère est quelque chose d’animal. Quand elle vous saisit, vous voyez rouge !

Dans les dernières œuvres de l’exposition apparaissent ainsi des chiens rouges, motifs récurrents nés de l’expression zouloue « Ie ukwatile uphenduke inja ebomvu », que l’on peut traduire par « Il est en colère, il s’est transformé en chien rouge ». L’artiste entend ainsi traduire le sentiment dominant, dans l’Afrique du Sud contemporaine, face à la persistance d’inégalités criantes. « La colère est quelque chose d’animal, soutient Sibande. Quand elle vous saisit, vous voyez rouge ! »

Mais la jeune femme, qui dit avoir toujours été créative, bien qu’issue d’un milieu très éloigné du monde de l’art, se souvient aussi qu’au lycée elle modelait déjà des chiens dans de l’argile… « Je n’aime pas suivre la politique sud-africaine, confie l’artiste, mais quand vous êtes un citoyen, vous devez le faire. » Attentive au monde tel qu’il va et ne va pas, Mary Sibande réagit avec son corps, accordant au fait de créer avec ses mains une importance capitale – ce qui explique pourquoi, malgré leur étrangeté, ses sculptures semblent animées de vies multiples.

« Autrefois, je voulais être créatrice de mode, m’exprimer à travers le tissu, raconte-t-elle. Puis j’ai étudié l’art, et l’univers a pris une décision pour moi. J’essaie de pousser l’exploration des possibilités du textile le plus loin possible. Je démantèle le corps, je le mets en pièces et j’en fais toutes sortes de créatures… » Sa grand-mère, qui a en partie inspiré son travail à ses débuts, est toujours vivante. « Elle m’a dit une fois : “Je ne savais pas que, quand nous nous voyons, tu prenais des notes sur moi”, raconte en riant Mary Sibande. Aujourd’hui, elle me soutient toujours, elle pense que je suis la plus talentueuse et que je suis une sorte de rock star ! » Ce n’est pas tout à fait faux.


Trois ans de doutes

Née à Barberton (Afrique du Sud) le 11 avril 1982, Mary Sibande vit et travaille à Johannesburg, en Afrique du Sud. Diplômée des beaux-arts du Teknikon Witwatersrand et de l’université de Johannesburg, elle a représenté son pays à la Biennale de Venise en 2011. Sa série The Purple Shall Govern a été largement montrée en 2013-2014, avant que l’artiste connaisse un « passage à vide » de trois ans.

« Je ne disposais plus de l’espace mental nécessaire au travail, dit-elle, je ne gérais pas mes émotions. Mais, en tant qu’artiste, c’était sans doute une nécessité pour explorer la direction dans laquelle je voulais orienter mon travail. » Résultat : une exploration subtile de la colère et de la violence à l’œuvre dans la société sud-africaine.

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