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Cet article est issu du dossier «Afrique-France, le grand malentendu : enquête sur le sentiment anti-français»

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Politique

Cameroun : francophobie et populisme à la carte

Emmanuel Macron et Paul Biya au deuxième Forum 
de la paix pour un dîner au palais de l’Élysée, à Paris.

Emmanuel Macron et Paul Biya au deuxième Forum de la paix pour un dîner au palais de l’Élysée, à Paris. © A. Facelly/Divergence

Dis-moi quelle langue tu parles, je te dirai quel francophobe tu es. Selon qu’ils sont d’expression française ou anglaise, les Camerounais s’en prennent à la France pour des raisons qui tiennent avant tout à leurs histoires respectives.

La minorité anglophone souffre du syndrome Titus Malongue. Ce militaire originaire du Sud-Ouest qui, en 1961, lors de la réunification du Cameroun occidental (anglophone) et oriental (francophone), aurait pu être considéré comme l’officier camerounais le plus ancien dans le grade le plus élevé, et donc être désigné pour prendre la tête des forces armées.

Mais, s’il faut en croire la légende, Paris ne voulait pas d’un capitaine anglophone formé au Royaume-Uni, et aurait imposé le saint-cyrien Pierre Semengue, immédiatement bombardé chef de bataillon par le président Ahmadou Ahidjo.

Deux francophobies différentes

Les années ont passé, la mémoire reste intacte. Aujourd’hui encore, la France est perçue comme une puissance tutélaire jamais vraiment partie. L’influence de Paris étant sans commune mesure avec celle de Londres, l’opinion anglophone accuse volontiers l’ex-métropole de tous les maux. On la soupçonne notamment d’avoir inspiré la politique « assimilationniste » mise en œuvre, selon elle, par le pouvoir « supplétif » de Yaoundé pour dénier à cette minorité linguistique le droit de revendiquer sa spécificité. Ce sentiment n’est pas étranger à l’actuelle tentation séparatiste.

Chez les francophones d’un certain âge, le rapport à la France reste marqué par la guerre livrée, entre 1955 et 1971, par l’ex-puissance coloniale aux partisans de l’Union des populations du Cameroun (UPC), et dont les victimes se compteraient, selon certains historiens, en dizaines de milliers. Il en a résulté, côté camerounais, une profonde amertume, et, côté français, une forme de déni.

En mai 2009, François Fillon, alors Premier ministre en visite officielle à Yaoundé, balaya cette tragique histoire d’un revers de main : « Tout ça, c’est de la pure invention ! » Tabou français, certes, mais non moins camerounais. D’Ahidjo à Paul Biya, ces années de plomb ont été proprement escamotées des programmes scolaires.

L’UPC est pourtant à l’origine de cette « culture de la résistance », qui caractérise une partie de l’élite intellectuelle, viscéralement anticolonialiste, tel le romancier et essayiste Alexandre Biyidi Awala, plus connu sous son nom de plume : Mongo Beti. Déconstruire les structures mentales de la vassalisation néocoloniale fut la mission que s’assignèrent également Osendé Afana, Abel Eyinga, Engelbert Mveng, Jean-Marc Ela et, plus récemment, Joseph Tchundjang Pouemi ou Achille Mbembe.

Coquetterie

Si elle est indiscutablement un avatar d’une certaine littérature anticolonialiste, la francophobie est aussi une forme de populisme, clairement instrumentalisée par des responsables politiques en quête de légitimité. Au sein de l’UPC, la tendance Manidem (Mouvement africain pour l’indépendance et la nouvelle démocratie), notamment, s’est fait une spécialité de ce french-bashing permanent.

La France étant perçue comme un soutien du pouvoir, les populistes la ciblent volontiers

Dans les moments de tensions diplomatiques avec Paris, le pouvoir, à travers ses médias – la chaîne de télé Afrique Média, en particulier, qui voit défiler quotidiennement tout ce que le pays compte de détracteurs de la France, du franc CFA et de théoriciens du complot –, mobilise le nationalisme ombrageux des Camerounais pour susciter l’union sacrée contre la France, ainsi traitée en oppresseur. L’opposition n’est pas en reste. « La France étant perçue comme un soutien du pouvoir, les populistes la ciblent volontiers, comme ce fut le cas dans les années 1990 », explique Alexis Tcheuyap, enseignant à l’Université de Toronto (Canada). À l’époque, la coalition de l’opposition avait appelé au boycott des produits français…

Dans les milieux populo-­nationalistes mondains proches des tendances sécessionnistes de l’UPC résiduelle, la francophobie est une sorte de… coquetterie. C’est la preuve d’une ouverture au monde. On y fustige autant la politique africaine de l’Élysée et les connivences affairistes de la Françafrique que l’agaçante diaspora camerounaise établie en France.

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