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Cet article est issu du dossier «Afrique-France, le grand malentendu : enquête sur le sentiment anti-français»

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Politique

Tunisie-France : le désamour

Seifeddine Makhlouf, leader de la coalition El Karama (image d'illustration).

Seifeddine Makhlouf, leader de la coalition El Karama (image d'illustration). © YouTube/Tunisie Numérique

Asile des opposants au temps de la dictature, l’ex-puissance coloniale reste un partenaire stratégique mais a cessé de faire rêver. Pour des raisons pas toujours rationnelles.

« L’État français a colonisé la Tunisie pendant quatre-vingts ans et a pillé ses richesses pendant soixante-dix ans sans s’excuser », a tempêté durant toute sa campagne électorale le populiste député de la coalition El Karama, Seifeddine Makhlouf. Il exige des excuses et l’abolition des visas. Pas moins. Ses arguments portent ; il ravive un sentiment antifrançais exprimé lors de la révolution de 2011 ; certains avaient alors hurlé « dégage » devant l’ambassade de France.

À l’époque, on avait attribué ces errements aux réticences françaises face au soulèvement tunisien. « Comment croire que les Français n’aient rien vu venir ? Les manifestations se déroulaient sous les fenêtres de leur ambassade », se souvient un protestataire encore choqué que Michèle Alliot-Marie, alors ministre des Affaires étrangères, ait proposé de « mettre à disposition des autorités tunisiennes le savoir-faire [des] forces de sécurité [de la France] ». Ces souvenirs tenaces font le lit d’une rancœur mais disent aussi la complexité du rapport d’attraction et d’aversion entre les Tunisiens et la France.

Légendes urbaines

Il donne même lieu à des légendes urbaines. « La France exploite les ressources naturelles de la Tunisie », accusent certains. « Bourguiba [né en 1903] a fourni à la France le fer nécessaire à la construction de la tour Eiffel – inaugurée en 1889 », renchérissent d’autres. Ces affirmations fallacieuses défiant la chronologie et la véracité des faits alimentent et entretiennent un certain ressentiment du côté des Tunisiens à l’égard de l’ex-puissance coloniale. Une ambiguïté qui fait le jeu des populistes, dont les arguments portent auprès d’une population souvent crédule, encline à douter de ses anciens dirigeants et de la réelle souveraineté du pays.

Makhlouf reprend à son compte les allégations de certaines organisations qui accusent la France d’exploiter à son profit les ressources naturelles de la Tunisie

Seifeddine Makhlouf reprend également à son compte les allégations de certaines organisations de la société civile, comme le collectif Winou el petrole ? (« où est le pétrole ? »), qui, dès 2011, accusait la France d’exploiter à son profit les ressources naturelles de la Tunisie.

De ce point de vue, l’affaire de la Compagnie générale des salines de Tunisie (Cotusal), filiale du groupe français Salins, a eu un effet dévastateur. Détenant le monopole de la production de sel en Tunisie, Cotusal fonde ses activités, moyennant une redevance dérisoire, sur une convention de 1949 dont les autorités locales n’ont jamais songé à revoir les clauses devenues obsolètes. « Il ne s’agit pas de produits d’extraction, le sel n’est pas l’or blanc de la Tunisie. Ce n’est que de l’eau de mer asséchée par le soleil », s’emporte un chef d’entreprise excédé par la virulence de cette campagne.

Protocole

« Tout ce qui se dit sur l’exploitation du pétrole est faux », accuse pour sa part un ingénieur en hydrocarbures. El Borma, le plus important gisement de Tunisie, a certes été découvert par des Français, mais, depuis 1964, il est exploité conjointement, à parts égales, par l’État tunisien et par les Italiens de l’Ente Nazionale Idrocarburi (ENI), longtemps dirigé par Enrico Mattei. Par la suite, le même type de partenariat a été conclu avec les Français pour le site d’Ashtart (en 1974) et avec les Anglais pour celui de Miskar, comme vient de le révéler un intéressant ouvrage collectif intitulé Rétrospective du secteur tunisien de l’énergie (2019).

Mensonges et contre-vérités prennent le pas sur des faits. « Les débats sont très idéologisés, déformés par les partis dans le dessein d’occulter l’histoire, d’en donner une interprétation biaisée sans que jamais les spécialistes soient consultés », confirme l’historien Fayçal Cherif, qui souligne notamment les interprétations peu convaincantes de l’Instance vérité et dignité (IVD), qui, en juillet 2019, adressa à Emmanuel Macron un mémorandum recensant les exactions coloniales, exigeant leur reconnaissance publique ainsi qu’un dédommagement pour les victimes. On l’aura compris : la relation
franco-tunisienne est une plaie à vif.

« Des forces rétrogrades se sont emparées de la question coloniale sans que les pouvoirs publics réagissent pour défendre la notion d’universalité, déplore le sociologue Abdessatar Sahbani. On se coupe du monde extérieur et on ne s’occupe que de soi-même, sur fond de populisme et de nationalisme. » Plus prosaïquement, l’économiste Radhi Meddeb estime que « libeller une facture d’eau uniquement en arabe signifie que le pays ne veut pas des étrangers. C’est un recul dramatique ».

La Tunisie se ferme ou plutôt développe de nouveaux tropismes qui n’incluent pas la France. Paradoxalement, les premiers à soulever la question de l’identité et à prôner l’usage de l’arabe ne sont souvent pas les derniers à inscrire leurs enfants dans des écoles françaises. « Il faut arrêter de considérer les langues des anciens colons comme des langues colonisatrices », écrit le philologue Alfonso Campisi, qui constate chez ses étudiants de l’université de La Manouba une mauvaise maîtrise du français, voire son rejet par crainte de « perdre son identité arabe ». Il est vrai que ceux qui s’expriment dans cette langue sont souvent accusés d’être des « orphelins de la France », ce qui, par parenthèse, montre bien à quel point ce pays reste présent et exacerbe les divisions entre Tunisiens.

Dette

Certains estiment que, le passé étant ce qu’il est, la France leur doit quelque chose qu’elle refuse de leur donner. Ce pays qui fut longtemps le refuge naturel des opposants tunisiens donne l’impression, vraie ou fausse, d’avoir failli. « Sa perte d’influence est, pour l’essentiel, de sa responsabilité. Les autorités ont mal mesuré l’impact du blocage des chaînes de télévision françaises dans les années 1990 et surtout de l’instauration d’un système de visas pour les Tunisiens souhaitant se rendre sur leur territoire », résume une usagère de l’Institut de France.

Les Tunisiens reprochent à la France de les avoir fait rêver, puis de leur avoir fermé toute perspective, laissant de surcroît se développer un discours antimusulman

Bref, les Tunisiens reprochent à la France de les avoir fait rêver, puis de leur avoir fermé toute perspective, laissant de surcroît se développer un discours antimusulman. Le malentendu est total, d’autant que la France reste l’un des premiers partenaires stratégiques de la Tunisie. Il est vrai que ce partenariat est loin d’être sans nuages.

« J’en veux moins à la France qu’aux autorités tunisiennes, qui se comportent avec elle de manière servile. On inaugure une université franco-tunisienne pour opérer une sorte de tri des étudiants et abonder dans le sens d’une migration choisie, mais les promesses de Hollande et de Macron n’ont pas été tenues », s’emporte un étudiant qui ne souhaite nullement s’installer en France, mais entend être « libre de voyager conformément à la Déclaration des droits de l’homme ».

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