Musique

Ibrahim Maalouf : « L’Afrique est au cœur de ma musique »

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Le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf.

Le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf. © Elodie Ratsimbazafy pour JA

Ultra-prolifique, le trompettiste franco-libanais sort un 11e album studio, S3NS, et renoue avec Oum Kalthoum le temps de quelques concerts. Rapport au continent, projets, procès… La star se confie.

Dans le quartier chic et branché du Marais, au cœur de Paris, une façade bleu marine aux vitres dépolies cache le QG d’Ibrahim Maalouf. Cinq jeunes, vissés derrière leurs Mac, gèrent la production et la distribution des albums du trompettiste, ainsi que ses concerts… Et il y a fort à faire, comme l’indiquent les innombrables CD et 33-tours du virtuose exposés là. Albums studio, lives, bandes originales de film : la productivité d’« Ibé » (comme il se fait appeler) semble inépuisable.

Dernière livraison, un 11e album studio, S3NS, influencé par la musique latino-américaine. Après une journée d’entretiens non-stop, il reçoit dans son bureau où trône une grande console d’arcade (à laquelle il n’a évidemment pas le temps de jouer). Et toujours avec le sourire… Peut-être aussi parce que Jeune Afrique fait un peu partie de la famille : son oncle, le célèbre écrivain et académicien Amin Maalouf, en fut rédacteur en chef.

Jeune Afrique: Votre nouvel album studio se nourrit d’influences latino-américaines, cubaines… Défendez-vous toujours une « musique créole » ?

Ibrahim Maalouf : Je suis étiqueté « jazzman d’origine arabe », mais l’on oublie qu’une grande partie de ma famille, du côté de ma mère, a des racines en Amérique du Sud. Depuis plus de vingt ans, je baigne dans cette musique, j’ai collaboré avec Omar Sosa, Tito Puentes, Angel Parra, le fils de la grande poétesse chilienne Violeta Parra… Et Lhasa de Sela, chanteuse américano-mexicaine [décédée en 2010], est l’une des premières personnes à m’avoir encouragé à sortir du classique, quand je passais mon temps à passer des concours, pour jouer ce que je suis, à ma manière.

Avant de convoquer dans cet album les pianistes cubains Alfredo Rodríguez ou Roberto Fonseca, vous avez surtout collaboré avec des artistes africains: Natacha Atlas, Angélique Kidjo, Salif Keïta, Amadou & Mariam… Pourquoi ?

Ce sont ceux qui m’invitent ! L’Afrique est le centre névralgique de ma musique, car elle est au centre de toutes les cultures. La musique arabe ne serait pas ce qu’elle est sans l’influence primordiale de l’Égypte. Aux États-Unis, le jazz, le blues, le gospel… ont tous été nourris au biberon de la musique africaine.

Vous êtes né à Beyrouth en 1980… Quelle relation entretenez-vous aujourd’hui avec la capitale libanaise ?

Je ne cherche pas à analyser les choses… Sinon ma démarche deviendrait plus cérébrale, moins poétique. Mais je sais que le rapport à Beyrouth continue à jouer un rôle important dans ce que je compose. Beirut, le morceau que j’ai commencé à composer en me baladant dans les rues de la capitale, en 1993, est pour moi fondateur… À l’époque, j’avais 12 ans. J’avais fugué en prenant un bus puis un taxi pour me rendre dans la ville. La guerre était officiellement terminée… Ce n’était plus cette période, que j’ai aussi connue, durant laquelle les bombes pouvaient tomber n’importe où et décimer des familles entières. Mais il y avait toujours une tension palpable.

Je pense que la musique permet d’exorciser nos traumatismes. Pour moi, c’est comme une thérapie

Je me promenais avec mon walkman, éteint, sur les oreilles : je créais mes propres musiques dans ma tête… Quand soudain j’ai vu des barricades, des flics, des pompiers. Et au milieu de débris, des bouts de corps humains. Je me suis enfui en mettant Led Zep à fond dans mon casque. Quelques années plus tard, j’ai repris la mélodie que j’avais composée, en ajoutant une fin à la Led Zep… Je pense que la musique permet d’exorciser nos traumatismes. Pour moi, c’est comme une thérapie.

Pourquoi ne prévoyez-vous pas de tournée africaine ?

J’adorerais passer au Mali, au Sénégal, au Nigeria, au Congo… Mais il y a le problème des transports, des visas… et, surtout, nous sommes 23 sur scène ! Il nous faudrait des aides pour prendre en charge l’avion et l’hôtel.

Le milieu du jazz vous reproche une musique bourrée de « facilités », un peu insipide, commerciale…

On me reproche tout dans tous les milieux… Je suis trop jazz pour l’univers de la pop, trop commercial pour le milieu jazz… Ça me laisse indifférent. Moi je suis ouvert à tout, je n’ai aucun interdit. Je retrouve cette démarche chez Angélique Kidjo, par exemple : elle peut rendre hommage à Celia Cruz, chanter avec Burna Boy.

