Politique

[Édito] Sahel : la guerre d’Emmanuel Macron

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François Soudan est directeur de la rédaction de Jeune Afrique.

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta (à droite) reçu à l'Elysée par son homologue français Emmanuel Macron, le 11 novembre 2019 (image d'illustration).

Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta (à droite) reçu à l'Elysée par son homologue français Emmanuel Macron, le 11 novembre 2019 (image d'illustration). © Michel Euler/AP/SIPA

Alors que la France rend hommage à ses 13 militaires tués fin novembre dans un crash d’hélicoptères au Mali, le président Emmanuel Macron doit assumer la responsabilité de son pays dans la transformation du Sahel en zone de guerre.

La Nigérienne va devoir ranger sa partition au musée. Hymne national écrit et composé à l’époque de l’indépendance du drapeau et des décolonisations de pure forme par un trio de braves citoyens français, ses couplets sentent le rance et la soumission, particulièrement celui où les Nigériens se disent « fiers et reconnaissants » de leur « liberté retrouvée ». Reconnaissants envers qui si ce n’est le colon ?

Le président Issoufou a donc tranché : tout l’hymne sera réécrit. L’initiative a été applaudie à Niamey, et il n’est pas exclu que cet accès de fièvre révisionniste fasse des émules. À la veille du soixantième anniversaire des indépendances, ne serait-il pas temps de décoloniser ces antiennes républicaines où il est question de « fronts longtemps courbés » et de « l’honneur perdu de nos ancêtres » ?

Critiques multiples

Le sabre d’El Hadj Oumar Tall, lui, vient de changer de musée. Solennellement remis au président sénégalais par le Premier ministre français. Les esprits chagrins font certes remarquer qu’en l’absence d’une révision du code du patrimoine il ne s’agit pas d’une restitution mais d’un simple dépôt, que ledit sabre d’infanterie a été forgé en Alsace et non dans le Fouta-Toro et que l’on n’est absolument pas sûr qu’il ait bien appartenu au vaillant souverain toucouleur, mais peu importe.

C’est le geste qui compte, lequel a aussitôt été critiqué sur le mode du « trop peu, trop tard ». Si personne ne semble s’émouvoir du fait que la loi interdise au British Museum de restituer un seul de ses 73 000 objets d’art africain, le Musée du quai Branly est en effet sommé de rendre ceux qu’il détient au plus vite, à l’instar d’un receleur de biens mal acquis.

Inédit depuis les indépendances, un vent de dégagisme antifrançais parcourt en ce moment plusieurs capitales africaines

Paris doit s’y faire. Même lorsqu’il s’agit de réenchanter le passé, la relation entre la France et l’Afrique ne parvient jamais à être sereine. De toutes les ex-puissances coloniales, la France est d’ailleurs celle qui de loin concentre le plus de critiques, suscite le plus de défiance et dont on exige le plus, quitte à être inévitablement déçu. Le phénomène est moins anecdotique que certains voudraient le croire, et c’est peu dire qu’il préoccupe les diplomates et les chefs d’État concernés : inédit depuis les indépendances, un vent de dégagisme antifrançais parcourt en ce moment plusieurs capitales africaines, sahéliennes en particulier.

Il est le fait de minorités, certes, de petits groupes bruyants, volontiers complotistes et ouverts à toutes les manipulations extérieures, mais il agrège et influence sur fond de renouveau panafricaniste une frange significative de la jeunesse éduquée et politisée autour de thèmes porteurs : le franc CFA, les interventions militaires à durée indéterminée, la lourde présence de quelques sociétés emblématiques perçues comme les héritières des compagnies concessionnaires d’antan, etc.

Image caricaturale

L’image qui s’en dégage est certes caricaturale : l’ex-métropole serait une puissance prédatrice et parasitaire qui devrait son rang, son statut et sa prospérité au pillage continu du continent, avec le soutien de régimes illégitimes. Une France bien connue pour son cynisme, sa duplicité et ses complots au titre desquels il conviendrait de ranger l’opération Barkhane, bras armé de cette conspiration permanente. Bref, une France ennemie de l’Afrique.

