Politique

Présidentielle au Burundi : Pierre Nkurunziza, maître du suspense

Un portrait de Pierre Nkurunziza, le président burundais, lors d’un meeting en mai 2018 à Bujumbura.

Un portrait de Pierre Nkurunziza, le président burundais, lors d’un meeting en mai 2018 à Bujumbura. © AFP

Un an et demi après avoir annoncé qu’il ne briguerait pas de quatrième mandat, il n’a toujours pas désigné de dauphin pour la présidentielle de mai 2020. Et si le chef de l’État n’avait pas encore abattu toutes ses cartes ?

Pierre Nkurunziza aurait probablement fait un excellent joueur de poker s’il n’avait préféré le gazon des terrains de foot aux tapis de jeux. En annonçant, le 7 juin 2018, qu’il ne briguerait pas le quatrième mandat, comme la nouvelle Constitution – modifiée à l’issue d’un référendum controversé – l’autorise pourtant, le président burundais donnait l’impression d’avoir abattu toutes ses cartes.

La pression de la communauté internationale, qui n’a cessé de croître depuis 2015, les dénonciations à répétition de la répression qui vise l’opposition et les tensions internes au CNDD-FDD, le parti au pouvoir, avaient-elles eu raison des ambitions de l’ancien maquisard ? Souhaitait-il s’octroyer une bouffée d’oxygène pour mieux brouiller les pistes ? Un an et demi plus tard, à six mois de la présidentielle, prévue le 20 mai 2020, bien malin qui pourra anticiper le prochain coup de Nkurunziza.

« On est dans le brouillard »

« Il est passé maître dans l’art de dissimuler son jeu. En 2015, il avait annoncé sa candidature à la fin d’avril, à peine trois mois avant l’élection, affirme un ancien habitué du palais. On a vu le résultat. Il prend cette fois toutes les précautions et attendra la dernière minute s’il le faut. »

« Tout se gérera au niveau du parti, assure Jean-Claude Ndenzako Karerwa, le porte-parole de la présidence. La succession se fera en bonne et due forme, et le chef de l’État aura quitté le pouvoir en août prochain au plus tard. »

Hérité des années de guerre civile, le culte du secret continue de régner au sein de l’ancienne rébellion du CNDD-FDD. Pas étonnant dès lors que « la préparation d’un dauphin se [fasse] dans le secret le plus complet », comme l’explique un ancien cadre du parti. « On est dans le brouillard, confirme une source diplomatique européenne en poste à Bujumbura. On ne sait pas à quoi s’attendre. » Plusieurs indices laissent pourtant penser que la réflexion est déjà engagée.

Nkurunziza est en phase de repérage. Il jette des hameçons à l’eau et attend de voir si ça mord

À ceux qui s’interrogeaient sur sa capacité à gouverner lorsqu’il a pris le pouvoir, en 2005, Pierre Nkurunziza, professeur de sport devenu chef rebelle, assurait que « gouverner n’est pas une question de formation universitaire ». Aujourd’hui encore, il est entouré d’un carré de fidèles presque exclusivement issus du milieu militaire. Dans un parti où le passage par le maquis est un prérequis pour quiconque souhaite asseoir sa légitimité, l’hypothèse d’un profil plus « politique » pour représenter le CNDD-FDD en 2020 fait pourtant son chemin.

Certains noms circulent déjà, comme celui de Pascal Nyabenda, ex-­président du parti, à la tête de l’Assemblée nationale depuis 2015. Le problème, c’est que, en plus de ne pas cocher la case « ancien combattant », il n’est plus considéré comme un poids lourd de la formation.

« Nkurunziza est en phase de repérage. Il jette des hameçons à l’eau et attend de voir si ça mord, résume un ancien collaborateur du président. S’il a déclaré si tôt qu’il ne se présenterait pas, c’était aussi pour voir qui essaierait de se positionner, notamment chez les généraux. » L’annonce du chef de l’État avait été accueillie avec surprise par les principaux responsables du parti. Moins par ses anciens compagnons d’armes, dont certains n’hésitaient plus, ces dernières années, à rappeler au président ses promesses faites au temps du maquis.

Tensions au cœur du pouvoir ?

Signe d’une certaine effervescence, Pierre Nkurunziza a effectué ces dernières semaines plusieurs changements dans les hautes sphères sécuritaires. À la tête du tentaculaire Service national de renseignement (SNR) depuis février 2015, le général Étienne Ntakarutimana, dit « Steeve » (son nom de guerre), a été muté au cabinet militaire de la présidence au début de novembre.

Cela n’a rien à voir avec l’élection, il ne faut pas spéculer sur chaque mouvement

« Là-bas, il n’aura ni hommes ni fonds, il sera sous la coupe du président », affirme un ancien proche de Nkurunziza, qui rappelle que Godefroid Niyombare, l’homme qui a tenté de renverser le chef de l’État en mai 2015, était à l’époque à la tête du SNR. Ntakarutimana a été remplacé par Gervais Ndirakobuca, un homme réputé proche d’Alain-Guillaume Bunyoni, le ministre de la Sécurité, véritable bras droit de Pierre Nkurunziza.