Je pense, comme elle, qu’on peut tout faire à partir du moment où l’on a du respect pour la culture qu’on aborde. Cela permet de garder une fraîcheur artistique aussi : il n’y a rien de pire que les artistes qui, parce qu’ils ont réussi beaucoup de choses, ont le sentiment d’avoir tout compris.

Vous êtes à la croisée de différente cultures musicales : classique, jazz, la transe (le tarab)… Si vous ne deviez en choisir qu’une ?

Je garderais tout ! Si je devais comparer ma musique à une peinture, le tarab, pour moi, serait le fond blanc, c’est fondamental. Mais par-dessus j’ajoute des tonnes de couleurs, de styles… en prenant mon temps. Je ne sais pas comment définir le mélange qui en résulte, et souvent on ne distingue plus les couleurs… Au fond, c’est ça qui me plaît.

S3NS, Mister Ibe, d’Ibrahim Maalouf, sorti le 27 septembre.

S3NS, Mister Ibe, d’Ibrahim Maalouf, sorti le 27 septembre. © DR

Plus qu’un artiste,vous êtes aujourd’hui une star… Vous avez une communauté de fans impressionnante. Rien que sur Facebook, 306 000 abonnés. Est-ce que cela vous condamne à faire des projets spectaculaires ?

Je fais ce que je veux ! J’ai eu la chance de n’intéresser aucune major avec mon premier album… J’ai dû créer mon label indépendant, Mister Ibé, pour le sortir. C’est une bénédiction. Aujourd’hui, grâce au soutien des gens qui me suivent, aussi, je produis tous mes concerts, mes albums, et je les distribue ! Je ne connais aucun artiste dans ce cas-là.

Mes disques ne correspondent à aucune case et à part des radios spécialisées personne ne me met sur des playlists

Alors que mes disques ne correspondent à aucune case et qu’à part des radios spécialisées personne ne me met sur des playlists.

Lorsque vous avez été condamné à quatre mois de prison avec sursis pour agression sexuelle sur mineure, vous vous êtes exprimé sur les réseaux. Ce n’est pas courant…

J’étais scandalisé par le jugement qui était très injuste. Il fallait que je réagisse. Mon avocate m’a dit que la peine qui avait été prononcée était ridicule, mais je m’en fous. J’ai demandé à faire appel. Un nouveau procès doit avoir lieu dans quelques mois, et je suis parfaitement serein, la justice va être rétablie, et nous allons montrer que cette jeune femme ne fait que dire des mensonges.

La condamnation a-t-elle eu un impact sur votre travail ?

Lorsque c’est arrivé, je venais de faire Bercy. Je voulais une pause… Mais ça m’a donné envie de revenir sur une grande scène, pourquoi pas Bercy encore, pour refaire une vraie grande fête et ne pas rester là-dessus.

Entre 2007 et 2019, vous avez produit, composé, arrangé plus de 15 albums, 10 œuvres symphoniques ainsi qu’une quinzaine de musiques de longs-métrages… Comment travaillez-vous ? Votre ancien régisseur, Arnaud Weil, prétend que vous êtes capable de composer avec un mini-clavier dans un hall d’aéroport…

C’est vrai ! J’ai toujours une musique dans la tête, je compose en permanence. Mes albums sont la bande originale de mon quotidien.

Le piano est très présent sur votre dernier album.Vous auriez envie de vous lancer vous-même en piano solo ?

Non [rires]. Je ne suis pas assez bon. Mais parfois j’ai envie de laisser tomber la trompette pour me lancer dans quelque chose de complètement différent. Pourquoi pas le vibraphone, par exemple !


« On m’a déconseillé de toucher à Oum Kalthoum »

Les 14 et 15 décembre, le trompettiste reprend à La Seine musicale, près de Paris, Kalthoum, l’un des albums les plus populaires de sa discographie. Le succès n’était pas si évident. « Oum Kalthoum est au-dessus de tout, c’est la dernière fois que les Arabes se sont mis d’accord sur quelque chose ! plaisante Ibrahim Maalouf. Elle était aimée de tous, toutes classes et religions confondues. Elle a bouleversé les codes : elle ne correspondait pas au cliché de la chanteuse orientale, elle n’était pas très belle, elle ne jouait pas sur le fantasme… Et ses musiques vivent encore aujourd’hui. »


Quand le musicien décide de travailler autour de la diva égyptienne avec des jazzmen new-yorkais, des proches s’alarment. « On m’a beaucoup déconseillé de le faire. On m’a dit : “Malheur à toi si tu l’abîmes !” Avec l’arrangeur Frank Woeste, j’ai cherché à préserver la mélodie, à rester fidèle à l’œuvre originale. C’était important que le public puisse chanter avec nous. »

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