Déconstruire ces clichés passablement paranoïaques est aisé : si le pillage colonial suffisait à faire la fortune d’un État, le Portugal serait infiniment plus riche que l’Allemagne. En Afrique comme ailleurs, la France défend ses intérêts sans états d’âme, à l’instar de tous les autres partenaires du continent, et voir sa main à l’œuvre derrière le moindre soubresaut de politique intérieure revient à lui prêter des pouvoirs qu’elle n’a pas (ou plus) – si ce n’est ceux que les dirigeants africains lui concèdent encore.

Reste que toute caricature repose sur un fond de vérité. Le rôle de la France dans la destruction de l’État libyen et les conséquences de cette dernière sur la transformation du Sahel en zone de guerre s’apparentent à une violation de domicile avec effraction, suivie d’une non-assistance à personnes en danger. Comment s’étonner dès lors si les chefs d’État de la région jugent dans le fond normal que l’armée française vienne réparer les pots cassés et s’agacent des critiques volontiers condescendantes formulées à leur encontre depuis Paris ?

Par ailleurs, si Barkhane aujourd’hui comme Serval hier ne relèvent certes pas du complot impérialiste, ces opérations ne sont pour autant ni philanthropiques ni désintéressées. François Hollande, puis Emmanuel Macron ont décidé d’envoyer des troupes au Mali au risque d’y perdre des hommes parce que sont en jeu ici non seulement une part de la sécurité de la France mais aussi la stabilité de pays clés de la région (Côte d’Ivoire, Sénégal…) où ses intérêts économiques sont loin d’être négligeables. N’était-ce le cas que les Bamakois vivraient depuis près de sept ans sous la férule de la charia, sans susciter d’autre réaction que des larmes de crocodile.

Arrogance du langage macronien

Il est vrai également que le type de rapports incestueux noués entre Paris et les élites locales à l’époque du pacte néo­colonial – le fameux « partir pour mieux rester » d’Edgar Faure – est loin d’avoir totalement disparu et qu’une certaine arrogance du langage macronien en la matière laisse parfois pantois. Exemple parmi d’autres : l’intervention d’un député de 43 ans, Gwendal Rouillard, membre de la commission de Défense de l’Assemblée nationale, sur les plateaux de France 24 et de RFI, au lendemain de la mort de treize soldats français dans le Liptako Gourma.

Après avoir fustigé « l’inefficacité de certains dirigeants africains » qui « se défaussent » et « ne prennent pas leurs responsabilités », ce proche de Jean-Yves Le Drian a eu cette phrase qui en dit long sur l’ampleur du malentendu mémoriel franco-africain, désormais assumé à Paris au nom d’une relation décomplexée : « J’appartiens à une génération qui n’a pas connu la colonisation, sauf dans les livres d’histoire. Ça ne m’intéresse pas. Ça ne nous intéresse pas. » En dirait-il autant de l’holocauste des juifs ou du génocide arménien ? On imagine qu’il n’est pas suicidaire.

Les Africains doivent comprendre que c’est à eux d’imposer leurs propres intérêts et de réinventer une relation enfin différente avec la France

Si ce type de réflexion ne peut qu’alimenter la hargne antifrançaise d’ex-­colonisés devenus assistés en renforçant leur sentiment d’impuissance et d’aliénation, elle doit aussi faire comprendre aux Africains que c’est à eux d’imposer leurs propres intérêts et de réinventer une relation enfin différente avec la France.

Qu’on le veuille ou non, l’opération Barkhane est condamnée à perdurer, dans le cadre d’une guerre où, comme vient de le reconnaître le chef d’état-major de l’armée française, « nous n’atteindrons jamais une victoire définitive ». Et s’il n’y a pas plus libératrices que les paroles de Ditanyé, l’hymne national écrit par Thomas Sankara, le Burkina Faso, dans l’état où il se trouve aujourd’hui, a plus que jamais besoin d’aide militaire étrangère.

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