Politique

[Édito] Pas une année de plus pour Trump

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Béchir Ben Yahmed a fondé Jeune Afrique le 17 octobre 1960 à Tunis. Il est président-directeur général du groupe Jeune Afrique.

Le président américain Donald Trump à l'entrée de Air Force One, le 12 janvier 2018.

Le président américain Donald Trump à l'entrée de Air Force One, le 12 janvier 2018. © Andrew Harnik/AP/SIPA

Rares sont ceux qui pensent que Donald Trump sera destitué ; moins nombreux encore sont ceux qui estiment qu’un tel événement peut intervenir dès le début de l’année 2020. Je fais partie de cette minorité.

Je sais, bien sûr, que la destitution d’un président des États-Unis par le Congrès est rare et très difficile, voire impossible, à obtenir. Je n’ignore pas non plus que ce tour de force nécessite un vote favorable des deux tiers des sénateurs. Or les républicains détiennent la majorité au Sénat et sont donc enclins à protéger l’élu de leur parti.

Mais je sais aussi qu’en politique les volte-face les plus inattendues peuvent advenir, et j’imagine aisément que Donald Trump sera lâché en 2020 par ceux-là mêmes qu’il a forcés à adhérer à ses foucades et à sa personne. Ceux d’entre nous qui suivent avec attention les ­hearings (« auditions ») télévisés qui se déroulent actuellement à Washington et voient un Trump sur la défensive sentent que son camp peut craquer d’un moment à l’autre.

Fissure

Trump a ouvert trop de fronts en même temps, s’est fait beaucoup d’ennemis dans la magistrature, les services de renseignements, la presse et chez les intellectuels, et sa ligne de défense est pleine de failles : un jour ou l’autre, sa position ne sera plus tenable. Peut-être avez-vous lu cette information, car elle a été relatée par un grand quotidien, mais elle a pu vous échapper. Vous verrez, à sa lecture, que ce grand narcissique coutumier de l’autoglorification qu’est Donald Trump s’est à la fois surpassé et trahi.

Lors d’une réunion avec des membres de la communauté juive américaine, il a affirmé : « 98 % des Israéliens me soutiennent. S’il m’arrive quelque chose ici, je m’envole pour Israël et en peu de temps, je deviendrai Premier ministre. »

L’État d’Israël ne manque pas de candidats nationaux au poste de Premier ministre et n’a donc nul besoin d’« importer » un Américain, non juif de surcroît. Et ce ne sont pas 98 % des Israéliens qui soutiennent Trump, mais la grande majorité de la droite et de l’extrême droite, bien contentes de trouver en lui un président américain qui leur permet de réaliser leurs rêves.

Pourtant, s’adressant à ses compatriotes, Donald Trump a dit : « S’il m’arrive quelque chose ici, je m’envole pour Israël. » Boutade ? Peut-être, mais qui, à mon avis, révèle que l’armure de Trump se fissure : s’est déjà installé en lui le sentiment qu’« il peut [lui] arriver quelque chose », par exemple être destitué. A-t-il voulu achever ce qu’il avait entrepris ? Ou bien est-ce « une fuite en avant » ?

Le proche avenir dira comment il faut interpréter le nouveau service qu’il vient de rendre à la droite et à l’extrême droite israéliennes en décrétant que les colonies israéliennes en Cisjordanie ne sont pas illégales mais, au contraire, bienvenues. Il en a décidé ainsi de son propre chef, contre l’avis des Nations unies et du reste du monde, rompant du même coup avec une doctrine américaine vieille de plus d’un demi-siècle.

Donald Trump rend-il service à Israël en enterrant l’idée d’un État palestinien en Cisjordanie et en faisant de l’État hébreu un ersatz de cette Afrique du Sud du XXe siècle ?

Couvert par les États-Unis, qui ont déjà entériné l’annexion du Golan syrien et l’imposition de Jérusalem comme « capitale une et indivisible », Israël pourra donc continuer à coloniser au XXIe siècle les territoires que ses troupes ont conquis au XXe siècle. Les gouvernements arabes complices de Donald Trump n’ont pipé mot.

Mais ce dernier rend-il service à Israël en enterrant l’idée d’un État palestinien en Cisjordanie et en faisant de l’État hébreu un ersatz de cette Afrique du Sud du XXe siècle qui avait élaboré et mis en œuvre l’apartheid ?

Une affiche électorale montrant le Premier ministre Netanyahou serrant la main du président américain Donald Trump, en février 2019 à Tel-Aviv.

Une affiche électorale montrant le Premier ministre Netanyahou serrant la main du président américain Donald Trump, en février 2019 à Tel-Aviv. © Yasushi Kaneko/AP/SIPA

Attendons-nous que l’on nous reparle, dans les prochaines semaines, du « plan du siècle » conçu par Jared Kushner, gendre de Trump : ce sera la dernière pièce d’un édifice qui tiendra le temps que seront au pouvoir ceux qui l’ont construit. Donald Trump sera-t-il encore président des États-Unis dans un an ? J’ai dit plus haut que j’étais de ceux qui croient que son prochain départ de la Maison-Blanche est, désormais, une perspective plausible.

« Son propre fossoyeur »

Un juriste et historien américain de renom, Frank O. Browman III, professeur de droit à l’université du Missouri, le dit à sa façon : « En 1974, M. Trump aurait été rapidement accusé et destitué. […] Il a trahi tous les principes moraux des États-Unis en matière de sécurité nationale et d’alliances internationales. L’abus de pouvoir est flagrant, facile à prouver. Les démocrates devaient lancer la procédure. […] Si le président est destitué, son vice-président lui succédera. On ne peut donc absolument pas dire que l’impeachment “renverse” une élection. »

Je recommande à celles et ceux qui partagent mon avis de ne pas s’attacher aux faits et gestes des démocrates américains, adversaires de Trump et voués à sa perte. Observons plutôt le camp du président, le carré d’hommes et de femmes chargés de le protéger et de le maintenir au pouvoir. Le font-ils pour lui ou pour eux-mêmes ? Par peur de perdre les postes qu’il leur a distribués ou par attachement à sa personne ? Trop imbu de lui-même, Trump n’a, hors de sa famille, ni amis fidèles ni partisans inconditionnels.

De leur côté, ceux qui le servent le font par pur intérêt et craignent d’être entraînés avec lui dans sa chute. Vous les verrez donc l’abandonner et quitter le navire dès qu’ils sentiront que tel est leur intérêt. À mon avis, ceux qui parlent aujourd’hui au nom de Trump et exécutent ses ordres seront, dans peu de mois, les principaux artisans de sa chute. Michael Wolff, auteur du best-seller Le Feu et la Fureur. Trump à la Maison Blanche, a prédit que « la présidence de Trump s’achèvera dans le chaos et l’excès ». Et que « Trump sera son propre fossoyeur ». Je pense que le proche avenir lui donnera raison.

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