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Mines – Christel Bories (Eramet) : « Le Cameroun et le Sénégal renforcent notre ancrage africain »

Christel Bories, Eramet

Christel Bories, Eramet © Michael MOORE / DroneBees Media / Eramet

État des lieux des différentes filières, projets d’expansion, diversification du portefeuille… La PDG de l’entreprise française livre pour JA son plan de bataille continental.

Aux manettes d’Eramet depuis mai 2017, Christel Bories est l’une des trois seules femmes à la tête d’une grande entreprise française cotée de l’indice SBF 120. Discrète diplômée d’HEC, la dirigeante a fait ses classes dans la métallurgie, chez le belge Umicore, le français Pechiney puis chez l’anglo-australien Rio Tinto, des groupes ayant des activités importantes en Afrique. Mais centrée sur les questions financières et industrielles, et non minières, elle n’avait guère arpenté le continent.

Désormais, elle partage son temps entre le siège parisien du groupe, la Nouvelle-Calédonie, cœur de sa division nickel, et surtout le Gabon, principal site minier de sa branche manganèse. Depuis plusieurs mois, la patronne française, qui a décidé de positionner son groupe sur les minerais dits de transition énergétique – utilisés notamment pour la fabrication des véhicules électriques – est aussi de plus en plus présente au Sénégal, où elle a repris une exploitation de sables minéralisés (de zircon et de titane), ainsi qu’au Cameroun et au Burkina – qui détiennent des gisements importants de nickel, cobalt et sables minéralisés.

Par ailleurs, Libreville attend de pied ferme son programme d’investissement de 640 millions d’euros pour l’extension de la mine de Moanda, qui doit lui permettre de doubler sa production de manganèse. Elle revient pour JA sur la place qu’elle accorde à l’Afrique dans la réorientation stratégique du dernier fleuron minier hexagonal.

Jeune Afrique : Comment se portent vos activités africaines, de la Comilog (Compagnie minière de l’Ogooué) au Gabon, dans la filière manganèse, à votre projet Grande Côte, dans les sables minéralisés, au Sénégal ?

Christel Bories : Depuis le début de 2019, nous avons réalisé de très bonnes performances de production au Gabon, avec la mine, mais aussi le chemin de fer de la Setrag (Société d’exploitation du Transgabonais, filiale de la Comilog), qui a réalisé un record de transport du minerai. C’est également le cas de notre activité de sables minéralisés (extraction de titane et zircon), au Sénégal, qui a beaucoup augmenté sa production. Mais, en parallèle de ces bonnes performances, les cours du manganèse, qui étaient à des niveaux élevés, sont en forte baisse depuis janvier.

C’est également en partie le cas pour la filière sables minéralisés. Nous avions anticipé cette conjoncture, d’où notamment la hausse de notre production. Cette orientation des cours à la baisse devrait encore perdurer, mais nous ne sommes pas inquiets. Notre exploitation de Moanda, au Gabon, se classe parmi les deux mines ayant les coûts de production complets les plus faibles du marché. Et au Sénégal, la mine est également bien positionnée.

Nous souffrirons moins que nos concurrents de la baisse des cours du manganèse

À quels niveaux de prix du manganèse faudra-t-il s’inquiéter pour vous ?

Nous ne communiquons pas nos coûts de production, mais sachez qu’Eramet et le Gabon, coactionnaires de la Comilog, continuent à gagner de l’argent même avec des cours bas. Contrairement à la plupart de nos concurrents de la filière manganèse, fragiles, nous sommes confiants : en cas de baisse importante des cours, certains sites de nos concurrents fermeraient, ce qui aurait alors des répercussions positives sur les cours ; nous sommes donc plutôt protégés. Cela étant dit, nous pouvons encore améliorer notre productivité. Dans la conjoncture actuelle, il est important de travailler à faire baisser nos coûts.

Comilog est le deuxième producteur mondial de manganèse.

Comilog est le deuxième producteur mondial de manganèse. © Tiphaine St-Criq/JA

Vous avez justement de grands projets au Gabon…

Nous avons déjà réalisé de grands progrès. À Moanda, nous avons mis en place un traitement à sec de notre minerai, sur le plateau de Bangombé, notre premier gisement exploité. Il vient soulager notre laverie, qui traitait jusque-là l’ensemble du minerai, et qui était devenue un goulot d’étranglement de notre production. C’est ce qui explique que nous soyons passés de 3,6 millions de tonnes de manganèse extraites en 2016 à quelque 4,5 millions de t aujourd’hui.

Pour atteindre les 7 millions de t que nous visons à l’horizon 2023, nous devons aller exploiter un second plateau minier, situé de l’autre côté de la rivière Moulili. C’est pour cette expansion que nous souhaitons investir 640 millions d’euros, qui seront investis sur cinq ans. Cette somme servira à la mise en place de la mine, mais aussi au renforcement des installations existantes, y compris logistiques, pour pouvoir traiter et expédier des volumes plus importants de minerai.

