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Cet article est issu du dossier «Afrique-France, le grand malentendu : enquête sur le sentiment anti-français»

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Politique

[Tribune] Les ressorts du renouveau francophobe en Afrique francophone

Lors d'une manifestation à Bamako, le 15 novembre 2019.

Lors d'une manifestation à Bamako, le 15 novembre 2019. © Baba Ahmed/AP/SIPA

Le sentiment antifrançais moderne est fondamentalement politique. Parfois instrumentalisé par les chefs d’État africains, il est aussi alimenté par des élites déconnectées, adeptes d’un afro-optimisme mondialisé, pour lesquelles la souveraineté est accessoire.

Il y a les manifestations récurrentes contre la présence militaire française en Afrique… La sortie récente – et largement relayée sur les réseaux sociaux – de Salif Keïta appelant « son grand frère », le président malien, à « ne plus se soumettre à ce petit Macron »… Il y a aussi les discours enflammés des militants anti-franc CFA… Le projet de réécriture de l’hymne national nigérien pour faire disparaître une allusion à l’ancien colonisateur… Et même le communiqué des dirigeants de la zone Cemac, réunis à la fin de novembre à Yaoundé, soulignant la nécessité « d’engager une réflexion approfondie sur les conditions et le cadre d’une nouvelle coopération [monétaire] »…

La réalité du sentiment antifrançais en Afrique est difficilement contestable. Mais il est malaisé d’en identifier les ressorts, au-delà d’une forme de rancœur à l’encontre de l’ancien colonisateur, et d’en mesurer la portée politique.

Présence française et Franc CFA

Quelques pays de l’Afrique francophone, qui en cela se distinguent des autres, ont un contentieux historique, jamais soldé, avec la France. Porté par des cercles militants, intellectuels et quelque peu vieillissants, il alimente depuis les indépendances un ressentiment latent dans une partie de l’opinion. Même s’il imprègne le corps social et les imaginaires, sa portée politique est dans l’immédiat relativement faible.

Plusieurs militants antifrançais pestent d’ailleurs contre Paris… depuis Paris

En revanche, un sentiment antifrançais d’un genre nouveau s’est développé grâce aux réseaux sociaux, aux médias digitaux, et au rejet grandissant du franc CFA et de la présence militaire française en Afrique. Certes moins intellectuel que sa version originelle, il est porté par une jeunesse impatiente, radicale et revancharde. Dans la mesure où il unit, certes à des degrés divers, les pays de l’Afrique francophone, sa portée politique est plus grande.

Les chefs d’État africains l’ont bien compris, qui n’hésitent pas à instrumentaliser ce ressentiment, soit pour rançonner politiquement Paris, soit pour augmenter leur popularité à moindres frais. Mais la France aussi a pris conscience de la grande colère de ces peuples qui disent : « Ça suffit ! »

Comment expliquer ce sursaut réformateur, aussi timide que soudain, des dinosaures de la Cemac autrement que par une tentative – française ! – d’étouffer dans l’œuf une contestation qui ne cesse de monter. La thèse fait en tout cas consensus dans les milieux autorisés.

Entre francophobie et francophilie

Mais si la France a raison d’être préoccupée, elle aurait tort de s’inquiéter outre mesure. Historiquement, ce sentiment antifrançais a toujours coexisté avec une irrépressible francophilie. Plusieurs militants antifrançais pestent d’ailleurs contre Paris… depuis Paris.

Les petits fours offerts par l’Élysée « aux diasporas africaines » trouvent toujours d’enthousiastes preneurs et l’annonce par le gouvernement français du plan d’augmentation des frais de scolarité pour les étudiants non issus de l’Espace économique européen a provoqué dans l’Afrique francophone un tollé somme toute révélateur – comme s’il n’y avait que la France !

En réalité, la fameuse théorie de la rupture entre les « somewhere » et les « anywhere », développée par l’intellectuel britannique David Goodhart, s’applique parfaitement à l’Afrique. Le sentiment antifrançais moderne, qui est fondamentalement politique, est surtout présent dans les couches inférieures des sociétés africaines, par ces gens qui, pour toutes sortes de raisons, sont « fixés » sur le continent et sentent bien qu’en l’absence de souveraineté – monétaire, territoriale ou culturelle – point de salut : ni État-nation, ni démocratie, ni prospérité.

À l’inverse, il y a déjà un bon moment que les élites ont pris leurs distances avec leurs peuples. Elles sont « anywhere » : dans l’économie de la mondialisation, de l’afro-optimisme, des conférences internationales, des selfies autosatisfaits avec le premier leader politique venu.

Pour elles, la souveraineté est accessoire. Elles prospèrent très bien en son absence. Tant que durera cette sécession des élites, le sentiment antifrançais, même s’il progresse, restera avant tout un beau sujet de débat, mais ne menacera pas l’équilibre des pouvoirs entre la France et le continent.

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