Faut-il y voir la preuve que des tensions traversent l’appareil sécuritaire, véritable cœur du pouvoir, à l’approche du scrutin ? Nul doute qu’après le traumatisme de 2015 Nkurunziza lui porte une attention toute particulière. Mais Nancy Mutoni, secrétaire nationale du CNDD-FDD chargée de la communication, tempère : « Cela n’a rien à voir avec l’élection, il ne faut pas spéculer sur chaque mouvement. Si nous l’avions fait il y a deux ans, cela n’aurait posé de problème à personne. » Elle concède toutefois qu’il « y a toujours des tourbillons dans les périodes électorales ». Et d’ajouter : « Nous y sommes habitués. » Le 19 novembre, le chef d’état-major des armées, Prime Niyongabo, a de son côté appelé les militaires « à ne pas se mêler de politique ».

Spéculations sur la première dame

Autre nom évoqué, dans ce pays où rumeurs et spéculations vont bon train : Denise Bucumi Nkurunziza. Alors que, ces dernières années, le pouvoir s’appuie de plus en plus sur la religion pour mobiliser, la première dame, très croyante, comme l’est son président de mari depuis ses années de maquis, et pasteur évangélique de l’Église du Rocher, a vu grandir son influence à Bujumbura.

La première dame, Denise Bucumi Nkurunziza, à son retour de New York, le 28 septembre.

La première dame, Denise Bucumi Nkurunziza, à son retour de New York, le 28 septembre. © Tchandrou Nitanga/AFP

La première dame joue un rôle de conseillère spirituelle auprès du président

En février de cette année, prenant la parole lors d’un atelier intitulé « Femme de destinée, la consolidation de la paix te concerne », elle a appelé les Burundaises à « élire et se faire élire » – un discours très commenté. Si son époux ne quitte quasiment plus le pays depuis 2015, elle s’est envolée pour Le Caire en juin afin de soutenir l’équipe nationale à la CAN et a inauguré en août le consulat du Burundi en Australie. Puis, un mois plus tard, elle s’est rendue à New York pendant l’Assemblée générale de l’ONU. À son retour, elle a d’ailleurs été reçue en audience au palais.

Elle a « acquis une exposition qu’elle n’avait pas avant 2015 », confirme Gervais Ruyikiri, ex-président du Sénat et ancien deuxième vice-président du Burundi. « Ce ne sont que des rumeurs agitées par des gens qui veulent créer une cacophonie, objecte Jean-Claude Ndenzako Karerwa. La première dame joue un rôle de conseillère spirituelle auprès du président. Elle n’est pas membre du CNDD-FDD. Il n’y a aucune probabilité qu’elle se présente. »

« Nous conseillons à ceux qui spéculent de prendre leur mal en patience et d’attendre la désignation du candidat », ajoute Nancy Mutoni. À ce stade, rien ne semble tranché. Tout se décidera lors d’un congrès du parti, dont la date n’a pas encore été fixée. Tout dépendra aussi du chef de l’État, qui pourrait tout aussi bien jeter son dévolu sur un profil peu connu.

Semer la division

Si Pierre Nkurunziza peut s’octroyer le temps de la réflexion, c’est aussi parce que l’opposition, affaiblie par trois années de dialogue interburundais boudé par le pouvoir, peine à représenter une réelle menace. À l’intérieur du pays, le Congrès national pour la liberté (CNL), de l’ancien rebelle Agathon Rwasa, a finalement reçu son agrément au début de l’année. Mais la principale force d’opposition au Burundi n’a depuis cessé de déplorer l’arrestation de ses membres. « Cela ne nous décourage pas. Au contraire, cela montre la fragilité du pouvoir », assure Agathon Rwasa, qui se dit « prêt à affronter n’importe qui ».

Quant à l’opposition en exil, regroupée au sein de la plateforme Cnared, elle n’a pas été épargnée par les divisions entre une frange favorable au dialogue et une autre opposée à toutes formes de compromis avec le pouvoir. La visite officielle, au début d’octobre, d’une délégation du Cnared, emmenée par Anicet Niyonkuru, en est probablement le meilleur exemple. Ironie de l’histoire, elle a suscité des crispations jusque dans le camp du pouvoir. Et pour cause : elle a été négociée en amont par l’ombudsman (ou médiateur) burundais Édouard Nduwimana. À la fin d’août, à l’abri des regards, ce dernier a rencontré une délégation du Cnared à Nairobi.

Lorsque l’information a commencé à circuler, il a d’abord affirmé qu’il s’agissait d’une initiative personnelle dans le cadre de ses fonctions et non d’une mission pour laquelle le pouvoir l’avait mandaté, avant de revenir sur ses propos. « La perspective du retour d’un État de droit, bien qu’illusoire à ce stade, est une menace pour la frange dure du CNDD-FDD, conclut un connaisseur du dossier. Que l’opposition en exil rentre ou non, ces discussions auront eu pour effet de semer la division. Et l’on pourra dire que Nkurunziza a une nouvelle fois joué la bonne carte. »

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