Où en est la décision d’investissement concernant l’expansion de votre mine gabonaise ?

Après avoir passé l’étape de validation interne du projet, nous sommes en train de chercher les financements et d’effectuer les opérations de sécurisation réglementaires nécessaires, notamment sur le plan environnemental. Les choses avancent bien. IFC [groupe Banque mondiale] nous a proposé de travailler avec nous pour rassembler un pool d’investisseurs. C’est un partenaire institutionnel qui nous connaît bien, il nous avait notamment appuyés pour la précédente rénovation du chemin de fer de la Setrag. IFC a confiance en nous, notamment pour respecter leurs exigences sociales et environnementales élevées.

La décision d’investissement pourra-t-elle être prise d’ici à la fin de 2019, comme vous l’escomptiez ? Il ne reste qu’un petit mois…

Nous avons un problème lié à la réglementation sur le contrôle des changes de la Banque des États d’Afrique centrale[Beac]. Celle-ci voudrait que nos comptes soient localisés au Gabon en francs CFA, ce qui nous poserait de grandes difficultés opérationnelles : il faut compter plus de cinq semaines de délai pour un virement international en monnaie locale, et nous devons en faire constamment pour pouvoir fonctionner normalement.

Eramet, drague au Sénégal

Eramet, drague au Sénégal © GCO/Eramet

Ce point peut-il retarder la décision finale d’investissement ?

Oui, il peut le retarder, mais c’est un souci que nous partageons avec Libreville. La coentreprise en a d’ailleurs fait l’une des conditions de l’investissement. Nous sommes toutefois confiants : les autorités gabonaises, ainsi que les associations professionnelles des miniers et des pétroliers discutent de ce point crucial avec la Beac. Preuve que nous commençons à être entendus, l’institution a suspendu l’application de sa réglementation de contrôle des changes aux industries extractives.

Entre le Gabon et Eramet, c’est une relation très ancienne

Quelles sont les relations avec le gouvernement gabonais, dans un pays qui a connu des troubles politiques et sociaux ces dernières années ? Avez-vous récemment rencontré le président Ali Bongo Ondimba ?

Je l’ai rencontré à plusieurs reprises, mais pas depuis son accident [le 24 octobre 2018]. En revanche, j’ai une relation régulière avec les ministres des Mines et de l’Économie et des Finances, avec qui j’ai notamment discuté ces derniers temps de cette fameuse réglementation de la Beac. Entre le Gabon et Eramet, c’est une relation très ancienne. Comme dans un vieux couple, cela ne se passe pas toujours parfaitement, mais nous arrivons à nous entendre !

Avez-vous ressenti ce que certains de vos compatriotes ont appelé une stigmatisation des groupes français au Gabon, notamment Veolia ?

Nous n’avons pas eu de problème majeur. En vérité, nous avons toujours pu dialoguer avec le gouvernement, et nous avons toujours pu trouver des solutions. J’espère que cela va continuer ainsi, une bonne entente avec les autorités et un bon climat des affaires est crucial pour Eramet. Il n’est pas évident pour un groupe comme le nôtre, bien plus petit qu’un géant tel que Rio Tinto, d’investir 640 millions d’euros dans un pays comme le Gabon. Il faut que nous soyons en confiance !

Avez-vous le même type de relation avec le gouvernement sénégalais et le président Macky Sall ?

Non, mais sans doute est-ce parce que nous n’avons pas là-bas la même importance pour l’économie qu’au Gabon, où nous sommes le deuxième investisseur du pays et où nous comptons plusieurs milliers d’employés. Cela dit, je n’ai pas rencontré le président Macky Sall, mais nous avons toutefois de bonnes relations avec les autorités.

Notre projet de Grande Côte nécessite une bonne entente avec les populations locales puisque notre drague [qui traite le sable minéralisé] avance de 8 km chaque année sur notre concession minière, où l’on trouve des villages. Nous planifions très en amont les relocalisations – cinq à sept ans avant – en engageant les discussions avec les habitants. Nous faisons en sorte que les déplacements de populations donnent de meilleures conditions de vie. Notre sérieux sur le sujet est reconnu au Sénégal.

Quand vous apportez les idées et l’argent, vous n’avez pas envie de partager les bénéfices !

Vous avez repris, fin 2018, la totalité des parts du projet de Grande Côte, en faisant une OPA hostile sur votre partenaire australien MDL. Pourquoi Eramet voulait-il être seul maître à bord ?

Nous avions des idées pour en optimiser la production, et de quoi investir, ce qui n’était pas le cas de notre partenaire. Quand vous apportez les idées et l’argent, vous n’avez pas envie de partager les bénéfices ! Après avoir traité les zones du gisement ayant les plus fortes teneurs, nous attaquons maintenant des terres détenant un peu moins de titane et de zircon, mais nous avons beaucoup augmenté notre productivité. Et nous sommes en train de faire des études de faisabilité pour des projets d’expansion de la mine.

Ce nouveau développement de la filière sables minéralisés au Sénégal est-il le signe de votre volonté de diversification aussi bien dans de nouveaux minerais que géographiquement ?

Nous avons deux objectifs stratégiques principaux : générer de la trésorerie à partir de nos actifs actuels – pour être robustes dans les périodes de cours bas, et pour financer des plans d’expansion –, et diversifier notre portefeuille. Nous sommes trop dépendants du manganèse – qui représente environ la moitié de notre chiffre d’affaires, et trois quarts de nos profits – et trop liés aux cycles de l’acier puisque le nickel et le manganèse entrent dans la fabrication d’alliages, notamment dans nos usines de France, des États-Unis et de Norvège.

Nous avons deux cibles pour parvenir à un portefeuille minier plus équilibré : les sables minéralisés, et les minerais de la transition énergétique, en particulier le lithium, le cobalt, mais aussi le nickel, tous trois utilisés pour la fabrication des batteries électriques de véhicules. Dans les sables minéralisés, nous avions déjà le projet de Grand Côte. Dans les minerais de la transition énergétique, nous travaillons sur un projet argentin de lithium, qui entrera en production en 2021, et nous escomptons y investir environ 500 millions d’euros – presque autant qu’au Gabon – pour son exploitation.

Quelles sont les régions africaines qui pourraient vous intéresser pour de nouveaux projets ?

Nous avons relancé une cellule chargée de l’exploration, nous n’en avions plus. Elle s’intéresse aux permis disponibles dans les filières que je viens d’évoquer. En Afrique, nous nous intéressons essentiellement au nickel, au cobalt et aux sables minéralisés, mais aussi au manganèse, où nous pouvons faire valoir notre expertise. Attention, si nous cherchons des permis, c’est pour le long terme, il faut une dizaine d’années pour faire éclore un bon projet minier, c’est le temps qu’il aura fallu pour notre projet de lithium argentin.

Quels pays vous intéressent ?

Nous venons d’obtenir des permis d’exploration au Cameroun, pour le gisement de sables minéralisés d’Akonolinga, afin d’en extraire du rutile [dioxyde de titane] ; et nous avons déposé une offre pour un gisement de nickel et cobalt. Nous attendons la réponse à cette offre. Par ailleurs, nous regardons le Burkina Faso, et le gisement de manganèse de Tambao. Nous nous sommes rendus dans le pays à cette fin il y a quelques mois.

Les réserves de manganèse de Tambao sont estimées à 55 millions de tonnes.

Les réserves de manganèse de Tambao sont estimées à 55 millions de tonnes. © bumigeb

Nous sommes des experts du manganèse, nous avons l’habitude de la gestion ferroviaire – le gisement est enclavé et il faut le relier à l’axe allant vers Abidjan – donc nous cochons beaucoup de cases nécessaires à la réalisation d’un tel projet, et je l’ai dit aux autorités. Maintenant, le principal problème est sécuritaire : Tambao est situé dans une zone où il y a régulièrement des attentats. Nous ne sommes pas prêts à y aller avant que la situation se soit apaisée.

Vous ne parlez pas du cobalt de la RD Congo. Pourquoi ?

Nous regardons aussi la RD Congo, c’est un pays clé du secteur. Nous y avons des contacts, mais, là encore, toutes les conditions ne sont pas réunies, notamment sur les plans éthique et sécuritaire, les groupes implantés là-bas ont des difficultés. Glencore a suspendu sa production de cobalt de RD Congo. Par ailleurs, nous ne voulons pas nous positionner sur des exploitations artisanales de cobalt, ainsi que l’a fait le négociant Trafigura.

Nous ne sommes pas un holding d’investissement, nous ne prendrons pas des participations minoritaires

Nous ne sommes pas un holding d’investissement, nous ne prendrons pas des participations minoritaires dans des projets. Nous sommes prêts à des partenariats, pour travailler avec un groupe ayant une expertise particulière complémentaire à la nôtre, ainsi que nous le faisons dans notre projet indonésien de nickel de Weda Bay, avec le chinois Tsingshan. Ou avec un partenaire local capable de faciliter notre intégration au tissu local, comme au Gabon. Mais nous sommes avant tout des industriels, pas des financiers.

Votre partenariat avec le Gabon est-il finalement un bon modèle de gouvernance minière que vous pourriez chercher à reproduire ?

Oui, car, au sein de la Comilog, nous partageons nos soucis et les décisions avec l’État, qui a la même compréhension des enjeux techniques et financiers que nous, et qui peut compter sur nous en matière d’appui aux communautés locales et de transferts de compétences.

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